Début juillet, la chaleur s’intensifia. À 9 heures, le soleil était déjà brûlant : un air chaud montait du gazon du court de tennis. Le niveau de l’eau, dans le bassin comme dans les citernes de récupération d’eau de pluie, baissait dangereusement. Et les aides-jardiniers se ressentaient, eux aussi, des effets de la canicule. Visages rouges. Aisselles auréolées de noir. Vers 14 ou 15 heures, ils se renversaient sur la tête un arrosoir plein d’eau, et leurs chemises leur moulaient les épaules. Puis ils se reposaient à l’ombre. Assis le dos appuyé à la cabane de rempotage, ils fumaient, grignotaient, se faisaient passer une gourde d’eau.
Quant à ma serre, elle amplifiait la chaleur. Pénétrer dans cette étuve, c’était comme repousser un mur. La palmeraie de Kew avait beau être chauffée par une tuyauterie qui circulait sous le plancher, j’avais l’impression que l’air était plus étouffant encore ici. Il m’arrivait d’ouvrir les panneaux vitrés, d’abaisser le store de bambou afin de protéger les plantes les plus délicates du soleil zénithal. Et j’arrosais beaucoup plus, si bien qu’au cours de ces premiers jours de juillet, les plantes en profitèrent pour grimper plus haut et plus vite, jusqu’au sommet des espaliers. Les fleurs du plumbago s’ouvrirent comme des mains. Le parfum du brugmansia se coula jusqu’à la cabane de rempotage. Et je me rendis compte que Forbes avait eu raison : je n’avais pas grand-chose à faire. J’arrosais, je coupais les fleurs fanées ; je vérifiais sous les feuilles si elles n’étaient pas victimes de parasites ou de moisissures. Sinon, elles s’occupaient d’elles-mêmes et n’avaient pas besoin de moi. À 10 heures, je sortais de la serre pour y retourner seulement à l’heure où les ombres s’allongeaient.
Mme Bale supportait mal la chaleur. Elle en souffrait physiquement ; elle baignait ses poignets sous le robinet d’eau froide et, en traversant la cour, elle rasait les murs pour bénéficier de la maigre ombre qu’ils dispensaient. Et elle était beaucoup moins bavarde. Certains – Fury, ou le garçon boucher qui aimait tellement actionner la sonnette de sa bicyclette – auraient accusé la canicule. Et ils n’auraient pas eu totalement tort. Mais c’était surtout l’insomnie qui la rongeait.
Je m’en ouvris à Harriet.
— Elle est bien silencieuse.
Nous écossions des petits pois. Ou plutôt je regardais Harriet fendre les cosses de la pointe de l’ongle du pouce avant de déloger les grains et de les lâcher dans un bol émaillé.
— Je sais. Hier, je l’ai vue en train de prier… Dans le couloir, au pied de l’escalier. Et puis elle va à l’église presque tous les jours. Quand vous êtes à la serre, elle se dépêche d’y descendre et passe une heure avec le pasteur, je crois que ça l’aide un peu. Mais quelquefois elle pleure. On l’a entendue.
— Elle pleure ? Pourquoi ?
— Vous savez bien pourquoi. De fatigue. De peur.
Je ne voulais pas qu’elle pleure. Mme Bale s’était montrée lunatique, difficile, et il me semblait que nous avions peu de sympathie l’une pour l’autre. Pourtant, ce désarroi me peinait. Lorsque je la vis le lendemain matin, cueillant les roses jaunes de Rêve d’or avec un petit couteau d’office, je lui demandai ce qu’elle pensait du temps.
— Le temps ?
Ma question l’étonna. Joues creuses ; yeux agrandis, plus gris, ternes. Elle les baissa vers la rose jaune dans sa main.
— C’est de pire en pire. Depuis que je vous ai parlé d’elle… j’ai l’impression qu’elle est tout le temps proche. Je ne peux plus fermer les yeux sans me dire qu’elle va venir. La nuit, je vois son reflet dans les vitres. Hier matin, je me suis baignée dans le bassin. Son ombre a frôlé l’eau. Je l’ai vue.
