L’auto, portant un numéro d’un autre comté, quitte la grand-route et tourne lentement dans George Street. C’est une Ford 1939, rouillée et couverte de poussière, grinçante et poussive. Elle vient de loin. Ses cinq occupants sont écrasés par la chaleur. Une faible partie de leur esprit seulement surnage, comme un iceberg, dans leur conscience nivelée.
Ginger Beauchamp ne change pas de vitesse en attaquant la côte et reste indifférent aux ratés et aux cliquetis qui s’ensuivent. Son pied est engourdi sur la pédale de l’accélérateur. Il ne pense qu’à parcourir les soixante-dix milles qui lui restent, qu’à s’effondrer épuisé sur son lit. Quelle bêtise, cette visite à sa mère ! Elle ne l’a même pas appréciée. Si elle désirait tant le voir, pourquoi n’essayait-elle pas d’être un peu aimable ? se dit-il. Enfin, elle est vieille.
J’ai beau dire que je ne referai plus ce voyage, je le referai quand même. Et Harriet voudra venir et emmener Will, Shirley et Pete.
Sacré bon Dieu ! Si j’y allais seul, ce ne serait pas moitié aussi mauvais. Mais je ne peux pas. Elle ne désire pas seulement me voir, elle veut voir aussi les gosses. Et…
Ginger Beauchamp aperçoit le rassemblement sur la pelouse du tribunal et ralentit.
— Qu’est-ce que c’est ? demande Harriet. Elle ouvre les yeux sans bouger.
— Rien. Continue à dormir. Dors tant que tu peux.
Il lance un mauvais regard à sa femme et jure qu’il lui apprendra à conduire la semaine prochaine. Ça diminuerait sa fatigue. Il pourrait dormir un peu lui aussi.
— Qu’y a-t-il, Ginger ?
— Rien, que je te dis.
La voiture roule lentement, toussant, essoufflée par sa lourde charge. Le feu de signalisation passe au rouge. Ginger doit freiner trois fois et met au point mort.
Ce qu’il y a comme monde !
Il commence à fermer les yeux, quand, dominant les bruits du moteur et les murmures de la foule, il entend une voix aiguë :
— Hé ! Regardez ça !
Puis une autre voix, tout aussi excitée :
— Attrapez-les ! Par ici !
Ginger regarde autour de lui et aperçoit un groupe de jeunes qui traverse la rue, courant vers sa voiture. Ce sont des garçons blancs.
Diable ! Qu’est-ce que c’est maintenant ? pense-t-il.
— Ginger, c’est au vert, Ginger.
Il hésite un court instant, puis, quand il voit les gens courir et les entend crier, il appuie de toutes ses forces sur l’accélérateur. Mais il a oublié d’embrayer et le moteur ronfle, sans résultat.
— Des nègres, hein ? Attendez voir un peu et n’essayez pas de vous sauver. Ne l’essayez pas.
Soudain, devant lui, la rue est barrée par des gens. Ils entourent à distance respectueuse, seuls les jeunes s’approchent.
— Qu’est-ce que cette histoire ? demande Ginger.
— Y a pas d’histoire, répond un garçon en maillot et salopette. Tu cherches des histoires ?
— Non, j’en cherche pas, dit Ginger, toute sa fatigue soudain évaporée.
Harriet regarde, prête à pleurer. Les enfants dorment encore.
— Nous allons simplement à Hollister.
— Ah, tu vas simplement à Hollister ? Qu’est-ce qui le prouve ?
Un des garçons empoigne le cadre de la fenêtre et commence à balancer la voiture.
— Allez, faites pas ça ! dit Ginger.
Il est maigre, ses os saillent sous sa peau noire comme des piquets de tente, mais les muscles de ses bras sont durs, les années passées à coltiner de lourdes caisses les ont rendus ainsi.
— Doux Jésus ! gémit Harriet Beauchamp qui commence à trembler.
— Chut ! dit Ginger.
Un autre garçon saute sur le marchepied opposé et le balancement s’accentue.
— Allons, finissez, les gosses, dit Ginger. Je ne veux gâcher le plaisir de personne, mais il faut que nous rentrions.
— Qui a dit ça ?
Le cercle de gens se resserre. Ils regardent. Quelques hommes s’en détachent et approchent de la voiture, gorge serrée, poings fermés.
