Je décidai d’aller trouver d’abord les aides-jardiniers. C’était, me semblait-il, un bon point de départ : vu leurs commérages (ma malnutrition lorsque j’étais enfant, l’accident qui m’avait coûté d’être écrasée par une roue de voiture), ils avaient peut-être eu vent de quelque rumeur. Concernant des intrus, des renards, les Holligans ; peut-être consentiraient-ils à m’en faire part si je les interrogeais. Aussi contournai-je le potager ce matin-là, longeant les rangées de laitue, de radis, de tuteurs en bois de noisetier, dans l’espoir de surprendre leur conversation. À mon approche, les garçons se turent. Certains interrompirent leur travail et ajustèrent leur casquette pour mieux me voir. D’autres firent comme si je n’étais pas là.
Albert me salua.
— Bonjour, mademoiselle. Je peux faire quelque chose pour vous ?
Un duvet lui tenait lieu de barbe naissante. Il m’entretint de quelques commentaires sur le temps, me demanda si j’étais contente de mes progrès dans la serre : toutes ces questions, à mon sens, relevaient d’un effort conscient de sa part pour se conduire en homme et non plus en adolescent. Je l’interrogeai sur la saison des fraises, la pose des filets pour éloigner les oiseaux. Et peu à peu je me rapprochai de lui et finalement lui demandai s’il était au courant du remue-ménage nocturne.
— Y aurait-il une très grande échelle ici ? Qui permettrait d’atteindre le premier étage, mettons ?
Mais Albert se ferma comme une huître. Il se gratta le bras et grommela quelque chose au sujet du travail qu’il devait faire avancer.
Je tentai ma chance auprès de Ben. Je n’avais pas oublié le portrait qui m’avait été brossé d’elle, qu’elle avait hérité d’une nature bavarde en plus de ses cheveux et de ses yeux noirs. Elle était en train de laver la cour à grande eau, une eau qu’elle chassait à coups de balai.
— Je sais que vous n’avez pas rencontré M. Shwartz, lui dis-je, mais savez-vous quelle est sa profession ? Et aurait-il des ennemis qui chercheraient à lui nuire ?
Elle posa le seau et me regarda d’un air dédaigneux.
— Vous croyez vraiment que ça a à voir avec les affaires de M. Shwartz ?
— Pas forcément. Mais c’est un être humain, Ben. Soyez-en sûre et certaine.
Elle secoua la tête.
— Vous et vos bouquins… Vous croyez en savoir plus long que nous, bien sûr.
— Alors que savez-vous sur les Holligans que j’ignore ? Des tas de choses, sans doute.
Elle refusa d’entrer dans mon jeu et retourna à l’intérieur, sans un mot. Décidément, tout le monde ici semblait avoir fait vœu de silence. Par un accord tacite, ils dressaient devant moi un mur. Ils s’étaient tous ligués contre moi.
Les hirondelles volaient au-dessus de ma tête, la roue de charrette était bien calée contre le mur de la cabane à outils. Et le fermier voisin vivait autrement, suivant d’autres lois. Du moins à en croire la gouvernante. Je tournai le dos à la maison sans me poser d’autre question et passai sur les terres des Patt.
Au sud et à l’ouest de Black Rentals, la plaine se couvrait de vastes champs d’orge. À la fois verdâtre et couleur paille. Sans cesse agitée ; même par une journée sans vent les champs ondulaient. Et quand le vent soufflait, les épis s’aplatissaient brusquement, s’étalaient au sol ; je ne m’étais jamais tenue au sommet d’une falaise mais ce rythme, cet air me faisaient penser à une étendue d’eau libre.
Il y avait du vent, justement. Les hêtres bruissaient, leurs feuillages tout gonflés d’air, et les épis se frottaient contre moi. Mes cheveux claquaient dans mon dos comme un fouet.
J’ignorais où se trouvait la ferme des Patt. Ni jusqu’où s’étendait son domaine ; ses champs roulaient à perte de vue jusqu’au fond du vallon. Un fermier, pensais-je, serait sûrement sur ses terres à cette heure de la journée. Mais il pouvait être occupé à n’importe quelle tâche dans n’importe quel coin. En plus, je ne savais rien de lui ; ni son âge, ni sa taille, ni à quoi il ressemblait. Ni comment il serait habillé. J’ignorais tout à fait à quoi m’attendre. Tout ce que je pouvais faire, c’était longer les champs d’orge.
