Un peu plus tard, je m’assis au bord de mon lit et comptai mes nouveaux hématomes en retenant mon souffle, l’oreille tendue vers le craquement qui trahirait le tâtonnement d’un pied sur une latte de plancher.
On n’entendait que le bruit de la pluie. Je me couchai et tentai de me plonger dans mon manuel d’anatomie. Je lus à voix basse les fonctions du foie, ayant soif de faits réels, aspirant à des certitudes. Mais au bout de quelques minutes, je posai le livre. Tout cela avait-il un sens et, si oui, quel était-il ? M. Shwartz choisissait de mener une petite vie étriquée à l’écart du monde au premier étage de sa maison. Et pourtant, quelle propriété il avait ! Quel jardin à explorer ! Ses roses couleur pêche, ses sculptures végétales, un grand bassin… Pourquoi acheter une aussi belle demeure si on n’aimait pas les jardins ? Et pourquoi, dans ce cas, construire une serre ?
« Je pensais aussi à vous… À votre sécurité. » Me revint aussi à l’esprit le mot « problème » prononcé par le chauffeur dont les dents étaient assez solides pour supporter le choc répété de ces caramels durs appelés butterscotch.
Je me tournai sur le côté. Bientôt, la pluie cessa. J’entendis le cri du hibou, deux fois, en provenance du bois de hêtres, et il y eut un bruissement de feuilles. Mais ce fut tout.
La pluie de la veille avait déposé son souvenir dans les creux du sol et les toiles d’araignées, si bien que le jardin de simples était incroyablement lumineux. Étincelant de reflets d’argent.
À la cuisine, Harriet surveillait l’œuf qu’elle faisait bouillir. Elle tenait sa cuillère en bois levée, comme si elle attendait un ordre.
— Où est Mme Bale ?
Comme il était 8 heures passées, j’avais été sûre de la trouver là.
Harriet jeta un regard derrière elle.
— Elle dort.
— Elle dort ? À cette heure ? Elle est souffrante ?
— Je n’en sais rien. On a frappé à sa porte et elle a dit qu’elle avait besoin de dormir. Elle dort mal.
— Elle a de la fièvre ?
— Non. Je lui ai demandé si je devais envoyer chercher le docteur Wagner mais elle a dit non, qu’elle avait juste besoin de dormir un peu plus. Et… Mademoiselle ?
Harriet plongea une main dans son tablier dont elle délogea une feuille de papier pliée qu’elle me présenta.
— Elle m’a priée de vous donner ceci… Car vous allez à Barcombe, je crois ?
Je pris la feuille. Une liste de courses.
Œufs (une douzaine). Farine. Thé.
— Il ne nous reste plus que quelques feuilles de thé, et on ne sait jamais quand M. Shwartz va rentrer. Il arrive toujours sans s’annoncer, et il tient à son thé de l’après-midi.
Elle se tourna de nouveau vers la casserole.
— C’est une bonne épicerie. On peut y moudre ses grains de café. Quelquefois ils ont même des chocolats fourrés à la menthe.
— Vous l’avez rencontré ? Vous l’avez vu ? M. Shwartz.
— Non, jamais. Ben non plus. Il n’y a que Mme Bale qui s’occupe de lui. Elle pose son plateau sur une table à côté de sa porte.
— Et vous ne trouvez pas ça étrange ?
La bonne se fit prudente.
— Peut-être. Mais tout ce qu’il veut, c’est être tranquille, et il est tellement rarement là que ça dérange personne. Il nous paie de bons gages.
Je contemplai la liste. La curieuse écriture irrégulière de Mme Bale. Le f de « œufs » formait une boucle étirée exagérément vers le bas ; le o de « douzaine » était vaste comme le monde. Mais je ne m’y arrêtai pas. J’envisageais la tâche qui m’attendait. Je me rappelais les heures passées sous les flocons de neige à regarder les passagers descendre des omnibus, grâce à quoi j’avais appris à le prendre moi-même. Mais faire des courses ? Je n’avais jamais franchi le seuil d’un magasin.
— Harriet ? Comment dois-je faire ?
— Faire quoi ?
