Je ne m’attendais pas à dormir après tous ces événements. Il y avait eu trop de remue-ménage ; trop de matière à réflexion. Aussi j’ouvris mes rideaux, m’allongeai sur mon lit et attendis que le soleil se lève. Mais quand j’entendis de nouveau la pendule, elle ne sonna pas six ou sept coups, comme je m’y attendais, mais dix. Oui, j’avais dormi !
Je ne pensai pas à m’habiller. En chemise de nuit, je traversai la chambre, pris ma canne et sortis dans le couloir sans me coiffer, sans même me laver la figure. La porte de Mme Bale était entrouverte. Je toquai deux fois avec ma canne pour être polie, mais n’attendis pas d’y être invitée pour entrer.
— Madame Bale, je…
Elle était assise au bord de son lit, tout habillée, sa tresse impeccable, les joues roses et le bras droit en écharpe. Mais elle n’était pas seule. Il y avait aussi un homme assis dans le fauteuil en rotin ; il se leva en me voyant.
— Ah, bonjour, mademoiselle Sharpe, dit Mme Bale. Nous étions justement en train de parler de vous, n’est-ce pas, Matthew ?
Il était moins pâle que dans mon souvenir. La première fois que je l’avais vu, c’était dans une demi-obscurité sous les ifs du cimetière ; à présent il était en pleine lumière. Sinon, il paraissait inchangé. Ses cheveux étaient toujours coiffés en arrière, il portait des lunettes rondes et son habit de clergyman. Le même col blanc.
Il ouvrit la bouche pour parler. Puis il baissa les yeux, s’éclaircit la gorge et se balança d’un pied sur l’autre. Je devinai pourquoi. Ils étaient sidérés par mon allure débraillée. Ma chemise de nuit blanche en coton découvrait mes clavicules ; j’avais les cheveux en bataille et ma claudication était plus prononcée parce que je n’avais pas marché depuis cinq heures. Je me demandai si mon oreiller n’avait pas en plus imprimé ses plis sur mon visage, si je n’étais pas nimbée de la chaleur de mon lit.
J’aurais pu faire machine arrière, mais je me plantai devant eux.
— Reine ? Puis-je vous appeler ainsi ? demanda Mme Bale en tendant vers moi sa main gauche, sa main valide. Venez vous asseoir à côté de moi. Je n’arriverai plus à vous appeler mademoiselle Sharpe, après ce que vous avez fait pour moi. Je vous suis tellement reconnaissante.
Je me rapprochai mais ne pris pas sa main.
— Je n’ai pas vu l’heure. J’ai dormi comme une souche.
— Bien sûr. Vous êtes restée avec moi jusqu’à… quoi ? 4 heures du matin ? 5 heures ? Vous devez être épuisée. Matthew, il y a un cardigan accroché à la porte. Pouvez-vous le lui donner ?
J’avais l’impression qu’elle me traitait comme une petite fille. Quand le pasteur me présenta le gilet ouvert, je le lui arrachai presque des mains ; je n’avais pas envie qu’il m’aide. Je l’enfilai seule, puis je libérai mes cheveux du col.
— Reine, je racontais à Matthew combien vous avez été gentille. Vous m’avez secourue, vous m’avez soignée… Et, ne niez pas ! Vous m’avez bel et bien soignée ! Vous avez été calme et efficace ; vous avez été à mon côté à un moment horrible et je ne vous remercierai jamais assez.
Je n’avais donc pas rêvé. Le bras en écharpe et ces paroles en étaient la preuve tangible. J’étais fascinée à la pensée que cette femme – pétillante, aimable – était la même que celle qui, cinq heures plus tôt, agitait un index désapprobateur en vitupérant contre la vie de débauche.
— Le médecin est passé, comme vous voyez. Il est arrivé à l’aube, M. Shwartz l’a fait venir. Et vous aviez raison, Reine. Vous pensiez qu’il était cassé, n’est-ce pas ? J’ai entendu ce que vous disiez. J’ai une fracture de l’avant-bras.
— Le radius ou le cubitus ?