Au bout de ce sentier, dans une haie d’ifs et de mûriers sauvages, une barrière s’ouvrait sur l’arrière du cimetière de l’église. Quand je tournai à droite et suivis le tracé du mur, le sentier disparut. Les herbes étaient hautes désormais, vierges de toute intrusion humaine. Et je songeai soudain que, là aussi, des dangers me guettaient : des renards ou des blaireaux avaient fait des trous dans la terre et, par endroits, le mur s’était éboulé, de sorte que des pierres devaient être enfouies, à moitié cachées dans les broussailles. Je pensai à mes os.
C’est lui qui me vit en premier. Moi, j’étais concentrée sur mes pieds et où je les mettais dans toute cette végétation. Lui avait dû m’entendre approcher, ou j’avais fait envoler des oiseaux piailleurs d’un îlot d’orties. Cela avait suffi pour qu’il suspende son travail pour me regarder. Il était sans doute resté parfaitement immobile, car ce sont ses souliers que je vis d’abord. Leur bout râpé, blanchâtre.
Je levai les yeux. Il a la couleur de la terre, me dis-je. Ce fut ce qui me traversa l’esprit : il était de la même teinte que le paysage ; un homme poussiéreux, brûlé par le soleil, avec de la terre sur le front et le dos des mains. Ses bretelles pendaient. Ses cheveux et sa barbe évoquaient aussi le terreau : marron foncé, avec des reflets roux. Il avait dans une main, serrée contre sa poitrine, une énorme pierre blanchâtre et, l’espace d’un instant, il me fixa d’un regard plein d’hésitation. Mais il dut renoncer à ce qu’il avait eu l’intention de faire, car il lâcha sa pierre. Un son mat, sans écho.
Un fermier. Pas grand ni épais. Même si sa façon de se tenir le faisait paraître plus massif.
— Êtes-vous monsieur Patt ? On m’a parlé de vous.
Il se frotta la barbe et le front avec l’intérieur du poignet.
— Je n’en doute pas. Qui ? Mme Bale ? Je parie qu’elle a chanté mes louanges.
Il baissa les yeux. Il était entouré de pierres. Le mur à sa gauche était effondré ; les intempéries, ou l’âge, ou un acte délibéré, en avaient abîmé une partie, et il reprit son travail comme si je n’avais pas été là. Il s’accroupit, palpa les pierres. Il les retourna, les unes après les autres, tâtant de la main leurs arêtes et leur base. Quand il les penchait, il découvrait des creux tapissés d’une herbe décolorée.
Je ne savais plus quoi dire. Je remarquai que sa chemise était trop juste dans le dos. Et que ses cheveux, trop longs, balayaient son col, que la sueur les collait à son cou. Je vis les veines saillantes sur ses avant-bras et ses tempes. Et je vis aussi les cicatrices : ses mains et ses bras en étaient couverts. Bourrelets de chair. Croissants de lune blancs.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Inutile de lui répondre que j’étais tombée sur lui par hasard. J’étais sur une propriété privée. J’avais dévié du sentier ; c’est volontairement que j’avais longé les terres des Patt, et pour quelle autre raison que celle de le trouver ?
— On m’a dit que vous connaissiez les Holligans. Sinon vous, du moins votre famille.
Ma question lui fit lever les yeux. Toujours accroupi, il tourna la tête vers ses champs, posa ses avant-bras sur ses genoux, en équilibre sur ses talons. Jamais je ne pourrais me tenir ainsi sans tomber, me dis-je : sur la pointe des pieds, le regard au loin. Pourtant cette posture d’équilibriste semblait lui être coutumière. Et de cette façon, je voyais son profil. Quarante ans tout au plus. Difficile d’être plus précise face à un homme fatigué, tanné par le grand air, un homme qui devait, toute sa vie adulte, avoir marché dans la neige, plissé les paupières dans le vent, le soleil et la pluie. Les rides de son front étaient marquées. Celles au coin de ses yeux, gravées dans sa chair. Et sa barbe n’avait rien d’affecté, contrairement à celle de certains ; la sienne paraissait naturelle, comme nécessaire. Négligée, sans symétrie ; elle faisait office de haie protectrice. Un refuge sur lequel il pouvait compter. Ses manches étaient roulées jusqu’au-dessus de ses coudes ; ses avant-bras rougis par le soleil.
Je n’aurais jamais cru, ni imaginé, qu’un jour je rencontrerais un homme comme lui. Éprouvé par la vie, durci. Capable. En sueur.
