chapitre 6

4262 Mots
Je me laissai lentement choir dans un fauteuil. Le x était petit et dur, mais le F de Shwartz était une majuscule décorative reposant sur une ligne sinueuse, à la manière d’une liane déliée ou d’une queue d’animal. Ce qui me donnait une petite idée du personnage. Chaque filin de palissage était tendu, mesuré. Les balais étaient espacés de façon régulière contre le mur de brique. Il était, supposai-je, un homme méticuleux. Prévoyant, amoureux de la précision. Mais aussi un homme pour lequel les plantes et le jardin avaient la priorité. Indiscutablement. Il avait acheté une maison où la plomberie se cabrait chaque fois qu’on ouvrait un robinet, une maison où avaient niché des corneilles, et pourtant, plutôt que de la restaurer correctement, il avait dépensé son argent, son temps et ses soins à ceci : une grande serre pour palmiers et plumbagos. En outre, le personnel de maison se résumait à trois personnes – une gouvernante ingénue qui souffrait d’insomnies et deux petites bonnes maussades –, tandis que, pour le jardin, il y avait sept garçons et Fury, qui travaillait ici depuis quarante ans. « En temps voulu. » Je levai brièvement les yeux sur la façade de la maison. Les fenêtres de l’étage, ouvertes, regardaient le paysage du Gloucestershire. De là-haut, on voyait sûrement, au-delà de la cour et des dépendances, les champs et les bois. Une petite brise agitait les rideaux, les aspirant parfois vers l’extérieur. Je songeai : si seulement elle pouvait me voir. Dans cette serre, les cheveux libres. Oh, comme sa méridienne verte me paraissait loin. Et je pensai à l’heure. On était aujourd’hui dimanche ; ils étaient tous à l’église, assis sur des bancs de bois encaustiqué, personne n’errait dans les jardins. Je me levai, pris ma canne et m’en fus explorer le domaine de Black Rentals. La pelouse de croquet tenait lieu de point de départ. La maison – sa porte-fenêtre, sa terrasse, ses vasques de lavande – en marquait un côté. Mais les trois autres étaient bordés de haies d’ifs et de hêtres. Et ces haies étaient immenses, deux fois plus hautes que moi. Au cours des semaines à venir, j’observerais que leurs ombres portées en fin d’après-midi s’allongeaient en travers de la pelouse avec une précision mathématique. Quant au croquet, je n’en vis même pas une trace. Mais par la suite, j’assisterais à la version sauvage et bruyante du jeu telle que la pratiquaient les garçons. Les maillets faisaient office d’armes, la règle du jeu était prescrite par des cris de guerre, et les boules roulaient sous les haies dans des craquements de rameaux, des jets de pétales ou l’envol d’un oiseau surpris. Un passe-temps dangereux pour mes os. En outre, je trouverais parfois au hasard de mes promenades des arceaux enfoncés dans le gazon ; des arceaux rouillés déformés par l’usage, qui a priori n’avaient rien de menaçant. Pourtant il m’aurait suffi d’en heurter un avec mon gros orteil pour provoquer une catastrophe. Je le savais. Aussi je les déterrerais et je les abandonnerais sur les bancs. Des passages voûtés avaient été ménagés dans ces murs de verdure. Et chacune de ces portes débouchait sur des sentiers différents, certains pavés de briques, d’autres de dalles en pierre, d’autres encore d’herbes folles. Ces sentiers s’enfonçaient dans les profondeurs du jardin. Leurs méandres, un vrai rêve de promeneur, menaient dans des recoins ou à de larges allées ensoleillées, à des bancs, des vergers, des points de vue sur la campagne. Ils contournaient des bassins ou des tas de compost, des ruches ou des citernes d’eau de pluie, des robinets défiant la rouille, qui se secouaient de leur torpeur quand on les tournait. Il y avait aussi d’autres jardins nichés à Black Rentals ; en marchant au petit bonheur, je découvris ces espaces clos, carrés, à l’écart du monde, fermés de quatre côtés par des haies, où l’on pénétrait comme dans des pièces qui