Ce débit haletant était inhabituel. Ce n’était même pas la peine de la raisonner. Elle était épuisée. La tresse hirsute, elle se piquait les pouces aux épines de roses, ses pensées accaparées par la demoiselle Holligans.
— Vous m’avez dit, prononçai-je doucement, que son côté sombre était différent de celui de ses frères. Pouvez-vous m’expliquer en quoi ?
Elle ne répondit pas et se dépêcha de s’éloigner à petits pas chancelants. En entrant dans la maison, elle évalua mal la largeur de la porte et se cogna le bras au chambranle. J’imaginai l’hématome qui s’y épanouirait au cours des prochains jours. Un nuancier de couleurs telle une vague.
À la fin d’un long après-midi étouffant, les aides-jardiniers posèrent leurs brouettes. Rangèrent dans la cabane leurs sarcloirs, cisailles, bêches, et s’en furent d’un pas pesant rejoindre leurs domiciles, ramenant chez eux coups de soleil et fatigue. Les ayant regardés partir, je m’en fus en quête du chef jardinier.
Il parut content de me voir. Je le trouvai occupé à suspendre sur des clous et des fils de fer rouillés, un par un, avec une précision minutieuse, des outils plus ou moins vieux, plus ou moins grands, d’usage varié.
— Dites-moi que la fraîcheur arrive, mademoiselle Sharpe, ou que vous m’avez apporté une tasse de thé et l’avez posée sur la table dehors.
— Non. Désolée.
Il accrocha une bêche.
— Ah. Ça ne fait rien.
— Vous connaissez bien vos aides-jardiniers ?
— Si je les connais ?
— En tant que personnes. Comment ont-il été embauchés, par exemple ? Les avez-vous choisis vous-même ? Les connaissiez-vous d’avant ?
Il fronça les sourcils, s’approcha de moi en s’essuyant les mains sur un chiffon et me dit qu’il connaissait Albert depuis dix-huit ans, forcément. Teddy Collier aussi, étant donné qu’il était l’ami d’enfance d’Albert.
— Les autres ? Peter Bell, Charlie Rudd, les Mayhew, le petit Fred… C’étaient juste des gars du coin qui avaient besoin de travailler. Je ne les connaissais pas très bien avant, c’est vrai, mais leurs familles, si. Emily Rudd a aidé mon fils aîné à venir au monde. Les Bell vendent de la confiture faite maison au bord de la route et on leur en achète un pot de temps en temps, on bavarde un peu. Et ça ne date pas d’hier. Pourquoi cette question ?
— Il paraît que les jumeaux Mayhew sont des farceurs ?
— Ils sont capables de vous jouer des tours, oui.
— Seraient-ils capables d’inventer un moyen pour s’introduire la nuit dans Black Rentals ? Par les fenêtres du haut, mettons ? Et faire semblant qu’ils sont des fantômes ?
— Les garçons ? Mes garçons ? Oh, ils sont malicieux, c’est sûr. Une sonnette de bicyclette qui disparaît, une araignée au milieu des draps propres… Pour ça, oui, je regarderais du côté des garçons. Mais donner des coups de couteau à une porte comme ça ? Causer tant de souci ?
Il secoua la tête.
— Vous en êtes certain ?
— Absolument. Ils ne sont pas cruels, mademoiselle Sharpe. J’aurais pas mal à redire sur leur compte mais cruels, méchants, ça, non, dit-il en lâchant le chiffon sur l’établi. De toute façon, comment ils s’y prendraient pour atteindre les fenêtres du haut ? C’est pas comme s’ils avaient des ailes.
— Vous devez bien avoir des échelles. Pour tailler les haies. Où les rangez-vous ?
Il eut l’air décontenancé et hésita.
