chapitre 7

3562 Mots
Ma vie londonienne avait été hantée par les mauvais rêves. Ma crainte diurne des fractures se transformait la nuit en songes où mes dents me pleuvaient dans les mains ; j’étais un clavier de piano sur lequel couraient des doigts inconnus. Mais c’était le laudanum qui suscitait chez moi les rêves les plus noirs. On me retirait mes os ; des hommes sans visage me démantelaient, ils sortaient mes côtes par mon nez, mon fémur par ma bouche comme dans un rituel ancien contre lequel j’essayais de résister. Et je me réveillais avec une soif terrible. De l’eau… Je cherchais à tâtons mon verre sur ma table de chevet. Avec le temps, ces rêves s’étaient estompés. Je redoutais moins les fractures et les luxations, et l’opium avait disparu de ma vie. Les rêves s’étaient faits rares et je les oubliais au réveil. Pourtant, celui-là, je m’en souvins. J’y pensais encore en m’habillant. Je me coiffai, regardai mon reflet dans la glace et j’eus l’impression, brièvement, que ma mère passait derrière moi, je crus voir son image glisser sur le miroir. Mais il n’y avait dans mon dos que l’armoire. Je me levai, ouvris les rideaux et découvris la pluie, ruisselant sur le lierre, crépitant contre les carreaux. Je soulevai le panneau inférieur de la fenêtre pour respirer le parfum du jardin mouillé, sortis ma main, et mon rêve s’éloigna. Mme Bale me réserva un accueil empressé – « Ah ! La voilà ! » – comme si elle m’avait attendue avec impatience. Je cherchai des yeux les petites bonnes mais elle était seule à touiller une casserole. — Bonjour, mademoiselle Sharpe. Je crains que la journée ne s’annonce bien grise. J’avais espéré que le beau temps persiste, mais il semblerait que nous devions nous contenter de la pluie. Sur ces paroles, elle servit le thé et se lança dans une liste des avantages d’un temps pluvieux : ça lavait les carreaux, ça renouvelait l’eau du bassin qui commençait à verdir, ça ravivait le ruisseau et, en fin de compte, les plantes du jardin s’en féliciteraient toutes. Évidemment, au village, il y en aurait qui maugréeraient, toujours les mêmes : la mère Rudd et son arthrose, le forgeron de Lower Barcombe qui répugnait à ferrer des bestiaux mouillés. — Il y a des gens qui ne sont jamais contents. Je bus mon thé à petites gorgées en essayant de déterminer si c’était là son mode coutumier, si cette voix chantante et cet air affairé lui étaient vraiment naturels. Difficile à dire. Il y avait encore en elle une petite fille. Elle gesticulait comme si elle voulait soupeser l’air de ses deux mains, elle écarquillait les yeux, souriait constamment. De deux choses l’une : ou bien toute cette gaieté et cette animation étaient innées, conformes à sa nature profonde ; ou bien tout était calculé. Je n’arrivais pas à me décider. Ma seule certitude, c’était qu’en dépit de son baChrisage elle était éreintée. Elle avait toujours ses bourses foncées sous les yeux. Je tenais ma tasse à deux mains. — J’aurais aimé visiter un peu plus le jardin aujourd’hui. — Oh, mais il faut ! Il y a tant de recoins à explorer ; c’est ce que je dis toujours aux filles. On pourrait passer des semaines à s’y promener et on n’aurait jamais tout vu. Ça change tout le temps, bien sûr. Les boutons en fleurs et les fleurs en baies. J’aime beaucoup le massif d’hydrangeas. Vous l’avez trouvé ? — J’aurais aussi voulu poster une lettre. — Ça, ce n’est pas compliqué. Barcombe se trouve à 800 mètres d’ici et il vous suffit de la déposer chez Jarvis, l’épicier. Il la postera pour vous. Mme Bale entreprit d’essuyer les miettes sur la table du tranchant de la main. — C’est une promenade agréable. Vous descendez l’allée, vous passez devant chez les Fury, devant l’arbre pourri et vous longez les champs d’orge ; vous serez là-bas en un rien de temps. — Sauf que je ne pourrai pas aujourd’hui. À cause de la pluie. — Il y a un ciré dans la cabane des jardiniers. Je ne garantis pas sa propreté, hélas. Les garçons le prennent parfois, et Dieu sait ce qu’il y a dans les poches. Mais si vous voulez, n’hésitez