— Oh, mon petit, je ne sais pas. Mais le docteur Wagner m’a donné quelque chose contre la douleur, j’ai beaucoup moins mal. Et il a immobilisé mon bras, comme vous voyez. Il dit que je dois le bouger le moins possible, ce qui est vraiment assommant parce que je me sers presque uniquement du droit.
— Il n’a pas envisagé de vous conduire à l’hôpital ?
— À quoi bon ? Il suffit que je garde mon bras sur cette attelle, que je me repose, et surtout que je ne le bouge pas. C’est un bon médecin, j’ai confiance.
— M. Shwartz l’a fait venir ?
— Ne vous avais-je pas dit que c’est un vrai moulin à questions, Matthew ? Elle veut tout savoir. En me réveillant ce matin j’ai trouvé M. Shwartz à mon chevet, l’air très soucieux. C’était un peu avant 6 heures, je crois, mais il a dit qu’il était là depuis un moment déjà. Il a appelé le docteur Wagner à 7 heures, et à 8 h 30 j’étais fagotée comme ça, dit-elle en indiquant le bras en écharpe. J’ai eu beaucoup de chance. J’ai été très bien soignée.
Il s’était donc réveillé. Il devait l’être quand je l’avais appelé et que, en regardant par le trou de la serrure, j’avais vu sa lumière allumée. En somme, j’avais chauffé pour lui le fauteuil en rotin. Mais alors pourquoi ne m’avait-il pas répondu ? Même si c’était pour me prier de le laisser tranquille ? Le pasteur était adossé au mur.
— M. Shwartz vous a-t-il fait venir, vous aussi ?
Sa réponse se fit attendre, comme s’il n’était pas très sûr de lui.
— Oui. Il m’a fait appeler vers 8 heures. Je suis arrivé après le médecin.
— C’est moi qui ai demandé à ce que Matthew vienne me voir. J’avais besoin de lui, voyez-vous. Un docteur soigne le corps, Reine, mais c’est le prêtre qui soigne l’âme, car c’est dans notre âme que résident la force et le bonheur, et notre bien-être en général. J’avais plus besoin de la présence de Matthew que d’une attelle.
— Peut-être ferais-je mieux de vous laisser toutes les…
— Oh, restez, Matthew ! s’écria Mme Bale. Restez encore un peu. J’espérais que vous m’accompagneriez à Willowbank, car je suis trop faible pour aller seule à pied jusque là-bas.
Je tournai mon regard vers elle.
— Où allez-vous ?
Soudain son expression changea, ses traits reflétant un nuancier d’émotions : bonté, regret, détermination. Comme si elle s’adressait à sa main gauche qui caressait son couvre-lit, elle répondit :
— Je pars, Reine. Je souhaite m’en aller. Je vais vivre chez ma sœur.
— Vous partez ? En attendant d’être guérie ?
— Je guérirai là-bas, oui. Mais ce n’est pas pour ça que je pars, dit-elle, sa voix adoucie. Mon petit, vous savez pourquoi je ne peux pas rester. Matthew aussi. Les filles aussi, je leur ai déjà annoncé mon départ. Elles comprennent parfaitement. Je serai bientôt en route pour chez Elspeth et j’y resterai tant que le problème ne sera pas réglé. Le temps qu’il faudra.
— Six semaines en général. Parfois huit.
— Arrêtez de faire semblant, Reine. Vous savez fort bien de quoi je parle. Je vois bien que vous n’êtes pas plus prête à me croire qu’il y a cinq heures, mais moi je sais ce que j’ai vu. Je sais qu’on m’a poussée et je sais qui. Je pars parce que c’est devenu intolérable. Je ne resterai pas plus longtemps sous le même toit qu’elle.
Je me tournai vers le pasteur, mais celui-ci inspectait le parquet.
— Je resterai là-bas le temps qu’il faudra pour qu’on se débarrasse de Christine. Qu’on en libère Black Rentals. Peu m’importent les moyens. J’en ai assez d’avoir peur, assez de ne plus pouvoir dormir.
