Je sortis, traversai la cour, passai devant la cabane à outils et la lessiveuse, entrai dans la serre et fermai la porte. Je m’assis dans un fauteuil en bambou et pris ma canne à deux mains, comme une houlette de berger.
Ce que je savais : des graines pouvaient traverser des océans au gré des courants pour germer sur un autre continent ; j’étais née avec des os fragiles, qui protesteraient toujours quand je m’étirais, m’agenouillais ou essayais de marcher vite ; ma mère était morte en janvier ; les journaux parlaient des grèves, du problème irlandais et du fait que les femmes ne devraient pas avoir le droit de vote ; il existait huit planètes dans le système solaire, le Nil est le fleuve le plus long, la chouette effraie est blanche. Et ceci aussi : la vie humaine prend fin lorsque le cœur cesse de battre. La mort s’installe quand le corps s’immobilise et devient froid. Mon manuel d’anatomie, et l’histoire, et les sciences, me l’avaient démontré. Et les autres parties, celles qui étaient intangibles ? Le tempérament, la mémoire, les sentiments, la voix ; qu’advenait-il d’eux une fois le corps défunt ? Ils se logeaient dans le cerveau. Comme ils étaient causés par des réactions chimiques et électriques, ils cessaient aussi avec la mort. Aucun fragment d’un être humain, à l’exception des os, ne survivait.
Fantôme. Le mot n’avait pas été prononcé mais nous l’avions entendu quand même. Il avait plané au-dessus de la table de la cuisine ; il avait tourné autour de nous, lorsque Ben avait toqué sur la table. Un mot sans consistance, sans conséquences, relevant de la fiction. Il n’avait pas sa place sur une planche d’anatomie.
Jugeant qu’il valait mieux rester active, je décidai de remplir l’arrosoir en fer. Une cataracte dont le fracas s’amplifia en un son strident alors que je m’efforçais de penser aux plantes. Mais je ne pouvais m’empêcher de me demander qui pouvait bien se moquer de Mme Bale d’une façon aussi retorse. Car quelqu’un de méchant était derrière tout cela. Quelqu’un abusait de sa naïveté. Cette personne marchait pesamment sur le parquet, brisait les tiges des fleurs, elle était allée jusqu’à donner des coups de couteau dans une porte. Et je tenais absolument à savoir qui c’était, sans plus tarder. Mme Bale n’était pas assez solide, me semblait-il, pour supporter plus longtemps cette plaisanterie stupide.
Mme Bale. Effrayée depuis mon arrivée. Je n’avais plus aucun doute là-dessus. Ce grand sourire qui s’étirait sur son visage me rappelait un papillon piqué sur du velours. Conservé dans une boîte.
J’abaissai l’arrosoir et me séchai les mains sur un chiffon.
Elle était dans la cour. Courbée sur la lessiveuse, mais je voyais qu’elle avait pleuré. Joues rouges, cils mouillés. En me voyant, elle se redressa, porta le dos de sa main à son nez.
— Je suis allée trop loin, lui dis-je. Je regrette.
Elle hocha la tête, lâcha un linge trempé dans la cuve.
— Je ne vous tiens pas rigueur de ce que vous pensez. Je sais l’impression que ça fait.
Des paroles bien pessimistes.
— On a donné des coups de couteau dans votre porte ?
Leurs chambres – la sienne et celle que se partageaient les filles – se trouvaient à l’extrémité ouest de Black Rentals. Cette petite extension enfouie sous la glycine, aux fenêtres plus petites, plus hautes, était une excentricité dans la topographie de la maison. Je l’avais vue de la cour mais n’y étais jamais entrée.
— Par ici, me dit-elle.
C’était une estafilade profonde, délibérée. Sur 25 centimètres. Et elle n’était pas rectiligne : ça commençait vers le haut, sur la gauche du battant ; en s’allongeant, elle s’abaissait vers le centre, comme si le bras s’était fatigué et avait relâché la pression. Puis, à la hauteur de la poignée, ça remontait avant de s’arrêter.
— J’ai entendu le bruit que ça a fait. J’étais assise dans mon lit et je m’attendais à ce qu’on frappe, mais elle n’a pas frappé. Ça a secoué la porte quand elle a tailladé vers le bas. Mais je vous l’ai déjà dit.
— Deux nuits avant mon arrivée ?
— Deux nuits, oui. Le jeudi. Vous allez sûrement me demander pourquoi je n’ai pas ouvert parce que vous, vous êtes courageuse, mademoiselle Sharpe. Moi, j’ai trop peur maintenant.
Je posai deux doigts sur l’entaille. On aurait beau accumuler les couches de cire, elle se verrait toujours ; la porte était définitivement esquintée.
— M. Shwartz était présent cette nuit-là ?
Mme Bale fit oui de la tête.
— Mais il est parti le lendemain. Le vendredi.
— Il ne s’est pas dit qu’il ferait mieux de rester ? Après ce qui vous était arrivé ?
— Il y a pensé. Mais il y a ses affaires, voyez-vous.
Je me tournai de nouveau vers la porte.
— Qu’est-ce qu’il fait ? Quel genre de travail ?
Elle eut un petit geste évasif.
— Il m’avait dit, mais j’ai oublié.
Sa réponse me déplut. Mais ce qui me déplut encore plus, beaucoup plus, c’était qu’il les avait laissées seules, elle et les filles. Quelqu’un s’était introduit dans la maison, l’avait vandalisée et avait terrifié la gouvernante. Et malgré tout il était parti. Ses affaires étaient peut-être importantes. Mais sa maison ? Son personnel ?
— Madame Bale, qui ferme la maison le soir ?