— Qui vous a dit ça ?
La question était simple. Il l’avait posée doucement, le regard toujours sur ses champs malmenés par le vent, et pourtant j’y percevais un danger. Je sentais que ma réponse lui importait, que je m’étais aventurée sur un territoire obscur et que ce que j’allais lui dire risquait de le rendre encore plus ténébreux. Mais je refusais d’avoir peur. Je m’étais cassé des os et j’avais perdu ma mère.
— Fury. Il dit que vous cultivez cette terre depuis plusieurs générations. Cent ans ou plus. Est-ce vrai ?
Kit se leva. D’un seul mouvement. Sans effort, souple et agile.
— Oui. Et oui, nous connaissions les Holligans. Pourquoi cette question ?
— Parce que je veux savoir.
Mon aplomb sembla le prendre de court. Il me regarda dans les yeux pour la première fois et, en quelques secondes, vit tout ce qu’il y avait à voir : les cheveux et les cils blancs, les yeux pâles. Je remarquai chez lui une cicatrice supplémentaire, sous un œil, et un peu de gris sur ses tempes. Nous nous observions mutuellement.
— Qu’est-ce que vous avez entendu d’eux ?
— Que personne ne les regrette. Qu’ils ont traité les gens comme s’ils étaient des chiens. L’épicier les a appelés les rois dans leur château.
— Des rois ? C’est généreux. Les Holligans pensaient qu’ils avaient tous les droits. Ils pensaient être au-dessus des lois. Comme des chiens ? Pire que des chiens. Qu’avez-vous entendu d’autre ?
— Ils considéraient que tout leur appartenait. Ils tiraient des lapins et ne les mangeaient pas. Même si cela ne me semble pas un crime justifiant tant de haine… Et puis il y a la fille…
— Comment vous appelez-vous ?
C’était inattendu. Et, à mon sens, indiscret, impoli. Quoique, bien sûr, raisonnable. Et puis je me dis : Il ne sait pas. Tout le monde semblait connaître mon nom, sauf cet homme.
— Reine Sharpe.
— Mademoiselle Sharpe, vous devriez faire attention. Aux commérages. Ça pousse comme du chiendent par ici et je peux vous assurer qu’il n’y a pas grand-chose de vrai.
— Je sais. On raconte que je boite parce que j’ai souffert enfant de malnutrition, ce qui est totalement faux. Mais je suis quand même curieuse de savoir ce qu’on raconte sur les Holligans.
Il poussa un caillou du bout de son soulier.
— Eh bien, vous ne tirerez rien de moi. Je déteste les ragots. Je ne comprends pas ce que les gens peuvent leur trouver d’amusant. Je ferme mes oreilles à tout ce qui se dit à la taverne et sur les marchés. Ils n’ont rien de mieux à faire ? Ils ne peuvent pas parler de choses plus intéressantes ? Holligans n’est plus qu’un nom en bout de course. Usé, fini. Alors à quoi ça rime de vouloir en savoir plus ? Si vous manquez de distractions, mademoiselle, interrogez plutôt Jarvis ou n’importe quelle ménagère de Stow. Tous vous diront des mensonges, c’est presque certain, mais au moins vous ne pourrez plus vous plaindre de vous ennuyer.
Il s’accroupit et souleva une énorme pierre en grimaçant sous l’effort ; il écarta bien les doigts pour s’assurer une meilleure prise, fit cinq pas lourds en direction du mur, posa la pierre. Je le suivis des yeux. Il venait de prononcer des paroles brutales. Il m’avait traitée avec plus de mépris que Ben ou l’épicier ou même Mme Bale, et cela me mettait en colère, accélérait les battements de mon cœur. Il croyait donc que je cherchais seulement à me divertir. Que je voulais me distraire de mon ennui. Il plaça son caillou, l’examina. Il se gratta l’arrière de la tête d’une main noire souillée de terre, couverte de bleus, et la vigueur de ce geste trahit une rage intérieure au moins aussi véhémente que la mienne.