Elle leva les yeux de l’œuf en train de bouillir.
— Comment dois-je faire pour acheter toutes ces choses ? Ne vous moquez pas de moi, s’il vous plaît.
La bonne abaissa sa cuillère. Elle s’écarta du fourneau pour me faire face.
— On en raconte sur vous. Il paraît que vous avez vécu comme une princesse et que vous avez l’habitude d’être servie. C’est vrai ?
Comme une reine. Était-ce ainsi que j’avais vécu ? Avais-je été tyrannique, exigeante ? J’avais demandé qu’on me rapporte des feuilles d’automne. J’avais jeté les livres que Toni m’avait offerts parce que je voulais pouvoir courir et me hisser sur la pointe des pieds sans me briser les os.
— Je ne suis pas restée enfermée par choix.
Harriet demeura un moment impassible. J’eus l’impression de lui avoir tendu des mots qu’à présent elle tournait dans tous les sens, les soupesant, évaluant leur niveau de bizarrerie. Puis elle posa sa cuillère, s’essuya les mains sur son tablier et se rapprocha de moi.
— Entrez dans l’épicerie. Au fond, il y a un comptoir, et vous y verrez M. Jarvis. Il vous regardera sévèrement mais faites pas attention, il est comme ça avec tout le monde. Et vous inquiétez pas, c’est pas à cause de vos cheveux lâchés ni de la raison pour quoi vous êtes ici, c’est parce qu’il a ses idées sur la place des femmes. Alors demandez-lui juste ce que vous voulez, ce qui est écrit sur la liste ; passez-la-lui si vous préférez. Dites-lui de tout mettre sur le compte de M. Shwartz.
— Et ma lettre ? Le timbre ?
— Ça aussi, dit Harriet en souriant. Mademoiselle Sharpe. Je me fiche pas de vous. Mais tout de même, c’est curieux que vous voyagiez seule et vous occupiez de plantes tropicales alors que vous ne savez pas acheter du thé.
Elle n’avait pas dit cela méchamment. Elle reprit sa cuillère et, tout en sortant l’œuf de la casserole, me précisa que l’épicerie se trouvait au sommet de la grande pelouse du village, après l’église et le banc, en face du vieux chêne. Je ne devais pas m’étonner si j’étais suivie, Barcombe ne voyait pas souvent de nouveaux visages.
— Seulement en automne, quand les saisonniers débarquent. Alors vous allez vous faire remarquer, et ça va jaser. Mais faites comme si de rien n’était.
J’éprouvai une vraie gratitude à son égard. Un sentiment que je n’avais pas souvent ressenti. La dernière fois, c’était quand Toni m’avait regardée par la fenêtre de la voiture à Londres, il y avait presque une semaine de cela. Et pendant les dernières heures de ma mère. Je m’étais dit : je ne l’ai jamais remerciée. Pour tous les verres d’eau qu’elle m’avait apportés, pour toutes ses descriptions de Londres. Je repoussai la pensée de ma mère et regardai plutôt la bonne qui plaçait l’œuf dans un coquetier. Elle avait trois ans de moins que moi, des mains larges et des joues piquées de taches de rousseur, et pourtant en ce qui concernait l’épicerie Jarvis, elle s’était comportée en aînée, ce pour quoi j’étais prête, à cet instant, à la remercier du fond de mon cœur. Mais je préférai prendre un crayon et ajouter à la liste des chocolats à la menthe. M. Shwartz les paierait.
Le chemin creux entre Black Rentals et le village de Barcombe-on-the-Hill était, au début, ombragé par une voûte de verdure ; il traversait un bois de hêtres. De chaque côté, mes regards plongeaient dans les profondeurs d’une haute futaie. Quand le bois s’arrêta, assez rapidement en fait, le chemin continua, dégagé, entre deux talus couverts d’orties, de pissenlits, d’églantiers, de vesces sauvages et d’une fleur blanche vaporeuse dont j’ignorais le nom. Au-dessus, un ciel traversé de minces nuages. Sous mes pieds, un sol creusé d’ornières par les roues et les intempéries, de sorte que je faisais bien attention où je posais les pieds.