Un petit homme blanc au feutre avachi dit :
— Personne ne vous a permis de traverser Caxton, sales nègres. Il y a une grande route qui mène à Hollister.
— Heu, bien sûr, répond Ginger. Je le sais. Mais…
— Y a pas de mais. Pourquoi êtes-vous venus souiller notre rue ?
Maintenant les deux garçons balancent violemment l’auto. Pete Beauchamp, âgé de sept ans, s’éveille et se met à pleurer. Ginger regarde le petit homme au chapeau informe.
— Mais qu’est-ce qui vous prend tous ? demande-t-il. Nous n’avons rien fait, pas la moindre chose.
— Ouais, vous avez salopé notre rue, riposte le petit vieux.
Le cœur de Ginger palpite. Harriet regarde, les yeux exorbités.
— D’accord, dit Ginger. Nous le regrettons. Nous ne repasserons plus par cette route.
— Que tu dis, intervient un autre homme. Je crois que tu mens.
— Je mens jamais, m’sieur, à personne, riposte Ginger.
Il essaye de refouler la colère qui monte en lui ; vaguement il perçoit une voix criant : « Arrêtez ! Arrêtez ça ! » mais elle semble lointaine, irréelle.
— Je vous demanderais, maintenant, de dégager la route pour qu’on s’en aille.
— Tu parles ! crie un garçon. Hé, t’entends ça ? Le n***o qui nous dit ce qu’on a à faire ?
Deux autres jeunes blancs sautent sur les marchepieds. La Ford oscille brutalement d’un bord sur l’autre.
— Dites ce que vous venez faire ici, dit le petit homme.
— Je l’ai déjà fait, répond Ginger. Je vous l’ai dit, nous essayons de rentrer chez nous.
— D’la m***e !
Ginger Beauchamp sent que cela explose en lui. Il met violemment en première et dit :
— Vous êtes complètement saoul ou fou. Je fais que traverser ici. Si vous voulez pas être écrasé, tirez-vous de la route.
L’un des garçons tend soudain le bras et arrache la clé de l’allumage. Ginger l’agrippe, mais un poing s’abat sur sa nuque. Il n’insiste pas.
Des garçons commencent alors à donner des coups de couteau dans les pneus de la Ford. D’autres lancent des cailloux dans les glaces. Les silex aigus atteignent le visage de Ginger et de Harriet. Éveillés maintenant, les enfants hurlent sur la banquette arrière.
— Vous êtes fous ! crie Ginger. Rendez-moi cette clé.
Une pierre érafle le front de Ginger. Il sent couler un petit filet de sang chaud. Maintenant le cercle a englouti l’auto, les gens crient, glapissent, la voiture est soulevée.
— Ça t’apprendra ! Tu sauras p’t-être maintenant qu’on veut pas de toi ici !
— R’gardez-moi ce foireux !
— Hé, foireux !
Ginger ouvre brusquement la porte. Les garçons sautent en arrière et attendent, ricanant.
— Chéri, je t’en supplie ! Fais pas ça !
Ginger est là, debout ; un silence se fait dans la foule. Tous ont les yeux braqués sur lui et il lit sur leurs visages une expression qu’il n’a encore jamais vue. Il a trente-huit ans et a toujours vécu dans le Sud ; sa mère lui a raconté des histoires, mais jamais il n’a vu semblable chose ni rêvé qu’elle puisse arriver.
Il a l’impression soudaine qu’il va mourir. Debout au milieu de la foule des blancs, il se demande pourquoi.
Le mot vient à ses lèvres.
— Pourquoi ?
Le petit homme se racle la gorge et crache par terre.
— Tu devrais le savoir, sale nèg’ !
Il n’y a pas d’air ; rien que de la chaleur, qu’une odeur de sueur et des respirations lourdes.
Le silence se maintient un instant encore. Puis les jeunes gens rient et font le tour de la voiture d’un air dégagé. Prenant appui sur deux autres, l’un d’eux défonce la glace arrière d’un coup de pied. Les débris de verre jaillissent à l’intérieur.
Ginger Beauchamp bondit, aveuglé par la colère. Il bouscule deux garçons et se trouve face à face avec celui qui a brisé la fenêtre. C’est un gamin dégingandé, de seize ans au plus. Son visage est criblé de points noirs et ses cheveux emmêlés pendent sur son front comme des brins d’algues. Il voit la colère de Ginger et sourit largement.