surtout pas, vraiment. Son éternel sourire. Ce n’était pas la pluie elle-même que je redoutais. Des vêtements trempés, après tout, cela séchait. C’était le sol mouillé. Tout comme je craignais les parquets cirés, l’huile, le verglas, ainsi que je le lui expliquai. Pour moi, c’était périlleux. — Fury dit que le jardin du bas est en pente. — Oh, mademoiselle Sharpe ! C’est un endroit horrible. Il a raison. C’est tellement raide que j’ai toujours refusé d’y aller. Et puis ça sent mauvais. Ça grouille d’escargots. Vous croiriez qu’avec toute cette eau il y aurait de la lumière ? Pas du tout. Il y fait noir, et il y a de la mousse partout. Un souvenir parut revenir à Mme Bale. Elle se tut et se sécha les mains sur un torchon, se tourna vers la pluie, me présentant son profil. Cils courts, bas du visage légèrement affaissé. J’en avais une vision si nette que j’aurais pu en tracer les contours ; un camée que j’aurais porté sur une broche. Mme Bale avait-elle été belle ? L’était-elle encore ? Elle avait des cheveux châtain foncé. Des yeux ronds et noirs. Un homme au moins avait dû la trouver belle : son alliance étincela quand elle posa son torchon. — Pourrais-je faire la connaissance de M. Shwartz aujourd’hui ? Il est rentré, je l’ai entendu marcher à l’étage tard dans la nuit. Vraiment tard, vers les 3 heures du matin. Mme Bale se tourna vers moi et, l’espace d’un instant, elle changea de physionomie : elle perdit son sourire et ses mains se figèrent. Elle me dévisagea comme si mes paroles recelaient un sens caché qu’elle cherchait à déchiffrer. — M. Shwartz ? Non. Il n’est pas encore de retour. — Pourtant, si. J’ai entendu des bruits de pas. — Non. Je vous l’ai dit, mademoiselle Sharpe : la maison est vieille, elle craque de partout. Il ne faut pas y prêter attention. — Les courants d’air ? Elle me gratifia de son beau sourire. — Les courants d’air. Exactement. Je peux demander à Fury de vous poster votre lettre, si vous voulez. Ou à un des garçons. Ils traversent Barcombe en rentrant chez eux et il y en a un ou deux en qui on peut avoir confiance. Je fis non de la tête, sur mes gardes. C’étaient bien des pas que j’avais entendus. Et je tenais à visiter Barcombe-on-the-Hill et à apprendre à poster moi-même mes lettres. Ce jour-là, je me cantonnai à l’intérieur. J’aurais adoré endosser le ciré, m’aventurer dehors et regarder la pluie rider l’eau du bassin et alourdir les branches. Écouter le crépitement des gouttes sur la capuche du ciré, comme dans la description que ma mère m’avait faite de Londres sous l’averse. Mais je n’oubliais pas le risque de chute. Une seule fracture, et c’en était fini de mon ambition de créer le paradis privé pour lequel on m’avait passé commande. J’optai dès lors pour une exploration de la maison. Je longeai le couloir en laissant ma main caresser les boiseries, tourner les poignées des portes. Treize années à l’abandon ? Des dégradations étaient visibles un peu partout. Le salon était la pièce la plus colorée, la plus aérée ; on voyait qu’elle était habitée et entretenue, et pourtant subsistaient des toiles d’araignées entre les meubles, de l’humidité dans les coins et dans l’âtre un tas de feuilles d’automne qui n’avait pas été déblayé. Dans la bibliothèque, je ne trouvai pas le moindre bouquin. Seulement des rayonnages où des livres avaient dû être rangés à l’époque des Holligans, des rayonnages qui à présent collectionnaient la poussière et les frêles dépouilles, fines comme du papier, d’araignées aux pattes recroquevillées dans la mort. Il y avait un bureau fendu mais pas de chaise. Un carreau de fenêtre fêlé et des plantes grimpantes tellement touffues sur le mur extérieur que la vue était bouchée par des feuillages noirâtres. Comment une bibliothèque pouvait-elle ne contenir aucun livre ? Et s’appeler quand même bibliothèque ? Les autres pièces étaient tout aussi nues. Le tapis de la salle à manger portait des marques de pieds de table. Sur le manteau de la cheminée, une potiche en porcelaine contenait un bouquet de lavande