Je sortis du magasin chargée de mes commissions et le cœur battant de rage. Ses propos sur le droit de vote des femmes m’ulcéraient. Je détestais l’idée d’avoir été dépêchée de Kew pour « faire des bouquets ». Et puis cette façon qu’il avait eue de me toiser, avec une insolence nonchalante. Je frappai d’un coup de canne des orties au bord du chemin et me jurai de ne jamais plus remettre les pieds chez ce Jarvis.
Quant aux Holligans, l’épicier avait craché plutôt que prononcé ce nom. Et avec un de ces regards, en plus, comme saisi de fureur. Instantanément, l’image que je me faisais de cette famille – cols de dentelle et argenterie, manières parfaites – s’était envolée. « Pour eux, on n’était que des chiens bons à recevoir des coups de pied. »
Je dirigeai mes pas vers l’église. Involontairement. Absorbée par mes pensées, consciente de la rapidité de mon pouls, je franchis le portail en bois sans réfléchir et ne compris où j’étais qu’en voyant qu’il faisait plus sombre, brusquement. J’étais entourée d’ifs et de marronniers. J’avançai entre des tombes de tailles et d’âges variés. Certaines étaient bien conservées, avec seulement quelques touffes de pissenlits ou de chardons sur le côté, et le nom de leurs occupants toujours lisible en dépit du lichen et des années. D’autres avaient perdu toute dignité. Elles s’affaissaient ou avaient été brisées. Certaines penchaient en avant, parce qu’on s’était souvent assis dessus ou qu’elles étaient vieilles ou endommagées par les intempéries ; d’autres encore disparaissaient sous les ronces et les mauvaises herbes.
Pas entretenue, avait dit M. Jarvis. Comment reconnaître la tombe des Holligans alors qu’elles étaient si nombreuses à être rongées par le temps ? En plus, il n’était pas commode de progresser dans ces allées envahies par la végétation, avec ma canne et mon sac à commissions, et cet étrange miroitement qui effaçait les contours des dalles de pierre et me donnait l’impression, tant l’ombre semblait glisser sous mes pas, de marcher dans de l’eau. De patauger.
Leur tombe, avait-il dit. Une tombe pour plusieurs morts. Je cherchai donc parmi les plus grandes sépultures. C’est ainsi que je retombai souvent sur les mêmes patronymes : Bayley, Cartwright, Patt, Rudd. Je vis des squelettes de fleurs, fins comme du papier, des fleurs qui avaient été cueillies et déposées au pied des pierres tombales. Je vis les endroits où des chaussures avaient laissé leur empreinte sur l’herbe.
Collier. Flint. Pas de Holligans.
Enfin, au bout d’une heure, peut-être plus, je la trouvai. Dans le coin le plus reculé du cimetière, au milieu des mûriers, des orties et des ronces, se dressait une colonne rectangulaire en pierre sculptée d’angelots à son sommet, un monument funéraire doté d’une certaine allure. Sauf qu’il était abandonné. Festonné de lierre et de liseron ; les morceaux de pierre encore à découvert étaient tapissés de mousse ou blanchis par les oiseaux qui se perchaient sur les branchages en surplomb et lâchaient leurs déjections. Aucune inscription n’était visible. Pourtant, je sus que ce devait être la leur.
Je m’écartai de l’allée, posai par terre le sac en papier kraft et, avec ma canne, entrepris d’aplatir les orties à la base de la pierre tombale. Les ronces, je les tassai ; je me baissai pour arracher le lierre. Je mis au jour un mot : HOLLIGANS. Gravé dans la pierre, verdi par la mousse. Et ce mot, semblable à un visage, me regardait.
Je dégageai un peu plus la pierre.
Ici gisent les restes consacrés de THOMAS RUTLAND HOLLIGANS, né dans cette paroisse le 5 juin 1771, mort le 4 mai 1852. Son épouse, CATHERINE, morte le 12 janvier 1790. Son fils unique MORTIMER HOLLIGANS, né le 12 janvier 1790…
Je trouvai d’autres noms sous les ronces.
Ses fils FRANCIS (1838-1882) et HUGO (1840-1884). Béni soit leur souvenir alors qu’ils s’élèvent vers…
Je reculai d’un pas. Son épouse. Catherine, morte le jour de la naissance de Mortimer. Une mort sanglante, effrayante. Rien n’était dit de plus, et pas de nom de jeune fille.