— Fais pas ça, Ginger ! crie Harriet. Fais pas ça !
Le n***e sait ce que cela signifierait s’il frappait un Blanc, mais il sait aussi ce que cela représenterait s’il ne combattait pas pour défendre sa famille. Tout ceci passe dans sa tête comme un éclair. Il prend tout aussi rapidement sa décision.
Il est sur le point d’écraser son poing sur le visage du gamin, quand une voix retentit :
— C’est bon ! Circulez ! Circulez !
Et la foule commence à se mouvoir.
— Y a un n***e qu’est venu chercher des histoires, shérif.
— Lequel ?
— Celui-là.
— Ça va, Freddy, rentre chez toi maintenant. Nous nous en occupons.
— Y voulait m’écraser.
— Rentre chez toi.
Le cercle se dissocie peu à peu, les gens s’éloignent, certains s’arrêtent et regardent de loin, d’autres disparaissent dans la nuit.
Ginger Beauchamp est debout auprès de sa voiture, les poings encore serrés, les muscles de son cou et de ses bras tendus.
Un grand homme en gris lui dit :
— Vous feriez mieux de partir.
Ginger ne peut voir que les visages congestionnés et les regards furieux, il n’entend que les mots qui s’étaient abattus sur lui comme des coups de fouet.
— Je crois qu’il est blessé, shérif.
— Non. T’es pas blessé, bonhomme ?
Ginger ne peut pas répondre. Quelqu’un lui parle, les enfants pleurent, Harriet le regarde, mais il ne peut répondre.
Le grand homme en gris fait signe à un agent en uniforme.
— Tony, dit-il. Emmène-les vite d’ici. Fais venir une voiture.
— Bien, chef.
— Ne perds pas de temps.
L’agent approche de Ginger Beauchamp et dit :
— Allons-nous-en.
Ginger fait oui de la tête.
Il se sent de nouveau très las.
— Tom, je sais bien ce que tu dois ressentir, dit le shérif, mais il ne faut pas sortir de ses gonds.
— Pourquoi pas ?
Le cœur de Tom McCarter bat toujours la chamade et il écume encore de colère à cause de ce qu’il a vu.
— Ces gens auraient pu être tués si je ne t’avais pas entraîné là.
— Quelles gens ?
— Les nègres de la voiture.
Le shérif Parkhouse regarde Tom de biais. Il se met à bourrer lentement sa pipe, se balançant sur son fauteuil canné.
— Ça fait trente ans que je vis ici, dit-il, et pendant ce temps j’ai jamais vu faire mal à un n***e. Et toi ?
Tom se sent brusquement une violente antipathie pour cet homme. Il déteste en particulier ses mouvements désinvoltes et lents, son calme imperturbable. Un peu de tabac, il est tassé avec l’instrument en argent, encore un peu de tabac…
— Ça n’a rien à faire à la chose, dit-il.
— P’t-être bien que non, p’t-être bien que non. Mais réponds à ma question, Tom. As-tu jamais vu un n***e blessé à Caxton ?
— Oui, ce soir.
Le shérif soupire. Sa chair tannée de campagnard commence à pendre de ses hautes pommettes et il y a quelque chose d’incongru dans ses cheveux blancs coupés court, à l’ordonnance. Il est le roi dans cette prison, pense Tom. Les gens le craignent. Les gens ont réellement peur de cet ignorant.
Parkhouse présente une allumette devant le fourneau calciné de sa pipe, aspire violemment, puis lâche une bouffée de fumée dense et odorante.
— Bien, dit-il en souriant. Que voudrais-tu me voir faire ?
— Agir, répond Tom. Maintenir l’ordre. C’est pour ça qu’on te paye.
Parkhouse cesse de sourire.
— Mais oui, continue rageusement Tom. Tu ne traînes pas pour ramasser un ivrogne dans la rue, Rudy, un pauvre type qui ne se soucie pas de ce qui lui arrive. Mais quand il y a réellement des troubles, tu ne peux pas décoller tes fesses de ce fauteuil.
Les pieds du fauteuil retombent brutalement. Les yeux de Parkhouse se rétrécissent et se figent, durs et fixes.
— Ça, dit-il lentement, ce n’est pas très aimable.
— Aimable !
Tom va jusqu’à la fenêtre puis se tourne.