séchée dont le parfum n’était plus qu’un souvenir. Dans ce qui portait le nom de fumoir, les murs étaient jaunâtres, la rosace du plafond marron. Et le cèdre que l’on apercevait par la fenêtre assombrissait encore la pièce de sorte que, lorsque je fermai la porte derrière moi, je sus que je n’y retournerais pas. Je n’envisageais pas de visiter les chambres des bonnes ni celle de Mme Bale. En revanche, je pénétrai dans toutes les pièces du rez-de-chaussée. Pour conclure que seules quatre d’entre elles possédaient un semblant de vie : la cuisine, le salon, ma chambre et la salle de bains avec son carrelage bleu et blanc et sa peinture écaillée. Nous étions quatre à nous en servir, si bien qu’il m’arrivait de trouver sur le sol des empreintes de pied humides. De la savonnette parfumée à la rose je retirais des cheveux roux, ceux de Harriet. Il en restait une. Au début, je crus que la porte lambrissée de panneaux de bois, en face de la mienne, au bout du couloir, n’était qu’un placard. Mais, à l’intérieur, il y avait un lit. Ainsi qu’un bureau assez volumineux poussé contre la fenêtre, comme placé là pour un écrivain qui puiserait son inspiration dans la vue des topiaires et du houx. Alors que j’étais debout sur le seuil, Ben passa derrière moi. Elle avait une serpillière à la main et n’y alla pas par quatre chemins : — Qu’est-ce que vous cherchez ? — Rien. Quelle est cette pièce ? Elle pinça les lèvres. — Le Chrisard. Enfin, c’était. Quand M. Shwartz a acheté, il y avait une table de Chrisard là-dedans. Les souris avaient grignoté le tapis et il était plein de taches que Mme Bale ne s’expliquait pas mais refusait d’essayer de faire partir. Du sang, qu’elle disait. On l’a brûlée près du tas de compost. Elle haussa les épaules et s’éloigna. Je restai là quelques instants. Une seconde chambre d’amis ? Apparemment. Comme elle était plus grande que la mienne, je me demandai pourquoi on ne me l’avait pas proposée. Cela dit, la mienne me plaisait davantage : j’aimais sa porte dérobée sous l’escalier, et le fait qu’elle recevait le soleil au petit matin. J’avais pris en affection l’odeur d’herbes aromatiques et ma vue sur le jardin de simples. Holligans. Je me répétais ce nom tout en visitant la maison. Le domaine leur avait-il toujours appartenu ? J’imaginais la vie qu’ils y avaient menée : les jeux de carte, les tapisseries, les cols doublés de fourrure, le froufrou des longues jupes balayant le sol. En hiver, l’odeur de la cannelle. Et les enfants ? Je les voyais courant dans le long couloir sous les crochets où n’était plus suspendu aucun tableau. Des crochets qui avaient supporté le poids de portraits, de paysages, de natures mortes de gibier et de fruits. Je discernais la trace des toiles sur le mur. Leurs fantômes. C’est ainsi que, par cette journée pluvieuse, j’eus la vision d’une famille réunie autour d’un grand sapin de Noël installé dans le hall d’entrée. L’argenterie brillait à la lueur des chandelles. Et je pensai à Mme Bale. Certes, il y avait chez elle quelque chose d’enfantin. Même un côté espiègle, dans ses gestes, ses chuchotements et ce sourire permanent, comme vissé sur son visage, et trop large. Mais je décelais aussi en elle une noirceur. Une part d’ombre. Et c’était cette ombre, me semblait-il, qui l’empêchait de dormir. Des courants d’air, avait-elle dit. Mais ces bruits au-dessus de ma tête n’avaient pas pu être causés par un déplacement d’air. Ce que j’avais entendu, au milieu de la nuit, c’était quelqu’un qui faisait lentement, précautionneusement, passer le poids de son corps d’un pied sur l’autre. J’en étais sûre. Je levai les yeux. Un escalier sombre. Une rampe en bois polie par le frottement des mains. Je m’en emparai et gravis les marches. Une ascension rectiligne jusqu’à un palier réchauffé par un petit tapis. Et là, je tombai nez à nez avec une peinture. Je m’arrêtai net : c’était la première œuvre d’art que je voyais dans cette maison. Une femme étendue sur un tissu drapé dans un cadre doré. Une femme nue. Entièrement nue. Son bras