Sa résolution était prise. Mais son sourire… Pas plus aujourd’hui qu’hier, je n’étais dupe de son sourire – un rictus faisant office de cuirasse. J’avais l’impression qu’un mot de trop de ma part et elle éclaterait en sanglots, que si je soufflais doucement, elle tremblerait.
— M. Shwartz est au courant ?
— Oui. Je le lui ai annoncé ce matin. Il s’est montré très compréhensif. Comment ne le serait-il pas, lui qui a eu à pâtir directement de Christine ? Et, de toute façon, à quoi je servirais avec mon bras droit cassé ? Les filles feront le travail à ma place. Harriet sait faire la cuisine, au moins.
Le sourire de la gouvernante n’aurait pas pu être plus large.
— Matthew ? On y va ? Je suis prête.
Le pasteur devait être dans la lune, car cette invitation sembla le prendre par surprise ; il redescendit sur Terre.
— Oui, oui, bien sûr.
Mme Bale prit le bras du pasteur ; il marchait lentement, adaptant son pas au sien. En les suivant, j’avais encore une foule de questions à poser mais je ne parvenais pas à les formuler.
Comme je ne pouvais pas marcher pieds nus sur les graviers, je m’arrêtai à la porte. La gouvernante se retourna.
— Reine ? Avant de partir, je tiens à vous présenter mes excuses. Je suis désolée de vous avoir parlé aussi durement ce jour-là… Dans la pièce du haut, le jour où il a plu. Vous voyez bien pourquoi, maintenant ? Vous étiez dans sa chambre à elle. J’avais peur pour vous, car si jamais elle vous poussait vous… Si elle vous prenait par les épaules et vous précipitait dans l’escalier… Vous vous seriez brisé tous les os du corps que cela ne m’aurait pas étonnée. Je me suis toujours dit qu’un jour elle aurait recours à la violence.
Mme Bale marqua un temps d’arrêt.
— Et puis, ce n’était pas convenable. Avec tout ce qui s’est passé dans cette chambre… Vous ne deviez pas respirer cet air vicié.
Je n’avais rien à ajouter.
Mme Bale m’invita à lui rendre visite.
— Vous viendrez, n’est-ce pas ? Cela me fera plaisir. Le cottage avec une porte bleue, après le pont bossu sur la route de Stow. Il y a un sorbier des oiseaux.
Je les suivis des yeux tandis qu’ils franchissaient le portail de Black Rentals, bras dessus bras dessous.
Un merle chanta. Une brise légère secoua le lierre, la girouette grinça. Je me rappelai que j’étais en chemise de nuit. Les pétales de Rêve d’or étaient presque transparents, en plein soleil.
La serre me servit, temporairement, de refuge. Là, au moins, les événements étaient régis par le bon sens et la logique. L’eau et la lumière du jour sont indispensables à la croissance des végétaux. Les plantes sont vertes à cause de la chlorophylle. Le calice des fleurs s’ouvre avec le jour et se ferme la nuit. Et j’aimais tomber par hasard sur les étiquettes de Forbes. Ne pas trop arroser.
Sur quels éléments pouvais-je appliquer ma réflexion ? Un intrus devenu v*****t. Une gouvernante qui avait de la chance d’être encore en vie – elle aurait pu se briser le cou dans sa chute. Un maître de maison qui faisait la sourde oreille quand on frappait à sa porte à 5 heures du matin. Un pasteur dans les nuages. Un fermier qui depuis des années vivait en ermite et connaissait les formes du corps féminin. Et même si Christine Holligans était morte – disparue, plus de ce monde –, il était entendu qu’elle avait vraiment existé. Que, pendant sa vie, elle avait traité les villageois avec mépris. En grande dame hautaine. Que cette vie avait été menée dans des tintements de bijoux et de glaçons. Et qu’elle avait déshabillé des hommes, ou demandé à des hommes de se déshabiller devant elle.
Finalement, je partis à la recherche de Harriet. Je jouai les étonnées, comme si j’étais tombée par hasard sur elle en train de frotter le linge dans la cour, le front trempé de sueur. Je lui demandai comment elle allait.
Ses gestes devinrent plus lents, elle regarda le savon dans ses mains.