accueillaient chacune des essences particulières. Le jardin blanc uniquement des plantes aux fleurs blanches ou aux feuilles pâles : phlox, acanthes, lamiers blancs. Le jardin des fuchsias se parait de rose. Le jardin des bains présentait en son centre, comme il se doit, un grand bassin circulaire, et sur le côté un portique où étaient peints des visages sortis de l’Antiquité romaine qui me mirent mal à l’aise, me donnant l’impression d’être épiée. Je lui préférai la voûte de verdure faite de tilleuls et, plus loin, les bordures qui d’ici quelques semaines flamboieraient d’un rouge écarlate : lobélie vivace, dahlia et, déjà, une rose d’un rouge si éclatant que j’aurais pu m’y réchauffer les mains. C’étaient des b****s de terre foisonnantes, couleur de feu. Et moi j’étais là, les oreilles remplies par le bourdonnement des abeilles. Nulle part ailleurs n’existait un lieu pareil. Même si je n’avais rien vu du monde, j’en étais convaincue. Je touchai la barrière qui me séparait du bois de hêtres. Sous le cèdre du Liban, j’inspectai les creux dans les branchages où nichaient des pigeons ramiers qui me rendaient mes regards avec curiosité. J’émergeai ensuite dans une lumière éblouissante pour y contempler les vestiges d’un jardin de topiaires : quatre troènes jadis taillés en forme d’oiseaux. Le passage du temps avait allongé leur plumage ; le vent, la sécheresse et la pluie anglaise les avaient troués et dégarnis, mais ils composaient toujours un univers de sculptures végétales. Émerveillée, j’en fis le tour. Imparfaits, oui, mais toujours là. Un court de tennis. Un pavillon sombre au toit de chaume où des meubles achevaient de rouiller. Un bois de hêtres fendu d’une allée centrale, à la manière d’une nef. Un verger à l’abandon, livré aux graminées et aux boutons-d’or, à l’exception d’un sentier étroit. Au bout de celui-ci, un monticule de terre rectangulaire qui me fit penser à une tombe. Mais si c’en était une, aucune pierre ne la marquait. Et enfin le potager. Celui-ci couvrait peut-être un quart du domaine de Black Rentals : un terrain plat à découvert où s’alignaient les rames à haricots en noisetier, les pots à blanchir la rhubarbe en terre cuite et des rangées et des rangées de plants bruissant dans la brise. Un coin que je finirais par bien connaître. J’y recevrais une poignée de pommes de terre à rapporter à la maison ; j’y retrouverais les aides-jardiniers. Pour l’heure, toutefois, il n’y avait que moi et les légumes. Au bout de petits bâtons piqués dans la terre, des noms : Haricot d’Espagne, Sureau noir Black Beauty, Pomme de terre British Queen, Artichaut impérial. Je repérai des traces de passage récent. Des empreintes de pas. Des binettes contre la cabane à outils. Une bêche, plantée toute droite à la manière d’un arbre. J’avais de nouveau la curieuse sensation que l’on m’épiait. Comme si, à l’instant où je débouchais dans le verger ou la voûte de tilleuls, quelqu’un se hâtait d’en sortir ; l’impression que, si je posais ma main sur une chaise, le métal aurait conservé la tiédeur d’un corps. Cette pensée me perturbait. Et je me la reprochai – n’étais-je pas sotte ? – sans pour autant parvenir à m’empêcher de scruter les haies sur toute leur longueur. Pour en avoir le cœur net, je fis le tour complet de la pelouse. Plus tard, à la cuisine, j’en fis la réflexion à Mme Bale. — Dans le jardin, tout à l’heure, j’ai cru que l’on m’espionnait. Cela vous est-il déjà arrivé ? — Que quelqu’un m’espionne ? Non, mon petit. Je lui demandai aussi quand M. Shwartz serait de retour à Black Rentals. — J’ai des questions à lui poser. Quel âge a le bois de hêtres, par exemple ? Qui a peint ces visages romains ? Et… — Vous n’avez qu’à demander à Fury. Elle avait répondu avec trop de précipitation. Puis elle se détendit, retrouva son sourire et me répéta d’une voix plus joyeuse, presque nonchalante : — Fury… pas M. Shwartz. Fury est ici