— Faisons le point. Une famille a été attaquée ce soir dans la ville. Tu sais aussi bien que moi qui l’ai fait. Des biens ont été détruits, des gens blessés, et tu ne veux rien faire, pas la moindre bon Dieu de chose. Tu trouves ça correct ?
— Ouais, c’est correct ! Écoute un peu. C’est très commode pour toi de t’asseoir et de dire : « Agis. » Mais tu sais même pas de quoi tu parles. De l’action ! Mais quel genre d’action ?
Le shérif pique l’air avec le tuyau de sa pipe.
— Ils étaient au moins cinquante autour de la voiture. Tu veux que je les arrête tous ?
Tom ouvre la bouche pour répondre.
— Très bien. Admettons que je le fasse, je les arrête tous les cinquante. Je les inculpe d’avoir troublé l’ordre. Et alors ? Cette prison a été construite en 1888, Tom. Les portes sont en acier, mais les murs partiellement en torchis ; un gosse de treize ans ne mettrait pas plus de vingt minutes à s’en évader s’il voulait s’en donner la peine. Très bien, cinquante types, et tous fous furieux, n’imagine pas qu’ils ne le sont pas, je le serais aussi. Maintenant, nous avons neuf cellules de six sur six et deux violons, normalement pleins. Tu commences à piger ?
Le shérif ranime sa pipe.
— J’aime voir un citoyen ayant réellement l’esprit civique, Tom, oui, j’aime ça. Un type qui pense toujours à la communauté, qui fait preuve d’un excellent esprit. Je voudrais bien que toi et ton journal vous soyez préoccupés de nous obtenir une prison décente avant que tu viennes ici me gueuler d’arrêter la moitié de la ville.
Tom passe la main dans ses cheveux. Les paroles du shérif piquent, car tout cela est vrai. Il ne s’est jamais beaucoup intéressé à l’état de la prison. L’homme a un argument de valeur.
— Mais laisse-moi te dire autre chose, poursuit sèchement Parkhouse.
Son aspect permet de comprendre facilement pourquoi certains le craignent.
— Même si j’avais ici une prison comme San Quentin, je ne me mettrais pas à y amener tout le monde. Tom, tu ne te rends pas compte que la moitié de ces gens étaient des gosses, des écoliers ; les mettre en taule, ça serait comme leur donner un cadeau de Noël.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que chaque gosse souhaite être coffré pour une nuit au moins, c’est une belle rigolade. Ils se seraient probablement tant amusés qu’ils auraient fait s’effondrer la vieille baraque.
— Peut-être, mais…
— Et il y a encore une autre chose à laquelle tu n’as sans doute pas pensé. Qui devons-nous exactement arrêter ? Ceux qui ont effectivement touché à la voiture ? Ceux qui étaient dans la rue, qu’ils aient réellement fait quelque chose ou non ? Ou, pour plus de sécurité, tous ceux qui assistaient au meeting ? glousse Parkhouse. Ça englobe toi et ta fille. J’ai su qu’elle y était.
— Qui t’a dit ça ?
— Jimmy, ou un autre. C’est sans importance. Je veux simplement te démontrer pourquoi je peux pas agir. Et je perdrais sûrement pas mon temps comme ça si je savais pas que tu es un homme qui a de la jugeote.
Quelque part, dans le haut de la prison, une voix se met à chanter un air particulièrement triste et émouvant.
— Mais il demeure quand même qu’un crime a été commis et personne n’a été châtié. Ils s’en sont tirés impunément, sans être inquiétés. Alors, qu’est-ce qui les empêchera de recommencer demain soir ?
Le shérif prend derrière lui une bouteille de limonade dans la glacière et la décapsule.
— Les gens de cette ville sont bons, dit-il. Je suis le mieux placé pour le savoir, hein ? Ils sont bons ; mais il fait chaud et quelqu’un les a excités, c’est tout. Maintenant, ils ont épanché leur bile. Nous…
— C’est vrai, interrompt sèchement Tom. Quelqu’un les a excités. Tu peux même dire qu’il les a poussés à agir ainsi.
Parkhouse hoche la tête.
— Tu sais comment on appelle ça, Rudy ?
— Je ne vois pas.
— Ça s’appelle : incitation à l’émeute ; c’est un crime. Si tu ne me crois pas, vérifie-le.
— Je sais ce qui est un crime et ce qui n’en est pas un, répond le shérif. J’ai besoin de rien regarder pour le savoir.