— Je ne sais pas trop. J’ai peur. Je suis soulagée, aussi, parce que Mme Bale va pouvoir dormir, maintenant. Elle est proche de sa sœur. Quand elles étaient petites, elles partageaient la même poupée de chiffon qu’elles emmenaient partout avec elles… Au marché, à l’école, dans la baignoire. Elles marchaient en tenant chacune une main de la poupée et lui chantaient des chansons, dit-elle avec un petit haussement d’épaules. C’est elle qui m’a raconté.
— Vous allez avoir plus de travail.
— C’est possible. Pendant que M. Shwartz est là, en tout cas. Mais je ne déteste pas faire la cuisine, et c’est pas le choix qui manque au potager en ce moment. J’ai promis à Mme Bale que je lui porterais ses plateaux et que je les laisserais devant sa porte. Je lui ai dit que je m’occuperais de vous et de Ben.
Là-dessus, Harriet se leva, arrangea les plis de sa jupe et entreprit de transporter le baquet jusqu’à l’autre bout de la cour. Elle le traîna jusqu’à l’essoreuse, le tirant à une cadence régulière, à deux mains. En la voyant peiner ainsi, j’imaginais les muscles cachés sous son épiderme. Les tendons, les articulations, les ligaments.
— Harriet ?
Elle jeta un regard en arrière.
— Qu’est-ce que vous avez entendu sur elle ? Sur sa vie ?
— La Holligans ? Que c’était une égoïste. Une snob. Qu’elle n’allait pas à l’église.
— Et elle ne sortait jamais de la maison.
— Oui. C’est peut-être pour ça qu’elle ne veut plus partir ; elle y a passé trop de temps, dans cette maison.
— Et vous savez à quoi elle l’occupait, ce temps ?
Harriet me dévisagea de ses yeux ronds bleu pâle. Elle traquait sur mes traits des ombres passagères semblables à celles que je guettais sur son visage, et son expression me dit que oui, elle savait que je savais. Elle aussi avait eu vent des fêtes et des hommes.
Je restai à l’écart du potager, descendis les cinq marches en éventail menant au jardin des bains, contournai le bassin circulaire et entrai sous le portique. J’y fus immédiatement saisie par une impression de fraîcheur. Cet abri meublé de socles et d’urnes était ouvert sur trois côtés ; son toit soutenu par des colonnes ciselées rappelait la Rome antique, son forum et ses temples. Le quatrième côté était fermé par un mur dont le stuc était craquelé, peut-être délibérément. Il était décoré de scènes de genre ou historiques : des Romains buvant du vin, des Romains étendus sur des lits, des Romains contemplant le bassin avec des sourires sereins, presque approbateurs. Il y avait un homme assez âgé coiffé d’une couronne de laurier, des plus jeunes, la main posée sur le cœur. On y voyait aussi des servantes : elles présentaient des plateaux de fruits, des jarres de vin, les yeux brillants sous de noirs cheveux torsadés, avec aux poignets des bracelets d’or ; l’une avait l’épaule dénudée.
Il me semblait que des regards s’échangeaient entre ces empereurs placides et les servantes. En arrière-plan, un décor en trompe-l’œil. J’avais découvert ce procédé dans les livres : un effet d’optique, une image jouant sur la perspective pour donner l’illusion du réel. On aurait dit une fenêtre, étroite, verticale, incrustée dans le mur, encadrant un paysage d’oliviers où l’on devinait, dans le fond, une ville de la Rome antique ; elle faisait tellement vrai que je ne résistai pas à l’envie de la toucher. Mais ma main ne rencontra que du plat, aucune dimension. Je touchai un mur poudreux.
De quand pouvait bien dater cette fresque ? Je me demandai quel Holligans – Mortimer ? Son père ? – avait décidé de décorer ainsi cette paroi, s’était peut-être baigné sous le regard de leurs yeux sombres. Je sentais une présence, de l’attente, comme si, une fois que j’aurais tourné le dos, les personnages se remettraient à vivre et se rapprocheraient les uns des autres.