gauche reposait sur le haut de sa cuisse et c’est seulement grâce à un léger déhanchement que sa posture conservait un semblant de pudeur. Mais le reste était exposé : un corps beige rosé, bien en chair, tout en courbes, dont les os paraissaient absents. Elle était brune, évidemment, comme toutes les beautés. Et son teint opalin accentuait par contraste la palette sombre de sa chevelure, tout comme derrière elle le fond évoquant un monde nocturne ; elle était éclairée par une seule source lumineuse provenant d’une lanterne. Ombres et secrets. À ma gauche, un couloir s’ouvrait, obscur. Le pendant identique de celui du rez-de-chaussée mais qui, je ne sais pourquoi, me parut plus étroit. « Il a ses appartements. » J’essayai la poignée de la porte la plus proche, et elle s’ouvrit. Mais j’entrai dans du néant. Comme la bibliothèque et le fumoir, c’était une pièce sans vie. Peut-être même était-elle encore plus vide, car il n’y avait ni rayonnages sur un tapis de feuilles mortes ni décolorations sur les murs à l’emplacement de tableaux disparus. Dehors, le murmure de la pluie. Et puis cette douce lumière bleutée qui vient avec la pluie, de sorte que la pièce paraissait encore plus mystérieuse. Le sol était couvert d’une épaisse couche de poussière que personne n’avait foulée et où je laissai l’empreinte de mes pieds. Mes deux pieds, et l’œil rond de ma canne. — Que faites-vous ici ? Les mots me firent l’effet d’une gifle. Piquée au vif, je me retournai. Son côté femme enfant s’était volatilisé, tout comme son éternel sourire. — Je vous l’ai dit pourtant. C’est l’étage de M. Shwartz. — Oui. Mais je ne savais pas que je n’avais pas le droit d’y monter. — Pourtant c’est bien ce que cela veut dire ! Vous n’avez aucune raison d’être ici ni le droit de fouiner… À ouvrir les portes, à rôder comme une goule ! Sortez d’ici tout de suite. — Mais je ne touche à rien. — Sortez ! Ouste ! J’obtempérai, mais pas de bon gré. Sans me presser, je pivotai. — Pourquoi toutes ces pièces vides, madame Bale ? Sans mobilier. Pas même des malles ou des cartons. Elle plissa des yeux méfiants. — Puis-je, à mon tour, vous demander en quoi cela vous regarde ? Descendez, maintenant, s’il vous plaît. — Et le nu ? Il y a une histoire derrière ce tableau, la connaissez-vous ? Je suis étonnée que ce soit le seul dans la maison alors qu’ailleurs il y a partout des crochets sans rien… — Mademoiselle Sharpe. Elle articula mon nom en levant la main comme si elle brandissait une pierre : un avertissement clair, et sévère. Je sentis son regard sur moi alors que je rebroussais chemin dans le couloir. Espiègle ? Je n’étais plus de cet avis. Son grand sourire n’était pas non plus crédible. Oui, il y avait en elle une part d’ombre. Au milieu du couloir, je me retournai pour lui faire face. — Vous ne m’avez pas dit que je n’avais pas le droit. Vous ne m’avez pas dit que c’était interdit, et pourtant vous me réprimandez. Je la mettais au pied du mur, sans ambages. Ses yeux lancèrent un éclair avec au fond une lueur particulière… De quoi ? De colère ? Je n’aurais su le dire. — Eh bien maintenant, vous le savez. Ce soir-là, le repas se déroula dans un silence indiquant qu’elles étaient toutes au courant. Ben et Harriet avaient été avisées de mes vagabondages, et étaient mieux au fait de ma nature franche et directe. La pluie tombait. On reposait précautionneusement les verres d’eau. — Toute cette pluie nous réserve un beau mois de juillet, au moins. La gouvernante sourit avec une gaieté forcée. Je n’en croyais pas un mot. Elle était fort capable de taper avec une règle sur les doigts d’un petit écolier. D’abattre son maillet de juge et de poser un carré d’étoffe noire au moment de prononcer le verdict de la peine capitale. Plus tard, alors que je me retirais pour la nuit, j’entendis les pas légers de Mme Bale derrière moi et elle appela mon nom de sa voix d’avant, mélodieuse, enfantine. Je me tournai pour la trouver souriante. Elle avançait les épaules rentrées, comme penaude, et tenait son visage en coupe entre ses