À des années-lumière de Kew. À une vie entière, me semblait-il, de ma carte géographique punaisée au mur et du tic-tac de la pendulette de voyage égrenant les heures. J’avançai entre des haies sauvages beaucoup plus grandes que moi. Je passai devant des nouveaux points de repère : un arbre mort enveloppé de lierre ; un creux où la terre bien tassée et lisse témoignait du passage d’un animal qui s’était reposé à l’abri de la végétation. Je croisai un peu plus loin la maison des Fury. Je devinai que c’était la leur à la rangée de bottes à côté de la porte d’entrée. Au pommier du jardin pendait une longue corde effilochée terminée par un nœud : la balançoire de ses fils. Des enfances au grand air.
À la barrière, je marquai une halte. Je me tendis d’un côté puis de l’autre, curieuse de voir à quoi ressemblaient les champs. De l’orge, supposai-je. Mme Bale en avait parlé. Je parcourus des yeux la large et plate étendue d’épis vert doré que faisait onduler une petite brise et articulai le mot, rien que pour l’entendre. Orge. Elle m’arrivait à la taille. J’eus envie de me pencher pour caresser les barbes des épis à travers les barreaux et, avec mille précautions, j’étais en train de mettre mon projet à exécution quand j’entendis des éclats de voix. Des voix masculines qui se rapprochaient, montaient par le chemin en sens inverse. Je savais à qui elles appartenaient. Il était presque 9 heures ; les aides-jardiniers convergeaient de Barcombe et ses environs pour accomplir leur tâche journalière, bêcher, tailler. Reconnaissables à leur façon de s’exclamer, de râler un peu, de s’esclaffer. Soit je me cachais derrière les hautes herbes du talus, soit je restais plantée là et les attendais la tête haute. J’optai pour la seconde option, car en dépit de ce qu’ils racontaient sur ma prétendue malnutrition, ils n’avaient fait que m’apercevoir, sans compter les ragots. Et puis j’avais envie de voir de quoi ça retournait, des garçons.
Le premier à me repérer fut un garçon brun qui marchait en tapant dans un caillou. Le petit caillou roula dans les herbes à mes pieds, si bien que le garçon me vit et agrippa aussitôt le bras de son camarade le plus proche, lequel à son tour donna un coup de coude à un autre ; et ainsi de suite jusqu’à ce que les uns après les autres lèvent les yeux. Ils ralentirent le pas.
— Ce serait pas… ?
Et à cet instant, ce qui me traversa l’esprit, ce furent les oies sauvages survolant les ponts londoniens, toutes semblables et pourtant toutes un peu différentes, et le roulement doux des cris qu’elles échangeaient alors qu’elles se dirigeaient, en formation, dans la même direction. Les huit garçons me regardaient fixement. Et comme à peine un mètre nous séparait, je savais ce qu’ils voyaient : mes yeux, mes doigts qui ne s’étaient jamais vraiment redressés, mes cils d’un blanc laiteux. Je les voyais, eux, tout aussi nettement. Dents en avant, lunettes. Duvets disgracieux. Nez morveux.
— Bonjour ! leur lançai-je.
La réaction se fit attendre. Puis, soudain, le plus grand me salua et marmonna quelque chose aux autres, qui grommelèrent un bonjour. La petite troupe se remit en marche. Coups d’œil par-dessus leurs épaules. Ils se chuchotaient des choses qui les faisaient rire.
« Les nouvelles vont bon train, par ici. » C’est ce qu’avait dit Fury. Si on chuchotait dans mon dos à propos de mon apparence – en tombant juste ou pas –, des bruits sur M. Shwartz devaient aussi circuler autour des tasses de thé et derrière la croupe des chevaux. Et que se disait-il ? Cet homme ne quittait jamais ses appartements. Se montrait rarement. Était-il défiguré, avait-il le cœur brisé ? Un passé d’espion ?
Je repris ma canne bien en main et continuai ma route.
Un petit panneau en acier planté dans une haie annonçait Barcombe-on-the-Hill.