— Je ne suis pas en quête de divertissement. J’ai plus qu’assez pour m’occuper, croyez-moi. Si je me renseigne, c’est parce que quelqu’un s’introduit de nuit à Black Rentals. On jette des tableaux par terre, on frappe aux portes à 3 heures du matin. La gouvernante est terrorisée ; elle maigrit à vue d’œil, elle ne dort plus. Elle est convaincue qu’il s’agit du fantôme de Christine Holligans. Et à mon avis, celui qui est à l’origine de ces manifestations la mène en bateau. Il voudrait que tout le monde croie que Christine marche la nuit dans la maison. Il a gravé un V au couteau sur une porte. Par ailleurs, il répand derrière lui une odeur végétale parce qu’on raconte qu’elle mangeait de l’herbe jusqu’à avoir les dents vertes, ce qui selon moi est impossible. Pour ma part, je pense que cet individu transporte sur lui des herbes aromatiques, un point c’est tout. Voilà, monsieur Patt. C’est un mauvais tour qu’on nous joue et que je ne tolérerai pas. C’est pourquoi j’essaie de voir ce qu’il y a derrière tout ça. Et pourquoi je vous pose ces questions.
Le fermier contemplait son mur. Debout, les mains sur les hanches, il me tournait le dos. Je voyais cependant qu’il m’écoutait ; je savais qu’il ne pensait pas à ses cailloux.
Quelque part, un pigeon roucoula.
— Je n’écoute pas les ragots mais je sais que cette histoire de fantôme dure depuis déjà un an. Il y aurait eu des bris d’objets.
— Les fantômes, ça n’existe pas.
Il tourna la tête, de sorte que je vis de nouveau son profil. Un nez cassé ; un front ridé.
— Je ne me soucie pas de la rumeur selon laquelle vous avez votre franc-parler et peur de rien. Quoique ça, au moins, ait l’air de correspondre à la réalité.
Le vent faisait onduler l’orge et battre lentement ma jupe. Le fermier retourna à ses pierres, en choisit une deuxième qu’il souleva en soufflant – un exploit à mes yeux. Une fois la pierre calée sur le mur, il recula d’un pas.
Je n’existais tout simplement plus pour lui. Mon franc-parler. Pourquoi pas aussi ma difformité, mon étrangeté, mon effronterie ? Et il ne m’avait pas dit un mot sur les Holligans. À croire qu’il était de ce point de vue semblable aux autres, alors que tant de choses semblaient l’en distinguer. Aussi je me détournai. Déçue, frustrée, blessée. Et solitaire, tout d’un coup. Je me pris à regretter mes livres, la méridienne verte, la main de ma mère sur mon front, qu’elle posait là lorsque j’étais énervée et que je n’arrivais pas à me calmer.
Je commençai à m’éloigner quand il me rappela. Il ne prononça pas mon nom ni n’éleva la voix ; il s’adressa à moi comme si j’étais encore debout à côté de lui. Comme si, en fait, je n’avais pas disparu. Et, lorsque je regardai en arrière, je vis qu’il m’observait. Son humeur s’était apparemment adoucie. Je perçus chez lui une lassitude ou de la résignation ; peut-être regrettait-il de s’être montré trop brusque et me manifestait-il ses excuses à sa façon.
— Si vous voulez en savoir plus, revenez me voir.
— En savoir plus sur les Holligans ?
— Sur les fils, oui.
— Et Christine ? La fille ?
— Non. Seulement les hommes.
Je me redressai instinctivement. Pourquoi pas elle ? Comme si elle n’était pas digne d’intérêt. Parce que c’était une femme ? Mais je savais aussi que dans cette histoire, s’il y avait eu un cœur triste, c’était le sien. C’était son nom, après tout, qui ne devait pas être prononcé entre les murs de Black Rentals. Il n’avait pas été gravé sur le tombeau des Holligans. Et même si un compromis, ce n’était pas vraiment ce que j’avais souhaité, j’acquiesçai d’un signe de tête. Parce que qui d’autre s’était déclaré disposé à me parler ? Et qui d’autre avait fait comme s’il ne voyait pas ma canne ?
Pas un mot de plus ne fut échangé entre nous. Sur le chemin du retour, je songeai que ses cicatrices étaient de toutes les teintes, les plus blanches ayant sûrement été acquises à un très jeune âge.
Au dîner, je mangeai pour la première fois du foie de veau. Je ne trouvai pas ça bon, moins à cause du goût que de la texture. Je jetai un coup d’œil aux filles qui terminaient leurs assiettes. Mme Bale, quant à elle, meublait le silence en racontant combien elle aimait le foie de veau, même petite, quand sa mère le préparait avec du thym et des échalotes, et que ce mets était resté un luxe. Elle avait aussi toujours eu un faible pour la langue en conserve. Bien sûr, ce baChrisage avait pour seul but de faire diversion. De la gaieté pour camoufler les intrusions, des paroles pour colmater l’entaille en forme de V.