Le pasteur avait dû me découvrir dans cette posture songeuse, la main sur le trompe-l’œil. J’ignorais combien de temps j’étais restée là, en haut des cinq marches. Toujours est-il qu’en reculant d’un pas et en me retournant, je le vis debout dans le passage voûté de la haie d’ifs. Il n’avait pas son habit noir ; seulement un pantalon banal et une chemise gris anthracite. Mais son col blanc était bien là.
— Je ne voulais pas vous faire peur.
— Que faites-vous ici ? Mme Bale… ?
— Oui. Non. Je…
Il hocha la tête et remua les lèvres comme s’il mâchonnait ses mots avant de les prononcer.
— Elle est bien arrivée chez sa sœur. On s’occupe d’elle. Vous permettez ?
Il descendit les marches menant au jardin des bains. Il avait manifestement autre chose à me dire. Il s’arrêta à l’orée du portique, moitié à l’ombre, moitié au soleil, et prit une inspiration avant de se lancer. C’est alors qu’il vit la fresque et parut oublier ce qu’il avait l’intention de me dire. Il contempla les visages muets et j’en profitai pour mieux le regarder. Il avait les yeux gris, les cheveux d’une couleur indéterminée, ni blonds ni bruns, et ses lunettes étaient trop serrées, de sorte qu’il devait avoir une marque sur le nez. Une rougeur dans le cou. Le feu du rasoir ?
— Je ne savais pas qu’il y avait ça ici.
Il parlait de la fresque.
— Qu’est-ce qui vous amène ?
— Je voulais voir comment vous alliez.
— Comment moi je vais ?
— On se connaît à peine, c’est vrai. Mais Mme Bale m’a dit ce que vous aviez fait pour elle cette nuit. Je pensais que vous aviez été un peu bouleversée.
— Bouleversée ? Non. Fatiguée. Énervée.
— Énervée ?
Il se pencha d’un côté, émergeant tout entier au soleil, hormis une ombre qui dessinait une figure géométrique sur son épaule gauche et sa mâchoire.
— À cause de quoi ?
— De M. Shwartz, pour commencer. Il est ici, dans la maison, à l’instant même, mais il paraît qu’on ne peut le rencontrer que lorsqu’il a décidé qu’il est prêt à vous voir. Il ne s’est même pas montré cette nuit, alors qu’il a forcément entendu Mme Bale crier. Et ces histoires de fantômes… Mais où ont-elles mis leur bon sens ?
Je parlais comme une enfant. J’étais consciente de mon effronterie. Mes mots étaient plus durs que mes sentiments, mais j’étais face à un pasteur ; je n’aimais pas ce qu’il représentait.
— Vous pensez à un intrus, mademoiselle Sharpe ?
Il paraissait translucide dans cette lumière. Je distinguais les différentes textures de sa personne. Sa pomme d’Adam qui bougeait quand il déglutissait ; l’arc de Cupidon prononcé de sa lèvre supérieure ; la veine sur sa tempe. J’aurais presque pu détecter son pouls au bord de sa mâchoire, un minuscule tressaillement musculaire. Les pages de mon manuel d’anatomie me revenaient en mémoire, en particulier l’absence de couleur dans ces silhouettes humaines, leur absence totale d’identité. Sans son col blanc et ses lunettes, qu’est-ce qui le distinguait ? Était-ce injuste de se poser la question ? La pâleur était peut-être son trait distinctif. Mais je me rappelai que j’étais moi-même une créature pâle. Moi aussi, j’étais en mesure de compter les différentes nuances de bleu sur mes poignets, moi aussi j’avais ma propre forme de translucidité. Mais alors que la mienne avait été acquise à la naissance, la sienne, supposai-je, l’avait été à l’intérieur des églises, au chevet des mourants… sous la canopée des ifs du cimetière.
— Oui. Ou bien il y a un problème avec la tuyauterie de la maison, ou ce sont les courants d’air. En tout cas, ce n’est pas Christine Holligans. C’est absurde de croire aux fantômes.
C’était de la provocation de ma part, bien sûr, pourtant il ne broncha pas. Il se borna à se tourner vers le trompe-l’œil. Ce qui m’agaça.