Au centre du village verdoyait une grande pelouse, ronde, avec un banc en bois, un panneau d’annonces et un chêne si vieux et si massif que les branches les plus basses, qui étaient aussi les plus grosses, étaient étayées par des tuteurs en bois ou bien s’étaient d’elles-mêmes allongées sur le sol où elles étaient restées couchées. Une branche semblait avoir plongé dans la terre et être ressortie un peu plus loin ; une autre avait, avec le temps, intégré son support en l’enveloppant, en faisant de lui une part de l’arbre vivant. Et si ancien. Aimé, aussi, car l’écorce de la branche la plus basse était lisse, polie, sans doute par les mains et les fesses de robustes enfants aux joues roses, peut-être des Holligans, qui y avaient grimpé au fil des ans.
De petites maisons de brique et de cette pierre des Cotswolds couleur de miel dominaient la vaste place plantée de gazon. Certaines couvertes de chaume. D’autres sanglées d’ardoise et de lierre. Des chiens se grattaient sur le pas des portes, des bicyclettes étaient appuyées contre les murs et les jardins foisonnaient de roses trémières et d’orties. Des signes de vétusté apparaissaient çà et là. Le chaume des toits par endroits dégarni. Des barrières au bois fendu ou bien sorties de leurs gonds, calées par les herbes hautes. Et les femmes qui me regardaient avaient déjà l’air fatiguées ; elles se redressaient sur mon passage derrière leur essoreuse ou leur balai.
Une église, à peine visible au milieu des ifs. Un abreuvoir regorgeant de plantes aquatiques, au point qu’on n’y voyait plus l’eau. Un cheval s’y désaltérait pourtant, pas attaché, sans maître. Et puis une taverne, The Bull, plantée au bord de la route descendant vers Lower Barcombe. Sur son enseigne délavée par la pluie et le soleil, on voyait un taureau aux cornes pointues.
L’épicerie du village était bien là où Harriet l’avait dit. Une grande maison parfaitement symétrique de part et d’autre de sa porte d’entrée. Sur une plaque émaillée, on lisait : Prenez un Pepsi-Cola. En vente ici ! Sur sa façade noire, JARVIS’S ressortait en grandes lettres dorées. Et lorsque j’ouvris la porte, j’entendis carillonner ; un son clair, métallique. La porte se referma en déclenchant un deuxième carillon.
Je m’arrêtai sur le seuil, étonnée par la fraîcheur et le silence de cette caverne pleine de bocaux, de langues de porc et de bonbons à l’anis. De journaux. De savonnettes Pear’s.
M. Jarvis avait entendu le carillon. Il fit son entrée au fond du magasin, le torse bombé, l’air méfiant. Jamais je n’avais vu de moustache aussi extravagante ; d’un blanc très pur avec des pointes travaillées à la cire pour qu’elles se recourbent vers le haut, si bien que je ne pus m’empêcher de penser à l’enseigne de la taverne. Il arborait son tablier comme s’il en était particulièrement fier.
— Mademoiselle Sharpe ?
Il observa ma claudication tandis que je traversais son magasin. Une fois plantée devant lui, je lui présentai ma liste.
— J’ai besoin de ceci. S’il vous plaît.
Il prit le papier sans se presser.
— Il y aura autre chose ?
— Puis-je vous confier une lettre à mettre à la poste ? dis-je en la posant sur le comptoir.
Il étudia la liste. Inspecta l’adresse sur l’enveloppe.
— Vous venez de Kew, paraît-il. Ils vous ont envoyée ici ?
— Oui.
— Des jardins eux-mêmes.
— Oui. Des jardins.
Cette information, semblait-il, le dérangeait. Il aspira de l’air entre ses dents et sortit de derrière son comptoir.
— Vous êtes chargée de faire des bouquets, je suppose ? Des arrangements floraux ?
Il allait d’une étagère à l’autre.
M. Jarvis était un homme de forte corpulence. Quand il s’avança entre les rayons, les lattes du plancher bougèrent sous mes pieds et mes oreilles tintèrent du bruit des bocaux qui s’entrechoquaient.
— Des bouquets ? Non. M. Shwartz souhaite avoir une serre et je suis venue l’installer.