Pas entretenue, en effet. Pas le moindre vestige de fleurs. Pas la moindre trace de passage dans la végétation.
« Ce sera toujours l’air des Holligans. »
J’entendis un bruit derrière moi. Une brindille craquant sous un pied ; crac ! Sec, sonore. Au début, je crus que ce n’était personne, que la silhouette que je voyais était, en fait, une statue – la sculpture très réaliste d’un homme particulièrement svelte. Il tenait un livre contre sa poitrine, la moitié de son corps était éclairée par les rais de lumière tombant du feuillage, il était totalement immobile.
Puis il bougea. Il recula son pied ; il ajusta sa prise sur le livre. Et je vis ses cheveux partagés par une raie au milieu, à la couleur indéfinie. Je vis l’éclat de ses lunettes rondes ; je vis aussi ses yeux derrière. Gris, fixés sur moi comme si j’étais une apparition tout aussi inattendue et bizarre que la sienne. Je vis le col blanc à son cou.
Plus vieux que moi mais pas de beaucoup.
— Vous êtes le pasteur, fis-je.
Il ne réagit pas. Ce qui m’agaça au plus haut point. Il m’avait entendue, c’était évident, alors pourquoi ne me répondait-il pas ?
— Je vous ai demandé si vous êtes le pasteur.
— Oui. Oui, c’est moi. Veuillez m’excuser. Et vous êtes de Kew Gardens, je crois ?
— Oui. Et le monsieur de l’épicerie estime que les femmes ne comptent pas autant que les hommes. Si vous êtes le pasteur, vous devez être d’accord. Pour vous, sans doute, nous ne valons pas mieux qu’un morceau de côte.
Cela m’était sorti comme ça. Spontanément. Les mots avaient jailli de ma bouche. Pourtant, même si j’avais pu les retenir, je n’aurais pas forcément choisi de le faire. Car ma mère n’avait jamais rien eu de bon à dire sur l’Église. Toni n’en avait jamais rien dit. Et d’après ce que j’avais compris, un corps imparfait était pour les croyants une forme de châtiment divin ; mon imperfection signifiait que ma valeur était moindre. Je détestais cette idée. Et puis je n’étais pas un morceau de côte !
Le pasteur baissa les yeux sur son livre. Il ne répondit pas tout de suite, ni de manière audible. Ses lèvres remuèrent, comme s’il essayait les mots avant de me les présenter.
— Tout le monde est bienvenu ici. Mademoiselle Sharpe, si vous voulez bien m’excuser. Je... dois voir quelqu’un, bafouilla-t-il en levant son livre. Un paroissien.
Sur ce, il s’en fut. Il se faufila en toute hâte entre les tombes, passa sous les ifs, et je vis avec quelle rapidité il marchait, son livre serré contre la poitrine. Deux pensées me traversèrent à cet instant. D’abord, que si j’avais commencé ma journée en songeant au propriétaire reclus de Black Rentals, j’étais à présent beaucoup plus intriguée par le nom de Holligans que par celui de Shwartz. Maintenant que je connaissais ce tombeau dans la jungle, j’avais l’impression que ce nom m’attirait comme l’éclat de la lumière attire la phalène ; les Holligans grandissaient dans mes pensées. Et ensuite, il y avait le fait que le pasteur connaissait mon nom. Comme l’épicier avant lui, il m’avait d’emblée appelée mademoiselle Sharpe. Sans doute Mme Bale, avec son crucifix en argent et sa nature cancanière, leur avait-elle communiqué mon patronyme en plus de mon signalement, ainsi que la liste de mes livres de chevet. Ou bien c’était la plus petite des bonnes, Ben, et sa famille de commères. Quoi qu’il en soit, j’avais compris qu’à Barcombe les secrets étaient vite éventés.
Je ramassai mon sac et rentrai à Black Rentals. En chemin, je réfléchis à la méfiance que l’Église inspirait à ma mère. Sans doute avait-elle pris racine dans son enfance. Je savais peu de choses à propos de ma grand-mère, sauf qu’elle aimait citer l’Ancien Testament ; elle haïssait les mécréants, les autres confessions que la sienne et la touffeur de la mousson à Calcutta. En outre, Eugenia Dipanda avait renvoyé sa propre fille pour m’avoir conçue. Un péché aux yeux de Dieu, si bien que ma mère n’avait eu que faire de la religion. À Londres, la seule personne croyante dans mon entourage avait été Millicent. Elle accueillait toute mauvaise nouvelle par un signe de croix dans les airs, tracé d’un doigt enfariné, et parfois, pour rassurer ma mère, l’informait qu’elle priait toujours pour les os de Reine dans l’espoir d’une guérison. « Un de Ses grands miracles. » Il arrivait que ma mère la remercie d’un ton sec. Mais en général, elle s’en abstenait.
