chapitre 15

3021 Mots
Cette nuit-là, je tendis l’oreille, guettant les bruits en provenance du premier étage. Ses pas, irréguliers, parfois pesants, parfois légers. Des meubles que l’on déplaçait de quelques centimètres ; une chaise que l’on repoussait ou une table que l’on soulevait. Parfois, le grincement prolongé d’une latte de parquet directement au-dessus de ma tête, comme si on en éprouvait la solidité. La pendule de l’entrée sonnait les heures, et nous nous endormîmes. Mais à 3 heures du matin, je me réveillai en sursaut ; je cherchai à tâtons ma lampe. C’est alors que je l’entendis : un terrible cri se déversa dans ma chambre comme un torrent d’eau vive. S’ensuivit un grand fracas qui fit trembler la porte sur ses gonds, puis un bruit de verre brisé. Je bondis de mon lit, trouvai mes pantoufles et, levant la lampe, j’ouvris la porte et me précipitai dans le couloir. — Madame Bale ? Car c’était elle qui avait crié. Et à présent, dans la demi-obscurité, j’entendais d’autres sons, doux, faibles, répétitifs. — Madame Bale ? Les gémissements provenaient du bas de l’escalier. À la lumière de ma lampe, je la découvris recroquevillée, tremblante. Elle était en chemise de nuit, sa longue chevelure grise s’étalait autour d’elle, jusqu’au sol, et elle avait les genoux sous le menton. Une petite fille, un poing dans la bouche. Je voulus m’asseoir à côté d’elle mais mes articulations étaient ankylosées au réveil et j’avais oublié de me munir de ma canne. Puis je sentis sous mes pantoufles craquer les bris de verre de sa lampe ; je ne pouvais même pas m’agenouiller. — C’est moi, madame Bale. C’est Reine. Que s’est-il passé ? Vous êtes blessée ? Elle continua à gémir. Comme elle se tenait tournée vers la gauche, je ne voyais que ce côté de son visage, son bras gauche, sa hanche gauche. Il n’était pas question de la laisser ici. Le verre brisé était dangereux. — Il faut vous lever. Vous m’entendez ? Mais lorsque je touchai son épaule, elle poussa un hurlement. — Oh ! Ne me touchez pas, ne touchez pas mon bras ! — Vous pouvez vous asseoir normalement ? Madame Bale ? Essayez. Elle hurla de plus belle, mais j’insistai. Elle s’aida de son bras gauche et de ses hanches pour se redresser, appuya sa tête à la rampe, et je vis qu’elle était livide. On aurait dit que le sang ne circulait plus sous sa peau flasque. Elle gardait son bras droit replié contre elle, le poignet contre son sternum. Une posture qui ne m’était que trop familière. — Vous vous êtes fait mal ? Les yeux fermés, elle fit oui de la tête. Il fallait la ramener dans sa chambre. Sauf que je ne pouvais ni la forcer à se lever ni la soutenir ; je sentais déjà les bleus que je m’étais faits en bondissant du lit. Aussi j’appelai les filles. Je criai, mais elles arrivaient déjà. Courant dans le couloir nu-pieds en chemise de nuit, leurs cheveux lâchés, me faisant penser à ces légendes où accourent les jeunes vierges ou les anges. Ben plaqua ses deux mains contre sa bouche. — Harriet, pouvez-vous aider Mme Bale à se lever ? Elle est tombée et elle s’est peut-être cassé le bras droit, alors ne le touchez pas. Et attention au verre brisé. Mais Harriet ne fit aucun cas du verre. Elle s’agenouilla, posa une main sur l’épaule de la gouvernante et lui souffla quelque chose ; les yeux de la gouvernante s’arrondirent et elle chuchota « oui ». Alors Harriet se mit en position et compta jusqu’à trois. Soudain, elles étaient toutes les deux debout, dans un cri tremblant. Harriet la prit par la taille et me jeta un coup d’œil. — Sa chambre ? J’acquiesçai. Nous suivîmes la lueur de sa lampe. La pièce sentait le talc. La gouvernante se coucha sur son lit en respirant très fort, péniblement. Et alors que Harriet et Ben s’affairaient autour d’elle, je regardai la chambre. Je n’étais jamais entrée dans cette pièce. Modeste et propre, comme elle. Un couvre-lit en dentelle, une croix en bois au mur. Sur sa table de chevet, des lunettes pour voir de près posées à côté d’un roman dans lequel était fiché un marque-page et, à côté de son lit, un fauteuil en rotin garni d’un coussin brodé d’une fleur impossible à identifier. De vraies fleurs, aussi, dans un vase sur le rebord de la fenêtre. Des pois de senteur fanés aux têtes tombantes. Un cardigan était accroché derrière la porte. Les