— Levez le nez, mademoiselle Sharpe. Vous la voyez ? C’est notre échelle la plus longue, pleine de toiles d’araignées et d’échardes. Ça m’étonnerait qu’on s’en soit servi cette année, à dire vrai. On n’en a pas l’utilité. Les escabeaux suffisent pour les haies, et le rosier jaune pousse comme il lui plaît.
Il entreprit sa dernière tâche du jour : il décrocha le balai et se mit à balayer les feuilles, les plumes, les bouts de ficelle et la terre avant d’envoyer le tout dehors dans la cour. Il fredonnait, faux.
— Il paraît qu’elle était folle, la fille Holligans. Mme Bale dit qu’elle se promenait nue dans le jardin et mangeait des oiseaux morts.
Il ralentit le rythme de son balayage et poussa un soupir.
— N’assombrissons pas cette belle journée, mademoiselle. Et ne croyez pas tout ce qu’on vous raconte. Les rumeurs, ça pousse comme du chiendent par ici, la vérité est vite étouffée.
— Comme du chiendent ? C’est exactement ce qu’a dit Kit Patt.
— Kit ? Vous l’avez vu ? dit-il en relevant les yeux.
— Il y a quelques jours. Je pensais qu’il pourrait me renseigner.
— Et… ?
— Et pas grand-chose. Je crois qu’il préférait la compagnie de son mur éboulé à la mienne. Il avait l’air furieux que je le dérange.
— Furieux, ah bon ?
Fury remit le balai à sa place et pêcha une clé dans sa poche alors que je sortais de la cabane pour lui permettre de fermer pour la nuit.
— Je ne pense pas que ce soit personnel, mademoiselle. Kit n’a jamais été bavard. Je connais ce garçon depuis toujours et je ne l’ai jamais entendu dire du mal de personne. Il préfère peut-être ses murs de pierre sèche. Mais ce n’est pas moi qui le lui reprocherais.
Il glissa la clé dans la poche de sa chemise, qu’il tapota deux fois.
— Pourquoi dit-on qu’il a le sang pourri ?
Il s’immobilisa.
— Mme Bale, encore ? Je suppose que je peux vous parler de ce que tout le monde sait. Et il vaut mieux que vous l’entendiez de moi plutôt que de quelqu’un qui va embellir l’histoire de toutes sortes de mensonges. Son père a tué un homme, mademoiselle. Il a été pendu pour ça… Il y a une trentaine d’années. Kit avait 7 ou 8 ans. Sa mère est morte en lui donnant le jour. Son oncle s’est occupé de lui, mais après la mort de son père il n’a plus été le même. Le corps de Chris Patt n’a pas été rendu pour qu’il soit enterré proprement. Il est dans une fosse quelque part… Ce qui fait que Kit n’a même pas une tombe où se recueillir. Ça fait une différence, dit Fury en secouant la tête. Les gens auraient dû être gentils avec le garçon. Ce n’était pas sa faute, après tout. Mais ils l’appellent le fils de l’assassin. Dès qu’il y a un vol dans le pays, on entend prononcer son nom.
— Et c’est un voleur ?
— Kit ? Pas du tout. Mais il ne se rend pas service avec ce caractère colérique. Désagréable comme tout, et il cherche parfois la bagarre au Bull.
Fury haussa les épaules.
— Il y en a qui y ont perdu des dents et leur dignité.
Des dents et la dignité. Cela expliquait les cicatrices. Cette ligne verticale sous l’œil n’avait donc pas été causée par une épine de ronce ou du fil de fer mais bien par un verre qu’on lui avait jeté à la figure, ou un coup de poing. Et sa haine des rumeurs était bien compréhensible ; toute sa vie, il avait dû se sentir encerclé. Il avait entendu « fils d’assassin » dans son dos, comme moi « difforme » ou « quel dommage » ; pas étonnant qu’il m’ait traitée en indésirable. Il avait prononcé le mot « divertissement » comme s’il lui laissait un mauvais goût dans la bouche.