— Ah ! s’exclama-t-elle soudain, la mémoire lui revenant. Mademoiselle Sharpe, vous avez reçu une lettre. Je l’ai posée sur votre lit.
Une lettre de Toni. Je reconnus son écriture : petite, appliquée, l’encre très noire. Elle n’eut certes pas l’effet consolateur du cheval à bascule ou du globe terrestre, mais elle évoquait un monde que j’avais connu et où je m’étais sentie en sécurité. Elle m’évoquait des souvenirs anciens : la chaleur dans les wagons de métro, les ponts, les arbres en fleurs à Hyde Park, le bruit des chaussures de Millicent dans le couloir. Je fus, en vérité, étonnée par sa beauté. Mon beau-père n’était pas un amateur de littérature. Il ne lisait pratiquement que le Times, et il avait encore moins l’habitude d’écrire. Et pourtant, là, en quelques lignes, il avait fait surgir tout Londres. Sur ce papier, je retrouvai l’écho des sabots des chevaux par temps pluvieux, et la vue de ma fenêtre. Je vis sa moustache avec une netteté telle qu’il me semblait que je pouvais la toucher.
Fais attention, je t’en supplie, à tes os.
Ses derniers mots, avant sa signature serrée, professionnelle.
Tout cela me manqua durant un bref moment. Mais quand, en chemise de nuit, je sortis une feuille de papier et mon stylo et m’assis à la table devant la fenêtre ouverte, je me rendis compte que j’avais énormément de choses à lui décrire : les hydrangeas, le court de tennis, la maison poussiéreuse. Comment j’avais passé un chiffon humide sur les feuilles du néflier du Japon sans l’aide de personne. Comment sa belle-fille difforme, dont la connaissance de la vie s’était résumée à ce qu’elle en lisait, conversait désormais avec des inconnus. Préparait elle-même son thé.
Cher Toni…
J’écrivis jusqu’à ce que la pendule émette un unique carillon. J’écrivis sur mes rencontres, en tout cas certaines. Oui, je faisais très attention à mes os. Et il y avait, peints sous un portique, des visages de la Rome antique pleins de sagesse.
Je ne fis même pas allusion aux incidents dans la maison. Ni à ma découverte du jour, à savoir qu’il existait plusieurs degrés de force physique chez l’homme. Les plus forts n’étant pas obligatoirement les plus grands ni les plus solidement charpentés. Plus tard, dans mon lit, j’ouvris mon manuel d’anatomie afin de me rafraîchir la mémoire en matière de muscles et de ligaments. Nos os, évidemment, étaient bons ou mauvais, on ne pouvait pas les changer. Mais il en allait autrement des tissus conjonctifs et des muscles ; il était possible de modifier leur tonus par des activités quotidiennes, par le choix d’un mode de vie. En tournant les pages, j’articulai « deltoïde, extensor digitorum ».
Un sang pourri. C’était ainsi que Mme Bale m’avait décrit Kit. Cela n’avait pas de sens, tout comme on ne pouvait pas être littéralement « sans cœur » ni « perdre la tête ». C’étaient seulement des expressions. Je feuilletai pourtant les planches anatomiques représentant le cœur. Et je me demandai ce qui justifiait ces mots péjoratifs : sa force physique, ou son ton tranchant ? Peut-être était-ce aussi une rumeur sans fondement. Un mensonge murmuré tout bas.
Deux heures du matin. Je ne songeais ni à l’intrus, ni à Christine, ni à ma mère. Ni au bureau de Toni avec sa pendulette de voyage et son silence feutré. J’étais absorbée par mes sensations. Celle de ma peau caressée par la brise nocturne, celle de mon cœur bien à l’abri dans sa niche. Et je songeais, aussi, aux autres occupantes de cette maison, qui dormaient ou essayaient de dormir. Une jambe hors des couvertures ou les cheveux en éventail sur l’oreiller. Les genoux repliés contre la poitrine comme une enfant. Ou, privilège de celles qui ont des os solides, couchées sur le ventre, le poids de leur corps reposant sur leur sternum, leurs côtes, leurs genoux et les paumes de leurs mains, tandis qu’elles respirent calmement. Leur poids portant sur le bord de leur mâchoire, leur visage tanné par le grand air.