filles étaient aux petits soins. Elles lui prodiguaient des conseils à voix douce, la rassuraient. Elles arrangèrent ses oreillers, lui proposèrent du thé tout en jetant des coups d’œil dans ma direction, sollicitant mes encouragements. Peu importait que Ben et moi entretenions une méfiance mutuelle ; à présent, elle avait peur et besoin de moi. Moi, au moins, je savais ce qu’était une fracture. — Ben ? Allez lui chercher du brandy. J’en ai vu sur le buffet. Et Harriet, vous pouvez peut-être balayer le verre cassé dans le couloir. Je me rapprochai de la gouvernante. Elle était à bout de forces, frissonnante, son poignet n’avait pas quitté le creux de sa gorge. Ses lèvres bougeaient comme si elle voulait dire quelque chose. — Ouvrez les yeux, madame Bale. Elle obtempéra. Mais son regard resta seulement une fraction de seconde posé sur moi, comme une phalène se heurtant à un carreau. — Que s’est-il passé ? Que faisiez-vous dans l’escalier au milieu de la nuit ? Il est 3 heures du matin. Elle commença par déglutir plusieurs fois de suite, et je crus qu’elle allait vomir. Je savais quelle douleur on éprouvait lorsqu’on se cassait quelque chose, et que le corps réagissait en cherchant à l’expulser violemment. Je m’apprêtais à filer à la cuisine pour rapporter un bol, un torchon et de l’eau chaude. Mais elle ne vomit pas. — Vous avez nié l’existence de l’âme, vous vous rappelez ? Vous avez dit qu’il fallait des preuves, que l’âme ne pouvait pas se manifester comme le souffle ou un organe. Eh bien, je voulais des preuves, moi aussi : je voulais la voir de mes propres yeux pour pouvoir vous dire que vous avez tort de penser que Dieu n’existe pas. Je voulais voir Christine. Alors quand je les ai entendus ce soir… les mêmes bruits de pas… je me suis levée, je suis sortie de ma chambre, j’ai monté l’escalier. J’avais peur. J’étais fatiguée et je me sentais bête. J’en avais assez que les gens me prennent pour une femme fragile à l’esprit confus. Et là, alors que j’étais sur le palier… je l’ai entendue marcher. — Où ? — Dans sa chambre ! Sa chambre à elle ! La pièce où vous êtes entrée le jour où il pleuvait si fort. Je l’entendais aller et venir, alors j’ai ouvert la porte. Au début, il n’y avait rien. Rien ! Mais quand je me suis retournée vers le couloir… elle était là. Devant moi. Entre moi et la porte, comme si elle m’avait suivie dans la chambre. Et n’allez pas me dire que c’était une illusion ou un trucage habile, parce que je l’ai vue ! Elle était de profil. Ensuite elle s’est tournée tout doucement, comme un automate ou un de ces horribles jouets d’enfant… Ces jouets que l’on remonte, mécaniques… Et elle m’a fait face en découvrant des dents vertes, et je peux vous dire ceci : je n’oublierai jamais ses yeux, car ils brûlaient de haine. Des yeux de folle, je vous assure… Noirs, brillants, furieux. Je n’ai jamais eu aussi peur ; je n’ai jamais craint pour ma vie comme ça. Je me suis ruée dans le couloir sans regarder en arrière, mais elle m’a suivie… — Comment savez-vous qu’elle vous a suivie si vous n’avez pas regardé en arrière ? Elle m’attrapa par ma chemise de nuit et serra le poing. — J’ai senti ses mains sur moi. J’ai senti sa force ! Elle m’a poussée ! Pourquoi refusez-vous de m’écouter ? — Poussée ? — Oh ! Elle gémit, relâcha l’étreinte de ses doigts. — C’est insupportable. Comment pouvez-vous être aussi têtue ? Comment pouvez-vous douter de ma parole, après ça ? Elle s’allongea, détourna son visage et se mit à pleurer. Son crucifix s’élevait et s’abaissait sur sa gorge ; son poignet droit toujours niché contre son sternum. Dépassée par la fatigue et le désarroi, elle semblait avoir oublié que j’étais assise à côté d’elle, car elle murmurait des mots que je ne comprenais pas. Une prière. Elle était aussi pâle que la dentelle. Aussi friable qu’une aile tombée du corps d’un insecte. Je restai auprès de Mme Bale effondrée, anéantie par le choc et la douleur. Il fallut l’aider à s’asseoir pour lui faire boire un peu de brandy. Elle souleva péniblement la tête de l’oreiller tandis qu’Harriet portait le verre à ses lèvres. Les filles ne pouvaient plus rien faire. Je leur dis qu’on enverrait chercher un médecin dès les premières lueurs du jour ; qu’une fracture, c’était réparable. Elles me regardèrent