— Moi. J’ai les clés. La porte d’entrée, celle de la cuisine et la porte-fenêtre du salon.
— Pas d’autres portes ? D’autres fenêtres ?
— Aucune autre porte. Quant aux fenêtres, elles se verrouillent de l’intérieur ; je vérifie souvent, et elles ferment toutes parfaitement. Leurs châssis sont parfois tellement déformés par l’humidité qu’elles ne s’ouvrent plus du tout ; même une force colossale ne pourrait les décoller de leur encadrement. Mademoiselle Sharpe, je sais ce que vous pensez.
— Et les fenêtres de l’étage ? Elles sont en permanence ouvertes, nuit et jour ; vous dites que c’est le souhait de M. Shwartz. On peut les atteindre, n’est-ce pas ? On pourrait entrer par là ?
— Pas sans une échelle, et ça ferait du bruit, non ? La gouttière et le rosier grimpant s’effondreraient sous le poids d’un homme. Écoutez-moi, je vous en prie : ce n’est pas un être humain qui a fait ça. Vous perdez votre temps et votre énergie. Après tout, pour quelle raison quelqu’un ferait une chose pareille ? Qu’y aurait-il derrière des actes aussi dérisoires et destructeurs ? Des coups frappés au milieu de la nuit… Les gens qui entrent dans une maison par effraction volent des objets, mademoiselle Sharpe ; c’est ce qu’ils font, et rien n’a été pris. Regardez cette maison : qu’est-ce qu’il y aurait à prendre ? Un vieux fauteuil défoncé ? Un vase avec un bouquet fané ? Personne n’a laissé quoi que ce soit non plus : aucune trace de pas dans la poussière, ni bouton ni mégot. Et puis, il y a aussi ceci : si c’était un homme, ou deux hommes, d’autres seraient au courant. Ça jase au village ! Voyez comment ça se passe pour vous. Votre taille, vos yeux, votre tempérament, tout ça a alimenté les conversations au Bull dès le lendemain de votre arrivée. Si quelqu’un s’introduisait à Black Rentals la nuit… Eh bien, ça se saurait. Quelqu’un au moins le saurait.
Elle ne m’avait pas quittée du regard en prononçant ces paroles. Pour ma part, je ne pouvais ni m’esquiver ni répliquer. Quel autre mobile pouvait-il y avoir que le vol ?
— Je vois pourquoi vous dormez mal.
— Oh, si seulement je pouvais faire une seule nuit complète. Juste une, sans bruits de pas et sans la peur de les entendre…
Brusquement, elle sortit. Nous nous retrouvâmes dehors, où le jardin me parut soudain extraordinairement sonore : le chant d’un rouge-gorge, les grincements répétitifs d’une roue de brouette. Des sons inoffensifs, doux.
Nous débouchâmes sur la pelouse de croquet.
— Le pasteur est-il au courant ?
— Matthew ? Il sait ce qu’il se passe ici, oui. Le révérend Stout avant lui s’en désintéressait ; c’est lui qui était là quand ça a commencé, et il ne voulait rien avoir à faire avec ça. Il connaissait l’histoire de Black Rentals et refusait d’en discuter, voyez-vous. Mais, depuis, Matthew l’a remplacé et lui a toujours été à l’écoute. Il n’a jamais mis ma parole en doute, il ne s’est jamais moqué de moi ni ne m’a critiquée. Il prie pour que j’aie assez de force ou que je sois à l’abri du danger, et ça me rassure un peu. Mais j’aimerais qu’il puisse faire plus, mademoiselle Sharpe. Qu’il lui parle à elle… Qu’il lui demande de partir au nom de Notre-Seigneur, qu’il accomplisse un rituel. Sauf qu’il prétend qu’il n’est pas habilité. Il a été ordonné il y a à peine un an. Et ce n’est pas ma maison, bien sûr.
Je contemplai les fenêtres de l’étage.
— Comment est-il, ce M. Shwartz ? Bizarre ?
— Je ne dirais pas bizarre, non. D’autres penseraient que oui, mais ne faites pas attention ; ils ne l’ont pas rencontré donc ils n’en savent rien.
— Mais son absence est en soi étrange, non ?
— Pas pour un homme qui a autant de responsabilités à Oxford et ailleurs. Vous verrez par vous-même, quand vous le rencontrerez. C’est un gentleman.
Ce n’était pourtant pas l’idée que je me faisais d’un gentleman. Pour moi, ce n’était pas un homme qui n’appelait pas la police pour signaler des intrusions sous son toit. Qui abandonnait son personnel de maison. Qui choisissait de se cantonner à l’étage, comme une chauve-souris.
— Quand le rencontrerai-je ?
— Quand il sera rentré.
— Et ce sera quand ?
— Bientôt.
Je me pelotonnai dans mon lit ce soir-là. Couchée sur le côté, face au mur. La journée avait été meublée par des fantômes. Par le bruit d’un arrosoir qui se remplit. Par une estafilade sur une porte. Par un tableau jeté au sol.
Les morts revenaient nous rendre visite, oui. Mais uniquement dans nos souvenirs. Je voulais bien en convenir. Parfois, en effet, je voyais ma mère déplier une carte de géographie telle une feuille d’or, comme dans l’ancien temps. Ou je percevais ses traits, brièvement, dans les miens. Mais c’était tout. Je voulais prouver à ceux qui y croyaient qu’ils avaient tort. Les réveiller de leurs rêves infinis. Je comptais bien regarder dans les yeux l’être – réel, chaud, tangible – qui avait frappé à ma porte avant de se perdre dans la nuit. Car les fantômes n’existaient pas. Christine n’existait pas.