— Vous y croyez, vous ? dis-je.
— Moi ? Je crois à l’âme. Je crois qu’une part de nous ne peut être vue mais existe néanmoins. Et c’est notre part la plus précieuse. Je crois qu’elle survit à la mort physique.
— Et ces âmes vont au paradis ou en enfer quand nous mourons ?
— Oui.
— Vous croyez vraiment à ça ?
Il eut un petit sourire gêné, comme si j’avais dit quelque chose d’inconvenant.
— Je suis pasteur, mademoiselle. L’Esprit-Saint fait partie de la Trinité ; c’est une croyance fondamentale de considérer que les hommes sont plus que leur chair, plus que leurs os.
Ses paroles exprimaient une ferme conviction. Mais pas la manière avec laquelle il les avait prononcées. En butant sur les mots, comme s’il tergiversait ; dansant d’un pied sur l’autre, le regard baissé sur ses mains. Était-il différent quand il prêchait ? Se transformait-il en un ardent prédicateur prenant l’Évangile à la lettre, en dépit du bon sens et de la charité ? Menaçant les pécheurs du feu de l’enfer ? Déclarant que la difformité était un châtiment bien mérité ? Ou bien tremblait-il en entonnant les psaumes ? Rougissait-il en donnant la communion ?
— Mais il n’y a pas de preuve.
— C’est justement cela, croire ! Sans preuve. Croire, c’est prendre le risque, faire le saut de la foi. Faire confiance à son propre jugement.
— Et cela vous suffit ? Que faites-vous des livres ?
— Des livres ?
— Je ne vous parle pas des Écritures.
— Je connaissais un homme, dit-il en s’éclaircissant la gorge. Un pasteur, qui avait plus d’ancienneté que moi. Chaque année, le soir de la Toussaint, il disait une messe… Pour les âmes perdues, pas pour les vivantes. Il se tenait devant l’autel, levait le pain pour le bénir et, ce faisant, il voyait l’église se remplir.
— De fantômes ?
Je secouai la tête, abasourdie.
— Si les fantômes existaient, ne serions-nous pas capables de les voir à tout instant ? Ne les verrions-nous pas maintenant ? Des fantômes Holligans se baignant dans le bassin derrière vous ? Le fantôme d’un Holligans assis sur cette chaise ?
— Des âmes perdues, mademoiselle. Perdues. Les âmes de ceux qui ont eu des morts violentes, ou tellement égarés de chagrin ou de colère, ou d’un sentiment d’injustice, qu’ils sont… restés. Le pasteur dont je vous parlais, celui du soir de la Toussaint, c’était un érudit.
— Il cherchait une preuve ? Il faisait une expérience ?
— Non, il ne cherchait pas de preuve. Il n’en avait pas besoin, puisqu’il avait la foi, n’est-ce pas ? Il était convaincu, sans l’ombre d’un doute, qu’il existait une vie après la mort. Il croyait à l’âme.
Je regardai de nouveau le trompe-l’œil. J’étais toujours énervée, mais aussi fatiguée. Subitement accablée de chagrin. J’avais envie de m’asseoir et de dormir. Ce chagrin m’avait peut-être poursuivie toute la journée sans que je m’en aperçoive ; peut-être était-il là depuis des semaines et je m’étais efforcée de l’esquiver. Mais à présent, il s’imposait à moi ; son col de pasteur, ses discours sur la mort, sa profession de foi. Soudain je me rappelai que des gens s’étaient peut-être baignés autrefois dans ce bassin. Je pensai à leurs cheveux mouillés, leur peau chaude, leurs poignets aux veines apparentes ; eux aussi avaient dû avoir une opinion sur la vie après la mort. Où étaient-ils maintenant ?
— Mademoiselle Sharpe, pourquoi cette idée vous met-elle en colère ?