— Vous le connaissez bien, vous, Fury ?
— Aussi bien qu’il est possible de le connaître. C’est pas un loquace. Je connaissais beaucoup mieux son père. Nous étions amis, Chris et moi. Un homme massif, un ours, et le petit Kit faisait de son mieux pour le suivre, il sautait derrière lui dans les empreintes de ses pas…
Sang pourri. Kit éveillait les soupçons à Barcombe-on-the-Hill à cause de cela. Pourtant Mme Bale n’avait pas paru le soupçonner de s’introduire dans la maison. Il semblait en revanche éveiller son mépris, de la répugnance même. Aussi je me pris à lancer :
— Quoi d’autre ? Il doit y avoir autre chose.
— Autre chose ?
— C’est la façon dont Mme Bale a parlé de lui. Elle ne l’aime pas du tout.
— C’est une femme pieuse ; elle déteste la façon dont il a choisi de vivre. D’ailleurs, elle n’est pas la seule.
Cette réponse me parut étrange. Alors que nous commencions à nous diriger côte à côte vers l’allée pour que Fury rentre chez lui, j’eus la sensation que les faits ne s’imbriquaient pas correctement les uns dans les autres ; il manquait un élément, le fragment d’une porcelaine ébréchée. Oui, Kit se bagarrait quelquefois. Mais les aides-jardiniers ne faisaient-ils pas de même ? Les coups de poing volaient facilement. Je les avais vus de mes yeux et j’en avais décelé la preuve sur leurs mâchoires ou leurs genoux meurtris, et cela n’empêchait pas Mme Bale de parler d’eux avec affection.
— Il a choisi de vivre comment ?
Fury ralentit le pas, prit une brusque inspiration, ôta sa casquette et regarda dedans comme pour y lire la réponse.
— Quand on vieillit, on a tendance à dire ce qu’il ne faut pas… Je vois ça chez moi. Je n’aurais pas dû…
Il eut un soupir résigné, et la pause qui s’ensuivit se prolongea si longtemps que je me demandai s’il n’avait pas oublié ce qu’il avait commencé à dire, et si sa casquette mobilisait vraiment toute son attention.
— Kit voit des femmes.
— Que voulez-vous dire ? Il est ami avec elles ?
Il remit sa casquette, regarda le lierre.
— Plus qu’ami. Inutile de vous en dire plus, mademoiselle. Ce que j’en pense, c’est que la façon dont les gens choisissent de vivre, ça les regarde. Du moment que ça ne gêne pas la vie des autres, qu’est-ce que ça peut bien nous faire ? Comme je vous l’ai dit, la mort de son père l’a changé.
— Il ne s’est pas marié ?
— Kit ? Il ne se mariera pas. Je doute même qu’il se risque à avoir une vraie amitié avec quelqu’un, alors une épouse ! Et à propos d’épouse… La mienne m’attend avec du thé bien chaud. Enfin, j’espère qu’il le sera encore.
Il me souhaita une bonne soirée et partit en sifflotant, pour mon bénéfice peut-être, disparaissant bientôt sous les hêtres.
Jusqu’au crépuscule, je me promenai sous les arbres, sous les arceaux de verdure. Je m’arrêtais parfois. Le jardin, à cette heure, accueillait des sons nouveaux. Les corolles des fleurs se fermaient graduellement. Un froissement trahissait un animal se faufilant sous une haie.
C’était l’heure du jour contre laquelle ma mère m’avait mise en garde. Le clair-obscur, m’expliquait-elle, pouvait altérer l’apparence des choses, de sorte que les distances étaient susceptibles de vous sembler moins grandes. Les yeux enclins à détecter des mouvements là où il n’y en avait pas ; les ombres prenaient l’aspect de formes vivantes. En somme, je risquais plus de faire une chute à la tombée du jour qu’à un autre moment de la journée. Rappelle-toi bien ça, Reine. Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer cette heure au charme puissant. Aux Indes, c’était celle à laquelle le léopard se réveille, l’heure où le jasmin décuple la fragrance de son parfum. Je me figurais ma mère traversant les pelouses fraîchement arrosées par les serviteurs, laissant l’empreinte de ses pieds nus sur le sol.