avec des yeux ronds mais ne me contredirent pas. Main dans la main, elles retournèrent dans leur chambre à pas feutrés, et je me calai dans le fauteuil en rotin. Je pris quelques minutes pour bien regarder le visage de la gouvernante. Ce visage qui avait été aimé par son mari. Ce visage qui avait prêté serment devant un autel et pleuré devant la tombe de l’aimé. Puis je regardai le livre de poche à son chevet, le coussin brodé et l’alliance à son doigt et, déployés autour de sa tête, ses cheveux gris portant encore la marque du ruban qui les avait attachés. Je la supposais endormie. Mais ses yeux étaient ouverts, elle m’observait. — Elle était la pire du lot. Vous l’ai-je déjà dit ? Sa colère avait disparu ; elle s’était consumée comme une flamme, laissant une femme couleur de cendre à la voix douce. — Oui. — Je ne voulais pas que vous sachiez. Et puis je craignais qu’elle m’entende… Mais peu importe, maintenant. Que pourrait-elle me faire de plus ? — Racontez-moi. La gouvernante soupira. — Elle ne fréquentait pas les tripots et ne chassait pas comme ses frères. Elle ne sortait pas de la maison. On la voyait rarement hors des limites de Black Rentals, et pourtant elle est la seule dont ils causent encore… — Pourquoi ne quittait-elle pas la maison ? — Par dédain. Par orgueil. Je pense qu’elle n’avait pas envie de voir comment les autres vivaient sans perles ni fourrures de renard. Elle préférait ne pas être offusquée par la vue des pauvres. Les villageois ne la voyaient pas mais, oh ! les histoires qui circulaient. Des histoires d’hommes. Ses hommes. N’importe quels hommes. Ses amants, pourrait-on dire. Mais l’amour n’y était pour rien. C’était seulement l’affaire du désir. Elle était dévergondée, dépravée… Il y a eu des fêtes. Elle donnait des fêtes auxquelles jamais une seule femme n’était invitée. Seulement des hommes, à sa demande à elle. Et elle… Mme Bale se tourna vers le mur. — Je refuse de dire ce qu’elle faisait. Je refuse. Mais c’était une diablesse, mademoiselle Sharpe. Une créature abjecte, insatiable, qui a mérité la folie qui l’a gagnée. Et c’est sa folie qui l’a empêchée d’entraîner ces hommes et… Elle méritait de terminer ainsi. À dormir dans les bois comme un rat. Mme Bale jeta un coup d’œil derrière elle, croisa un instant mon regard. — Vous allez me demander des preuves, je suppose. Je doute qu’il y en ait encore. Ces hommes qui se vautraient dans la fange avec elle, ils sont vieux ou enterrés depuis longtemps. Et de toute façon ils nieraient tout. Pourtant tout le monde savait ce qu’elle était. Ce sont là les histoires qui ont été colportées. Malfaisante, impie. Et elle… Mme Bale leva au plafond un regard à la fois effrayé et imprécateur. — … elle doit être furieuse que des femmes se soient installées dans son domaine. Sous son toit. Et il y a aussi ceci : elle déteste que je m’occupe de M. Shwartz. Elle le veut pour elle toute seule. Sur ces paroles, Mme Bale ferma les yeux. Je pensais qu’elle avait marqué une pause dans son récit, mais elle semblait s’être endormie tout d’un coup, comme aspirée par son matelas. Je restai où j’étais, avec le livre de poche, l’odeur de talc et le tapis élimé. Poursuivie par des mots comme « insatiable ». J’avais besoin d’air et de repos, aussi je ne tardai pas à retourner dans le couloir, éclairée par ma lampe. La pendule se mit à sonner alors que je passais devant. Au cinquième coup, je ralentis l’allure. L’escalier s’élevait devant moi. Les marches montaient vers les ténèbres et l’éclat d’un cadre doré. Je discernai une forme pâle et courbe qui était, je le savais, une cuisse nue. Je posai la main sur la rampe, gravis l’escalier jusqu’au palier et levai ma lampe pour mieux voir. L’arrondi de son ventre. Sa main détendue, colorée, qui semblait indiquer une direction. Les différentes nuances de rose de ses seins modelés par des ombres. Elle me rendit mon regard d’un air entendu. Le couloir s’ouvrait sur ma gauche. Si j’avais été dans un état d’esprit différent, j’aurais peut-être ouvert la première porte côté nord et pénétré dans la pièce poussiéreuse, comme Mme Bale l’avait fait. Je n’avais certainement pas peur des fantômes. Mais je n’avais aucune envie d’ouvrir cette porte. Pas à cette heure, alors que la maison n’avait pas retrouvé sa quiétude, que