mains, à croire qu’elle voulait cacher ses joues rouges de honte. — Oh, j’espère que vous ne m’en voulez pas pour tout à l’heure, mademoiselle Sharpe. Je ne sais pas ce qui m’a pris et je crains de vous avoir surprise d’une vilaine façon. Vous m’avez lancé un de ces regards ! Je qualifierais votre attitude d’effrontée, si je puis me permettre. Bien sûr, je comprends pourquoi. C’est ma faute, totalement, je ne vous avais pas informée des usages de la maison. En fait, la seule chose à retenir, c’est que l’étage est le domaine réservé de M. Shwartz, un point c’est tout. Nous autres n’avons pas le droit d’y mettre les pieds. Même les filles pour y faire le ménage. Alors, je vous en prie, ne le prenez pas mal. Il souhaite être tranquille, voyez-vous. — Mais vous, vous y montez. Forcément. Vous lui ouvrez et fermez ses fenêtres. Elle saisit sa tresse à deux mains, comme si elle voulait s’y accrocher. — En effet, j’y monte. Il m’y a autorisée. Quand il est là, je lui apporte ses repas. Son linge et, de temps en temps, le journal. — Vous dites qu’il occupe là-haut un ensemble de pièces. — Oui, et une salle de bains. — Mais la pièce que j’ai vue est vide. Étant donné la quantité de poussière, elle n’a pas été occupée depuis des années. — Ses appartements, dit-elle sans se départir de son sourire, donnent sur le côté sud. Les pièces au nord sont désaffectées, comme vous avez pu le constater. Mais un jour il les fera restaurer, j’en suis sûre, et alors elles seront splendides, comme le sera le reste de cette maison. Elle prenait soin de me fournir des explications, mais je demeurais perplexe. — Donc quand M. Shwartz est à Black Rentals, il ne lui est pas nécessaire de quitter son étage ? Il peut rester là-haut tout le temps ? — Oui. — Pourquoi ? Pourquoi faire une chose pareille ? Cela n’a pas de sens. J’avais beau me rendre compte qu’elle n’en pouvait plus de cet interrogatoire, je tenais à savoir, quitte à me montrer impolie. — Souffre-t-il de quelque mal ? Vit-il en reclus ? Ma question la fit rire. Un éclat de rire cristallin et railleur, déplaisant. Je me sentis vexée. — Oh, mon petit ! En reclus ? Alors qu’il n’est pas chez lui en ce moment ? Non, mais quand il est à Black Rentals, il aime profiter de sa tranquillité et de sa propre compagnie. Et pourquoi pas ? N’a-t-il pas mérité le droit de faire ce qui lui plaît ? Il a tout ce qu’il lui faut dans ses appartements, qui sont très confortables. Je réfléchis à sa réponse, qui ne me satisfaisait pas. Elle attendit. Sans doute se préparait-elle à une autre question de ma part. Comme rien ne venait, elle fit porter le poids de son corps sur l’autre jambe et tripota le petit crucifix en argent qu’elle avait autour de son cou. — Je suis chargée de tenir sa maison, voyez-vous. Je suis obligée de le faire selon ses désirs, et de penser avant tout à ce qu’il souhaite. Est-ce assez clair pour vous ? Mais, à vrai dire, mademoiselle Sharpe, je pensais aussi à vous. — À moi ? Son sourire s’était évanoui. Son visage était grave, son regard fixe. — À votre sécurité. — Ma sécurité ? Vous voulez parler de mes os ? Madame Bale, j’ai 20 ans et… — Pas à vos os ! s’exclama-t-elle d’une voix sifflante et précipitée en jetant un coup d’œil derrière elle, comme si elle craignait qu’on l’entende. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’est pas prudent de monter à l’étage ! Ni de marcher dans ce couloir, ni de gravir l’escalier. Mme Bale secoua la tête. — Je ne peux pas vous en dire plus, du moins pas pour le moment… Dieu sait ce que vous penseriez de moi. Vous me prendriez pour une folle, c’est certain, et retourneriez vite à Londres. Mais croyez-moi, je vous en prie, mademoiselle Sharpe, il vaut mieux que vous vous absteniez. À moins qu’il ne vous y invite expressément. — Qu’il ne m’y invite expressément ? — Oui. Car je suis sûre qu’il voudra vous voir. Mais autrement, restez là où vous n’avez rien à craindre. Les jardins, votre serre. Cantonnez-vous au rez-de-chaussée.
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