Ces pensées me tenaient compagnie tandis que je déambulais entre les arbustes taillés en topiaire. Mais je songeais aussi à ces nouvelles informations qui m’avaient été communiquées. Aussi sombres qu’une fleur inconnue. Un bagarreur ? Cela ne m’étonnait pas. Ses bras en étaient le vivant témoignage : des cicatrices larges comme mes ongles de pouce, des hématomes dans toutes les teintes familières, et ce nez cassé. Mais ça ? « Il voit des femmes. » Il avait été à l’école de la vie, à force de côtoyer des femmes, tout comme il avait évalué l’usage qu’il pouvait faire des pierres en les caressant, en les retournant. Ainsi, me dis-je, certaines femmes voyaient des hommes. Et cet univers de contacts m’apparaissait aussi vaste et inexploré qu’un paysage désertique. Inimaginable.
Je me dépêchai de m’en écarter. Mon pouls s’était accéléré au point que je tenais soudain mal sur mes jambes et je me forçai à diriger mes pensées vers une version de lui plus petite, plus jeune. Je le voyais sautant derrière son père, s’élançant d’une empreinte de pas à une autre dans un champ labouré ; faisant de son mieux pour l’imiter. Et cela, je le comprenais tellement. Il m’arrivait de ressortir son écharpe de suffragette, lilas, vert et argent, qui gardait le souvenir de la chaleur de son corps, et de m’en couvrir. J’y retrouvais son odeur d’eau de rose, un long cheveu blond foncé.
Ce soir-là, je me passai de dîner. Je restai dans le jardin jusqu’à la nuit, toute à mes souvenirs de Londres et à mon deuil. Lorsque la pendule sonna dix coups à l’intérieur de la maison, je me levai de mon banc. J’avançai en tapotant le sol avec ma canne, au cas où il y aurait une boule de croquet égarée ou un trou dans le sol et, en débouchant sur la pelouse, je fus surprise par la subite clarté. Le haut de Black Rentals était illuminé ; les fenêtres de la façade sud étaient toutes allumées. Je voyais les lampes, les tapisseries et des rayonnages de livres. Et un homme. Juste une silhouette. Debout, les mains dans les poches, il regardait en bas vers la pelouse.
Nous restâmes pétrifiés comme deux animaux se jaugeant du regard. Ce fut M. Shwartz qui bougea le premier. Il passa d’une pièce à l’autre, éteignant les lumières qui n’étaient pas nécessaires et fermant les rideaux les uns après les autres.
Son arrivée eut des répercussions sur l’humeur de Mme Bale. Elle avait beau ne pas être tout à fait remise, le lendemain matin je trouvai la cuisine en pleine effervescence, les casseroles fumantes, les vitres embuées et, si ses joues n’avaient pas repris leurs couleurs, elle semblait au moins à son affaire. On n’avait plus le temps de penser aux fantômes quand on devait préparer des repas pour cinq personnes. Elle ne pouvait se permettre de se languir alors que M. Shwartz attendait son petit déjeuner à 7 h 30 tapantes, avec un œuf poché à point et une serviette blanche empesée. Elle ne parut même pas s’apercevoir de ma présence. Marmonnant qu’elle n’avait pas encore fait les bouquets, elle se précipita au jardin avec des sécateurs, revint avec de la lavande. Les bonnes coupaient des tranches de jambon, grillaient du pain. Elles touillèrent une sauce jaunâtre dans une casserole et arrangèrent l’argenterie sur un plateau que, deux minutes avant la demie, Mme Bale monta à l’étage en le tenant devant elle d’un air cérémonieux, comme si elle s’apprêtait à présenter une couronne.