— Vous ?
Il me dévisagea, entre deux boîtes de biscuits en fer-blanc.
— Comment pourriez-vous ?
— J’ai appris, à Kew.
Il leva un sourcil et passa à l’étagère suivante.
— M. Shwartz vous verse un salaire ? Vous êtes payée pour ça ?
— Oui. C’est mon travail.
— Le vôtre ? Vous faites ça toute seule ?
Quelque chose de sombre et de douloureux pointa au fond de moi.
— Oui, toute seule.
M. Jarvis reparut avec un petit sac de farine en jute marron, qu’il posa sur le comptoir. À côté, il plaça une boîte de feuilles de thé en vrac.
— Ça ne devrait pas m’étonner, j’imagine. Pas avec les problèmes que causent les femmes de nos jours.
— Quels problèmes ?
— Avec leur hystérie. Ces manifestations dans les rues. Leur accorder le droit de vote ? Aux femmes ? Elles n’ont pas l’intelligence qui permet de voter. La plupart ne savent même signer leur nom. Il serait stupide de croire qu’on pourrait leur confier une telle… – il marqua un temps d’arrêt, les yeux sur la liste – … responsabilité.
Sur ce, il murmura « œufs » et redisparut dans les rayons.
J’avais été prévenue que ce genre de sentiment était répandu. Harriet elle-même n’avait-elle pas fait allusion aux opinions de cet homme ? Mais de les entendre proférées pour la première fois, c’était tout autre chose ; ses paroles me blessaient autant que s’il m’avait agressée physiquement. Je serrai instinctivement le pommeau de ma canne. Je me retins d’en frapper le sol. J’avais tout d’un coup envie de renverser le présentoir à journaux à côté de moi ou de balayer d’un geste tout ce qu’il y avait sur le comptoir. Tout en sachant que cela n’arrangerait rien : il se bornerait à me regarder par-dessus ses moustaches, la mine satisfaite. J’aurais apporté de l’eau à son moulin.
— Nous savons signer, merci.
— Peut-être vous, même si je ne sais pas comment, avec vos doigts tordus. Mais les femmes de Barcombe n’ont pas de livres d’anatomie sur leur table de chevet, ni le temps ni le goût d’écrire. Alors voter ? C’est une mauvaise idée et elle ne passera pas. Je vous posterai votre lettre. Et avec ça ?
Il se recula un peu. Il me paraissait plus massif à présent, comme si ses paroles l’avaient gonflé d’air. J’entendais le bruit de sa respiration, le ronflement de ses poumons sous son tablier et sa chemise, et, à cet instant, j’aurais voulu avoir des os plus solides. J’aurais voulu être capable de trouver les mots justes, cinglants.
— Nous sommes les égales des hommes. Nous devrions avoir les mêmes droits qu’eux, dans tous les domaines.
L’épicier émit un petit rire dédaigneux.
— Les égales des hommes ? Ça, ça m’étonnerait. De toute façon, ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu parler de ça dans le coin.
— Du vote des femmes ?
— D’égalité. De cette histoire d’être égaux. Vous allez me demander pourquoi, forcément. À cause de la maison où vous travaillez, mademoiselle. Ils se prenaient pour des rois dans leur château. Pour eux, on n’était que des chiens bons à recevoir des coups de pied.
Je me crispai.
— Les Holligans ?
— Oui, les Holligans.
Jarvis cueillit le crayon derrière son oreille et écrivit dans un carnet.
— Personne ne les aimait. Il n’y en a pas un à Barcombe à qui cette famille manque ou qui en garde de bons souvenirs. Si cette maison est restée vide aussi longtemps, c’est que personne ne voulait l’acheter. Leur tombe n’est pas entretenue parce que personne ne les pleure. Certains au village vont jusqu’à refuser de prononcer leur nom… leur nom ! Et la maison, hein ? Avec ses jolis jardins et ses haies ? Elle a beau avoir un nouveau propriétaire, c’est toujours la maison des Holligans. C’est toujours la terre des Holligans. L’air qu’on y respire à l’intérieur sera toujours l’air des Holligans.