— Alors, pourquoi ne mets-tu pas Elvis Landstrate en prison ?
— Qui ?
— Oh ! Bon Dieu !
Tom abat sa main à plat sur le bureau.
— Le gosse qui leur a fait ce discours, le gosse qui a tout déclenché dès le début, qui les a tous enflammés, Elvis Landstrate !
— Ah ?
Le shérif avale la moitié de sa limonade et se laisse aller dans son fauteuil.
— Ça, je ne peux pas le faire non plus, Tom.
— Tu ne peux pas le faire non plus… Pourquoi ?
— Calme-toi un peu et je vais te l’expliquer… comme je t’ai expliqué le reste. Je ne peux pas arrêter Landstrate, parce qu’il n’était même pas présent quand les nègres sont arrivés. Afin de l’arrêter pour sédition et incitation à l’émeute, il aurait fallu qu’on le trouve devant la foule et la conduisant. En fait, quand ça s’est passé, il était chez Joan, à prendre un café avec Verne Fisher.
— Avec Verne ?
La colère de Tom se mue soudainement en trouble et en inquiétude.
— Exactement, répond le shérif, et tu sais bien, Tom, qu’on ne peut mettre un homme en prison pour avoir exprimé sa pensée. Si tu ne me crois pas, tu n’as qu’à vérifier. (Il sourit.) Peut-être qu’en ce moment nous ne sommes pas tous les deux d’accord sur ce point, mais c’est dans la Constitution. Si un homme en a envie, il peut se poster à un coin de rue et traiter de fils de p**e le Président des États-Unis, personne ne peut l’en empêcher. Il peut dire que l’Amérique ne vaut pas un rotin et que nous devrions tous être communistes… Bon Dieu, il peut dire n’importe quoi… et personne n’a le droit de le toucher. C’est ce qu’on appelle la Liberté de Parole. Et puis, d’après ce que j’ai su, ce type n’a pas dit une seule chose que tout le monde dans la ville ne se dise pas déjà. Qu’as-tu donc contre lui, en somme ?
— Elvis Landstrate est un démagogue, dit Tom d’une voix sans espoir.
— Que diable ! Peut-être avions-nous besoin d’un peu de démagogie ici.
Le shérif rit avec bonne humeur.
— Mais il se peut qu’on ne m’ait pas rapporté exactement les faits. Tu étais là. A-t-il dit aux gens d’arrêter la voiture des nègres ?
— Non.
— Leur a-t-il dit peut-être autre chose que d’adhérer à son organisation ?
— Je… non. Non, c’est tout ce qu’il leur a dit.
— Alors, tu vois, il est difficile de motiver une arrestation. C’est rien que la bonne vieille Liberté en pratique, Tom.
— Oui, reconnaît Tom.
— C’est de la Démocratie.
— Oui.
Le shérif tape amicalement sur l’épaule de Tom.
— Ne t’y trompe pas, dit-il. J’ai horreur de voir quelqu’un malmené dans ma ville, je me moque pas mal qu’il soit blanc ou noir. Mais personnellement je crois que ce n***o est un de ces futés qui nous viennent du Nord. Je crois qu’il a dû commencer à la ramener ; sans quoi rien ne serait arrivé, tu le sais bien. Ce sont de bonnes gens ici, mais ils ne se laissent pas faire par un mal-blanchi qui veut jouer au mariole, je peux pas le leur reprocher. Et toi, Tom ?
— Non, je ne peux pas les en blâmer, dit Tom en se dirigeant vers la porte.
— Va dormir un peu, lui crie le shérif, et ne te fais pas de bile. Ils ont tout épanché ce soir.
Tout quoi ? se dit Tom.
L’air nocturne est moite, chaud et sans vent, les rues obscures sont maintenant vides. Tom McCarter regagne sa voiture, y monte et allume une cigarette. Il pense :
Des gens avec qui j’ai vécu toute ma vie auraient massacré ce n***e si je n’avais pas appelé Parkhouse. C’est sûr.
Qu’ont-ils donc à épancher ? Quelle est cette chose tellement à fleur de peau que quelques phrases d’un Yankee inconnu suffisent pour la faire jaillir ?
Ce soir, se dit-il, c’était le début.
Une guerre va se déclarer dans ma ville, et je ne sais même pas de quel côté je suis.