Harley Sharpe, née Dipanda. Nous l’avions mise en terre bénite avec un prêtre évoquant des bergers et des vallées de la mort. Et j’avais su, tout comme Toni, la tête baissée, qu’elle n’aurait pas souhaité être inhumée ainsi. Dans un cimetière, en janvier, sous le grésil.
Tandis que je m’approchais, je vis que Black Rentals luisait. Côté sud, la maison était en plein soleil, et je pouvais voir la totalité du rosier grimpant Rêve d’or, aux fleurs d’un jaune éclatant. Immense. Touffu, tentaculaire, magnifique. Il avait escaladé le mur par la gouttière et s’était épanoui en éventail jusqu’au premier étage, si bien que par endroits des rameaux balayaient les carreaux des fenêtres, et je me demandai si son parfum était décelable depuis les pièces du haut.
Elle aurait aussi voulu cela à son enterrement. Des fleurs dont émanaient des arômes, une vibration. Elle aurait réclamé du jasmin ou des fleurs de frangipanier, et ses dernières volontés auraient été que nous ne portions pas le deuil mais que nous respirions et allions de l’avant vers le jour suivant et celui d’après, sans un regard en arrière. Elle aurait souhaité des chants d’oiseaux. Elle aurait préféré être enfouie dans une terre rouge et dure qui tachait le bout des doigts et conservait les empreintes des pattes d’animaux et la chaleur du jour.
À mon retour, je n’avais envie de voir personne. Je posai les commissions sur la table de la cuisine, me coulai dans le jardin et, tout le reste de l’après-midi, je le passai dans des coins où Fury et les garçons n’étaient pas : l’allée de hêtres, la voûte de verdure des tilleuls menant vers un unique siège en fer forgé. Là, je m’assis jusqu’à ce que l’air fraîchît.
J’aurais pu rester assise sous les tilleuls jusqu’à la tombée du jour. Les oiseaux ne semblaient pas avoir peur de moi et chantaient dans les branchages proches, ou venaient picorer des insectes presque à mes pieds. Jarvis avait parlé de la terre des Holligans, de la crainte que leur nom avait inspirée à certains, et je me disais qu’enfant je me serais tournée vers les livres pour en savoir plus sur eux. J’aurais consulté des index en suivant les lignes du doigt, j’aurais parcouru des notes de bas de page. Mais à Black Rentals il n’y avait pas de livre. Ici, la seule source de connaissance semblait être un homme qui retournait la terre comme si celle-ci avait des sentiments, qui communiquait avec les rouges-gorges. De sorte qu’en cet après-midi finissant je me levai et traversai la pelouse de croquet pour gagner la cour, où j’espérais tomber sur Fury en train de rentrer ses seaux et ses binettes, sa journée de travail terminée.
Il n’était pas dans la cour. Je le trouvai sur le côté sud de la maison. Il redressait une branche de rosier qui avait piqué du nez sous le poids de ses fleurs ou de la dernière pluie.
— Il grimpe bien, dis-je.
— Vous avez raison, acquiesça Fury en faisant un nœud à la ficelle et en reculant d’un pas pour l’admirer. Il a toujours été un bon grimpeur. Je l’ai planté pour ça, il y a longtemps maintenant.
J’étais contente de le voir. La terre sous ses ongles, la pelote de ficelle dont un long fil dépassait de sa poche. Il ajusta sa casquette pour mieux me voir.
— Il y a eu un drame ici ?
Sa main resta en suspens au bord de sa casquette.
— Un drame ?
— Je veux dire, un problème. C’est ce que m’a dit l’homme qui est venu me chercher à la gare de Cheltenham. Mme Bale était affolée quand elle m’a surprise au premier étage. Et cet après-midi, j’ai fait la connaissance de l’épicier Jarvis, qui a eu des mots durs pour les Holligans. Il paraît qu’ils traitaient les gens comme des chiens. Que les villageois se réjouissent qu’ils soient tous morts.