les murs semblaient retenir leur souffle. Je songeai aux bibliothèques qu’il y avait derrière les portes côté sud, à l’abat-jour vert, à la vitrine, à la grande carte de géographie sur le mur. À Londres, ces objets avaient composé un monde où je connaissais ma place, où je me sentais à l’abri. À présent, j’avais très envie de retrouver tout cela. Je voulais une pièce pleine de livres d’où dépassaient des rubans. Respirer l’odeur du vieux papier en ouvrant un volume. Je tournai la poignée de la première porte. Fermée à clé. Comme la suivante, et celle d’après, et celle d’après. La dernière était flanquée d’une petite table d’appoint. Je regardai par le trou de la serrure et vis une lumière tamisée. J’appelai son nom. Il devait forcément être réveillé. Il devait avoir entendu le cri. Alors pourquoi ne s’était-il pas précipité en bas ? Pourquoi cette lumière qui brillait dans sa chambre à 5 heures du matin ? — Monsieur Shwartz ? Je tournai la poignée — Monsieur Shwartz ? Je sais que vous m’entendez. Silence. Dehors, les oiseaux commençaient à piailler. Inutile de continuer à l’appeler. Je redescendis prudemment, chancelante et troublée, sans ma canne, en plus. J’examinais chaque marche avant d’y poser le pied. C’est ainsi que je remarquai un éclat argenté, un scintillement au bord d’une latte. Du verre, pensai-je, un éclat de la lampe brisée ayant échappé au balai. Ou bien peut-être une pièce de monnaie. Je posai ma lampe, tendis le bras et ramassai un objet qui roula au creux de ma main, rond et frais. Quelques minutes plus tard, je levai ma trouvaille à la lumière. Un pendentif. Sans sa chaîne, mais c’était manifestement un bijou. En argent, poli, sphérique. Sur la face, bombée, était gravé un dessin de plante : des feuilles piquées de petites fleurs. Il y avait aussi un fermoir, et quand j’y appliquai le bord de mon ongle, la sphère, avec un minuscule soupir, s’ouvrit comme une trappe miniature. Le médaillon était garni de velours rouge. Pas plus grand que le gras de mon pouce. À l’intérieur, rien. Ni mèche de cheveux, ni Chriset doux, ni parfum. Mme Bale ? Elle portait un crucifix en sautoir au bout d’une chaîne. Mais peut-être y ajoutait-elle parfois ce médaillon. Une croix contre un bijou. Ou alors elle le gardait dans sa poche. Elle avait dû le laisser tomber lors de sa chute. C’était la seule explication. Avant d’éteindre ma lampe, je retournai l’œil d’argent. Son revers était plus plat, conçu pour adhérer à la gorge d’une femme ou à la peau douce entre ses seins. Et quelque chose y était gravé, en tout petit, de sorte que je dus le lever pour mieux voir. Je tâtai avec mes doigts. Ça ressemblait à cet os du poulet que l’on appelle la fourchette. Ou à la forme délicate et aérienne d’une paire d’ailes, comme un oiseau en vol. Ou bien à l’extrémité de la tige de la plante qui en ornait la face ; une liane tenace, peut-être. Ou un V. Une initiale. Mon cœur fit un bond mais je me raisonnai : beaucoup de noms commençaient par V. Celui de notre défunte reine. Le V de vérité, ou de vaillance. Le V de Vénus. Je rangeai le médaillon dans un tiroir, que je fermai. Et je me dis soudain : C’est pour rire ! On est en train de nous jouer un tour ! Car si l’intrus cherchait à nous faire croire que Christine marchait la nuit dans la maison, n’était-ce pas le meilleur moyen d’y parvenir ? En plaçant en haut des marches un pendentif avec son initiale, un médaillon acheté sur un marché ou chapardé quelque part ? Pour qu’on le trouve au matin ? Mais je n’étais pas dupe, et je pris la résolution de taire l’existence du médaillon. Ce n’était pas la peine d’encourager la crédulité des autres, leur conviction hystérique qu’il existait une vie dans l’au-delà. Quelle idée absurde ! J’avais vu les transformations qui altéraient un visage au cours des instants suivant la mort : le regard qui s’éteint, les mâchoires qui s’affaissent. Et j’avais supplié ma mère de rouvrir les yeux, de ne pas me quitter ; je l’avais suppliée de rester encore un peu plus longtemps, même une heure de plus. Mais elle était quand même partie. Je savais donc sur la mort une chose dont j’étais sûre et certaine, c’est qu’elle était irrévocable. Elle vous prenait tout et il n’y avait pas de retour.
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