Les filles étaient, elles aussi, différentes. Alertes, disposes, prêtes à être appelées d’un instant à l’autre par M. Shwartz, de sorte que les mèches de cheveux qui, la veille encore, avaient été autorisées à dépasser de leurs bonnets étaient désormais bien cachées. Harriet allait et venait de l’évier au fourneau à la chambre froide. Et quand elles n’étaient pas dans la cuisine, elles s’affairaient dans la cour, à faire tremper et à frotter son linge, à actionner l’essoreuse et à suspendre les draps sur la corde pour les offrir à la caresse du vent. Plus tard, elles les repasseraient.
En bref, la configuration physique du lieu s’était modifiée, et je pris le parti de me mettre à l’écart. Je passai la journée dans la serre. Mais en dépit de mes efforts pour me distraire – j’arrosai les citronniers, je tournai les pots de manière à exposer aux regards la plus jolie partie de la plante –, je ne pouvais m’empêcher de penser à M. Shwartz : à quoi il ressemblait, ce qu’il était en train de faire à cet instant précis. Je levais souvent les yeux ; je surveillais l’étage supérieur de la maison en espérant l’apercevoir de nouveau, et cette fois de voir plus de détails. La couleur de ses cheveux, les traits de son visage, les vêtements de cet homme qui abandonnait si régulièrement son domicile.
— Il reste combien de temps ?
Je posai cette question pendant que Mme Bale préparait son déjeuner. Les filles étaient occupées ailleurs. Je m’appuyai au plan de travail alors qu’elle rinçait des carottes sous le robinet, puis les coupait en rondelles avec dextérité.
— Il ne nous prévient jamais. Il peut aussi bien repartir demain que rester une semaine.
— Et sait-il ce qui s’est passé ici en son absence ?
Pendant un instant, on n’entendit que le bruit sec du couteau contre la planche à découper.
— Il sait qu’il y a eu des problèmes, oui. Je lui ai parlé hier soir. Je lui ai dit qu’elle a frappé à votre porte ; ça ne lui a pas fait plaisir.
— Qu’est-ce qu’il compte faire ?
— Ce qu’il compte faire ? Je n’en sais rien, mon petit.
— Et quand pourrai-je le voir ?
— Je ne sais pas. Mademoiselle Sharpe, je vous rappelle que son travail l’épuise. Je vous l’ai déjà dit.
Cette réponse ne me satisfaisait pas. Un gentleman, lui déclarai-je, me recevrait immédiatement. Après tout, n’étais-je pas venue de Londres pour cela ? On n’était pas en sécurité dans la maison. Et moi, à sa demande, n’étais-je pas au travail dans la serre en plein été ? Je lui fis part, entre autres, de ces réflexions. Mais Mme Bale se contenta de murmurer des platitudes d’une voix éteinte, monocorde, grise. Puis elle me tendit des épluchures de légumes.
— Vous seriez bien aimable de les emporter dehors.
Je les jetai sur le tas de compost qui fumait à l’ombre des hêtres. En revenant vers la maison, je levai les yeux. Je ne l’avais encore jamais vue sous cet angle. Je discernai le buffet dans la grande salle et les crochets sans tableaux. Mon regard pénétra aussi dans des pièces de l’étage supérieur. Entre les rideaux, je distinguai des rayonnages de livres, des vitrines sombres au bois encaustiqué et une lampe avec un abat-jour vert debout dans un coin. Je n’arrivais pas à croire qu’un homme tel que lui – cultivé, méthodique, à la tête d’une riche bibliothèque – puisse croire aux fantômes comme les autres semblaient le faire. Il avait sûrement l’esprit pratique. Et s’il était éreinté par son travail, cela ne signifiait-il pas que ce travail nécessitait des efforts intellectuels, des responsabilités ? Soudain, je lui en voulus moins. M. Shwartz pouvait devenir pour moi un allié dans le camp des personnes pragmatiques. Un lecteur. Un soutien dans cette maison sous l’emprise du mensonge et de la poussière.