depuis beaucoup plus longtemps, c’est à lui qu’il faut vous adresser. C’est lui qui sait. Je découvris les jardins silencieux et déserts. Mais le lendemain, tout avait changé : je fus réveillée par un sifflotement. En m’haChrisant, je m’aperçus que ce n’était pas le seul bruit, loin de là. Les garçons débarquaient à 9 heures chaque matin, sauf le dimanche. Et alors que je ne pouvais pas encore les voir – ils étaient au potager, m’informa Harriet ; ils commençaient toujours par là –, je me tins sur le seuil, ma tasse de thé à la main, l’oreille aux aguets. Des insultes volaient comme des projectiles. Des ordres fusaient, apparemment ignorés et, tout d’un coup, un hurlement : un coup de poing envoyé ou reçu. J’aurais volontiers marché en direction de ces bruits. Mené l’enquête. Mais quelque chose m’arrêta. Le fait d’ignorer tout de ce monde-là, faute de ne jamais avoir eu affaire à un jeune homme, m’aurait plutôt poussée à satisfaire ma curiosité et à aller me présenter. Mais la prudence m’incitait à me tenir à l’écart de toute forme de commotion. J’entendis des claquements de métal, bêche contre bêche. Un éclat de voix, sonore et rieur : « Lâche-moi ! » Machinalement, je baissai les yeux sur mon poignet où le bleu de mon hématome s’assombrissait : le moment était mal choisi pour faire leur connaissance. Je sortis à la recherche de Fury. Le jardinier attitré de Black Rentals depuis quarante ans, qui avait transporté ma malle dans ma chambre à mon arrivée sans se plaindre. Une vie entière passée dans ces jardins. J’étais donc à l’affût d’un homme au dos voûté à force d’avoir poussé sa brouette. La peau aussi dure que de l’écorce. Et sur la tête, une fine touffe de cheveux blancs ébouriffés comme la fleur du pissenlit. Je l’aperçus sous un magnolia. C’était lui, à ne pas s’y tromper : le bruit net et régulier de sa bêche qu’accompagnait un fredonnement monocorde. Il s’appliquait avec le soin et la précision qui, je supposais, étaient ceux de tout chef jardinier. Il semblait totalement absorbé par sa tâche : il posait un pied sur le bord du rectangle de métal, y pesait de tout son poids afin que la lame s’enfonce, puis il soulevait son pied, pliait les genoux, changeait sa main de place sur le manche et retirait la bêche comme si la terre dormait et qu’il ne voulait pas la réveiller. Je me dis alors : C’est ainsi qu’il a toujours fait. Autour de lui sautillait un rouge-gorge gourmand de vers de terre. — Vous êtes monsieur Fury ? Il se redressa. — Ah ! J’ai été averti de votre arrivée. Oui, c’est moi, quoique je ne me rappelle plus quand on m’a donné du monsieur pour la dernière fois. Toute ma vie j’ai été Fury, pour mes voisins, mes amis. Ma femme, même. Il planta sa bêche à la façon d’une hampe de drapeau. — Je trouve que votre nom est beaucoup plus beau. — Vraiment ? — Sharpe, n’est-ce pas ? Un champ d’eau ? Oui, tellement plus beau. Voilà un vrai nom de jardinier. — Il est trop long. — Trop long ? Les plantes en ont de bien plus longs. Fury sortit de sa poche un mouchoir dont il se tamponna délicatement le nez. — Eh bien, mademoiselle Sharpe. J’espère que vous êtes confortablement installée. — Oui. Tout le monde est très gentil. Et ces jardins sont… Fury sourit. — Vous les aimez ? Pour moi il n’y a pas d’endroit plus magnifique sur Terre. J’ai fait mes premiers pas dans le verger, en tout cas c’est ce qu’on m’a dit. J’ai vu de jeunes pousses devenir des arbres énormes. Je me rappelle mon père plantant ces haies, et voyez comme elles ont poussé. Et, bien sûr, tout cela s’est passé en un clin d’œil. Il plia son mouchoir, renifla une fois. — Votre père était jardinier ? — Oui. Jardinier des Holligans pendant plus de cinquante ans, comme son père avant lui. Mes premiers souvenirs, c’est mon grand-père balayant les feuilles de la terrasse. L’hiver où il est mort. J’avais déjà entendu ce nom. — Les Holligans. Ils habitaient ici ? — Oui. Pendant