Il leva les mains en signe de protestation.
— Moi, c’est le jardin, mon domaine. La maison, j’y suis rarement entré.
— Mais vous avez passé toute votre vie ici. Une lignée de jardiniers. Vous devez avoir vu ou entendu quelque chose qui pourrait s’appeler un drame. Ou votre père, peut-être.
Fury enleva sa casquette. Il passa trois fois la main sur son crâne avant de s’en recoiffer. Je voyais bien qu’il réfléchissait. Il soupesait ce qu’il pouvait ou non me révéler.
— Mademoiselle Sharpe, vous vous rappelez que j’ai grondé les aides-jardiniers qui avaient raconté sur vous des histoires… Des histoires fausses. C’est parce que je n’aime guère les rumeurs. À mon avis, il vaut mieux employer son temps plus utilement.
— Oui. N’empêche, Jarvis honnit le nom de Holligans.
— Jarvis a mauvais caractère. Il a des idées bien arrêtées et en fait part trop volontiers.
— Vous êtes en train de me dire qu’il a tort ? J’ai vu leur tombe, elle est négligée.
Fury expira bruyamment. Nous étions debout sous Rêve d’or ; au-dessus de nous il y avait des fenêtres ouvertes, le lièvre de la girouette qui tournait doucement dans la brise légère. Je le dévisageai alors qu’il répondait :
— Ma famille est à Black Rentals depuis près d’un siècle, c’est vrai. Mais nous nous sommes cantonnés au jardin. Nous sommes familiers avec les haies et le potager et c’est tout ce que je sais… Évidemment, d’autres connaissent Black Rentals, et les Holligans, depuis encore plus longtemps. Les champs d’orge, entre ici et Barcombe, appartiennent aux Patt. Ils sont là depuis bien plus d’un siècle et il doit en savoir plus long que moi.
— Il ?
— Kit. Le dernier descendant.
— Lui saurait s’il s’est produit un drame ici ? Il en aurait entendu parler ou en aurait été témoin ?
Fury consulta sa montre de gousset. Il fit mine d’être stupéfait de l’heure qu’il était et s’en fut rapidement, traversant la cour en traînant derrière lui un long bout de ficelle. Il n’avait pas répondu à ma question. Il s’était contenté de me jeter en pâture le nom d’un fermier et m’avait plantée là après m’avoir saluée d’un coup de casquette. Son attitude m’avait toutefois fourni une réponse. Oui, il y avait eu un drame à Black Rentals. Même si c’était difficile à croire en cet instant. Les roses sentaient bon, un merle chantait de tout son cœur au sommet du cèdre et, plus tard, je trouvai Mme Bale seule, fredonnant alors qu’elle composait un bouquet de dahlias.
— Comment était Barcombe ? Merci pour le thé ! Et les œufs et la farine, bien sûr. Tout est parfait. Quant à ces dahlias ! Avez-vous déjà vu cette nuance de rose ? On ne voyait qu’eux au bout du potager…
Elle avait l’air reposée, en meilleure forme.
Pourtant, la mention du mot « problème » avait inquiété Fury, c’était évident. Le soir, dans mon bain, je repensai à la façon dont ses yeux s’étaient écarquillés et à leur éclat quand je l’avais interrogé, et j’eus une impression de déjà-vu. La puérilité de Mme Bale. L’attitude du chauffeur devant Black Rentals. Le pasteur, même, debout sous les ifs, un pied en avant, figé sur place alors qu’il m’avait fait sursauter. J’avais beau ne pas avoir beaucoup d’expérience pour déchiffrer les états d’âme, je me demandai, en me levant prudemment dans la baignoire, si ce n’était pas de la peur que je décelais chez eux. Si l’effroi ne se manifestait pas ainsi : un tas d’excuses, des mains levées, et des yeux si brillants que j’y voyais mon reflet.
Mon corps était marqué. J’avais, peut-être, plus de bleus que jamais : mauves, rouge foncé et jaunes. J’inspectai les uns après les autres mes hématomes. Je tentai pour chacun de m’en rappeler la cause. Une branche ou l’encadrement d’une porte, ou la pression de mes doigts. Et je me dis que, peu de temps auparavant, j’en aurais souffert. Mais à présent je les considérais comme la preuve que j’étais vivante. Je ne contemplais plus la vie depuis une fenêtre londonienne, mes mains sur la vitre ; j’en faisais partie.