— Je suis allée à l’église une fois dans ma vie, monsieur Dunn. J’avais 5 ans. Ni l’un ni l’autre de mes parents ne croyait en Dieu. Ils avaient leurs raisons, et ils faisaient ce qu’ils voulaient de leurs dimanches. Mais notre gouvernante, elle, était croyante. Et quand on a diagnostiqué ma maladie – osteogenesis imperfecta –, que Millicent refusait d’ailleurs de prononcer, estimant que certains mots portaient malheur, elle a conclu que la prière était le seul espoir. Elle a voulu m’emmener à l’église ; des prières dites par l’assemblée des fidèles avaient peut-être une chance de me guérir. Ma mère, bien entendu, n’était pas d’accord. J’ai le vague souvenir qu’elles se sont disputées. Mais moi, je voulais y aller. Je n’avais jamais vu l’intérieur d’une église et à 5 ans j’étais déjà têtue. Alors j’y suis allée. Et vous savez ce qui s’est passé ? Le pasteur m’a appelée. C’était une grande église, beaucoup plus grande que la vôtre, et elle était pleine de monde. J’ai donc marché jusqu’à l’autel en m’attendant à de la compassion, je crois ; à de la gentillesse, en tout cas. Mais il s’est mis à parler des péchés que j’avais commis dans ma vie précédente. Il a déclaré que j’avais mérité ma maladie. Que chaque luxation, chaque fracture, chaque hématome, je les devais à ma mauvaise conduite. Ses ouailles voulaient-elles subir le même genre de châtiment dans leur vie suivante ? Renaître pauvre ou infirme ? J’étais un avertissement vivant. Et oui, ils devaient prier pour moi, mais pas pour mon corps, parce que c’était ma punition et qu’elle était bien méritée. Ils devaient prier pour mon âme, pour sa pureté. Sinon, je serais vouée à la damnation éternelle.
Je me retournai pour le regarder en face.
— Depuis, je n’ai plus remis les pieds dans une église. Ni voulu entendre parler de l’âme.
Un petit oiseau chanta dans la haie toute proche ; j’entendis aussi, au loin, les aides-jardiniers, et soudain je me surpris à les envier. Leur labeur, leur amitié. Les foyers où ils retournaient le soir venu. Leurs mères, vivantes. Ils pouvaient courir sans crainte.
— J’ai tellement pleuré cette nuit-là que ma mère a eu peur que je me brise une côte. Mais ça m’a menée aux livres. Les livres sont accueillants. Les livres ne sont jamais cruels. Ils vous montrent le foie, la rate, le cœur et le cerveau sur des planches anatomiques, mais jamais cet organe bien caché qu’on appelle l’âme. Il n’y est pas non plus question de revenants, sauf dans les romans ; dans les autres livres, les soldats meurent sur les champs de bataille. Les oiseaux viennent les picorer. Et si une telle chose que l’âme existait, celle de ma mère serait ici à cet instant, à côté de nous. Elle se montrerait à moi. Pas parce qu’elle serait perdue, comme vous dites, mais par amour pour moi et parce qu’elle saurait qu’elle me manque.
J’en avais trop dit. Ma gorge se serra et je me tus.
Matthew ôta ses lunettes. Il ferma les yeux et poussa un soupir, un seul, sec.
— Il vous a dit ça ? Ce pasteur ?
— Oui.
Il se passa la main sur la figure, comme si mes paroles y étaient restées collées et qu’il cherchait à les essuyer ; il rechaussa ses lunettes, rouvrit les yeux. Et il regarda les visages des Romains, le mobilier en train de rouiller et le bassin derrière lui.
— Il n’aurait jamais dû vous dire ça. Mon Dieu !
J’étais devenue mutique. En revanche, le pasteur semblait déborder de choses à dire, au point que ce trop-plein se manifestait physiquement ; il ne pouvait plus tenir en place. Il marchait de long en large, répétant tout bas « Mon Dieu ».
Finalement, il parvint à articuler quelques mots. Des platitudes. Un au revoir, une remarque sur le temps. Il partit vite, me laissant avec une sensation de vide, comme si ce secret, cet incident à l’église quand j’avais 5 ans, avait occupé en moi une place matérielle, tangible. Ce qui était impossible, bien sûr ; on ne pouvait pas plus localiser un secret qu’une âme sur une planche anatomique. Mais je me sentis changée par le simple fait de l’avoir lâché.