des années. Le dernier des Holligans est mort en 1901, et depuis… Bon, il n’y a pas vraiment eu de propriétaire jusqu’à M. Shwartz. Mais vous devez être au courant. — Mme Bale m’a dit que la maison était abandonnée. — Abandonnée ? reprit Fury, qui parut réfléchir. Le mot est un peu fort. Vous aurez sans doute remarqué que Mme Bale a tendance à exagérer. Je ne dirais pas à l’abandon. Mais négligée, oui, en effet. Un lointain cousin des Holligans venait de temps à autre. Il m’est arrivé de causer un peu avec lui. Il ne restait jamais longtemps. Une semaine ou deux par an, peut-être. C’est lui qui a fini par vendre à M. Shwartz. Il paraît que vous venez de Londres ? J’étais déconcertée. — Ainsi l’entretien de la maison a été négligé, mais pas celui du jardin ? Cela n’a aucun sens. — Ah. C’est qu’à la mort du dernier des Holligans il fut entendu, et c’était une clause du testament, qu’un jardinier demeurerait attaché à Black Rentals. Je vois que ça vous surprend, mademoiselle Sharpe ! Je sais, c’est étonnant. Le jardin a toujours été entretenu, même quand la maison menaçait de tomber en ruine. Personnellement, je n’y voyais pas d’inconvénient. Sauf qu’il y avait trop de travail pour un seul homme. Même avec l’aide de mon fils, je ne pouvais pas m’occuper de tout. Fury marqua une pause. — Albert, mon fils. Il est jardinier ici. Vous le verrez… il est grand. Il leva la main au-dessus de ma tête pour m’indiquer « grand comme ça ». — Treize ans seul avec Albert ? Dans ce jardin ? Je n’en revenais pas. Cela semblait extraordinaire qu’un jardin continue à être entretenu alors que la maison était laissée à la merci des corneilles et des feuilles mortes. — Personne pour apprécier le fruit de votre travail ? Ce n’est pas du gâchis ? — Non. Albert et moi, on était là pour admirer. Voir les bulbes fleurir au printemps. Et puis on avait le potager. Fury avait l’air perplexe. — Mme Bale m’a dit que vous aviez votre franc-parler. Eh bien, pour une fois, elle n’a pas exagéré. Mon franc-parler. Piquée au vif, je me redressai. — Pourquoi ? C’est juste que tout ça m’intéresse. Je trouve dommage de ne pas savoir tout ce qu’il y a à savoir. M. Shwartz a quand même acheté la maison ? — Oui. Il a engagé les aides-jardiniers. Il nous a fournis en nouveaux outils, et il nous paie généreusement. — Il doit adorer ce jardin. Vous le voyez souvent ? Fury regarda sa main droite. Il la ferma et la rouvrit lentement, comme si d’avoir manié la bêche avait déclenché une douleur. — Je devrais vous présenter Albert, mademoiselle Sharpe. Nous sommes assez contents, sa mère et moi, de voir qu’on a élevé un jeune homme travailleur et honnête. On a aussi un aîné, mais il est marié et habite maintenant Moreton, nous le voyons peu. Il n’avait pas répondu à ma question. Peut-être l’avait-il comprise de travers. Ou bien ma question l’agaçait et il cherchait à faire diversion. Ce qui m’incita à m’approcher un peu plus de lui. — Vous le voyez beaucoup ? Je veux parler de M. Shwartz. — Non. Il est souvent absent. — Quand rentrera-t-il ? — Je ne sais pas. Il le sait rarement lui-même, je crois. Ce rapprochement me permit de l’examiner de plus près. Les fins vaisseaux violet foncé sur son nez. Les gruaux de salive aux coins de sa bouche. Et lui me vit de même plus nettement. Ma clavicule déformée et mes cils de fantôme. Le blanc lunaire de mes yeux. — Leur membrane est transparente. Les capillaires et les veines se voient à travers, ce qui explique leur teinte bleutée. Qu’avez-vous entendu à mon sujet, Fury ? Que je suis une infirme ? Je pensais à la petite bonne. Pris de court, il déglutit, embarrassé. — Pardon. Je… Infirme ? Non. Personne n’a dit ça. Votre s**e, mademoiselle Sharpe, a été une surprise : nous attendions un jardinier de Kew. C’est ce dont nous avons discuté entre nous, du fait que vous êtes venue toute seule sans personne pour vous accompagner, et nous nous sommes demandé comment vous aviez acquis vos connaissances. Votre chevelure a été mentionnée, mais c’est normal. Des cheveux lâchés comme ça, ça se voit rarement… — Qu’avez-vous entendu d’autre ? — Les aides-jardiniers sont jeunes, vous comprenez. Ce sont de fortes têtes, et ils n’ont pas la langue dans leur poche. — Qu’avez-vous entendu ? Il se balança sur ses pieds, indécis. — Que vous avez eu un accident, votre voiture a versé, une roue vous est passée dessus, ou vous avez été piétinée par un cheval. Ou vous avez été une enfant mal nourrie. Les jumeaux prétendent que vous êtes une femme battue par un mari cruel. Je leur ai tiré les oreilles, mademoiselle Sharpe, je puis vous l’assurer. Mais c’est ainsi… Les nouvelles vont bon train, par ici. J’étais rougissante, désarçonnée. — Pouvez-vous leur dire que je n’ai jamais manqué de nourriture ? Et qu’il n’y a eu ni voiture ni mari. Pouvez-vous le dire aussi à Mme Bale ? Car je savais qu’elle se prêtait à ces ragots. Fury acquiesça. Et je me demandai à quelle vitesse cette information allait circuler dans ces jardins ou si, semblables aux mauvaises herbes, les rumeurs de dénutrition et de violence conjugale continueraient à proliférer et étoufferaient la vérité. — Si je puis me permettre… n’est-ce pas dangereux pour vous ? Voyager seule, c’est louable, mademoiselle, je ne le nie pas. Mais il n’y a pas trop de risques pour vos os ? Je songeai d’abord à me défendre, répliquer que j’en étais tout à fait capable, qu’une fracture faisait moins souffrir que la perte d’un parent et que je n’avais pas peur de la vie. Mais son expression était tendre, son intonation traduisait de l’inquiétude, il ne méritait pas une repartie cinglante. — Quelques-uns. Je dois faire attention aux sols inégaux. Aux chemins mouillés. Aux arceaux de croquet. — Aux sols inégaux ? Ah ! Je me permets dans ce cas de vous conseiller d’éviter le jardin du bas. Le connaissez-vous ? Il est à moitié caché par les taillis et tellement en pente qu’on ne peut pas se servir des brouettes. J’y ai moi-même fait une chute et, depuis, je refuse d’y descendre. Dès qu’il pleut, le ruisseau déborde et provoque des inondations. — Et le verger ? — Le verger ? — Le terrain y est accidenté là-bas aussi. Le monticule de terre dans le fond. — Bon, c’est vrai, j’ai tendance à laisser le verger vivre sa vie. Mademoiselle Sharpe… ? Fury baissa les yeux sur le massif de fleurs et se gratta le menton. — Si je puis me permettre d’ajouter quelque chose. Ces rumeurs ne doivent pas vous affecter. Je n’aurais jamais dû vous en parler, mais comme vous me posiez la question sans détour… Il n’y a pas de mauvaise intention de la part de ces garçons ; ils n’en causeraient pas s’ils n’étaient pas intrigués. Et vous avez dit « infirme » mais, mademoiselle, n’y a-t-il pas des plantes qu’il faut relever par du bambou ? Elles n’en sont pas moins ravissantes. Alors, je vous en prie, n’écoutez pas les racontars de ceux qui n’ont pas de cervelle. Je restai interdite. Seule ma mère m’avait déjà fait des compliments. Elle m’avait qualifiée de « radieuse », une fois. D’après elle, cette blancheur qui était mon signe distinctif faisait que j’irradiais de la lumière et que je ne devais pas en avoir peur. Elle disait aussi que la perfection chez l’être humain n’existait pas ; que si aucun défaut ne transparaissait dans les apparences, c’est qu’il se logeait au-dedans, ce qui était bien pire. Ça, je voulais bien le croire. Mais je ne m’attendais pas à ce que d’autres qu’elle me flattent. Cela me paraissait même assez suspect. — Bien, mademoiselle Sharpe, je ne voudrais pas prendre trop de votre temps. Et puis l’heure tourne et il y a ma plate-b***e… Il me donnait congé, pourtant je restai à l’observer pendant qu’il bêchait : son attitude digne et mesurée ; il tenait compte du manège du rouge-gorge et il y avait ce « han » qu’il se murmurait à lui-même en soulevant sa bêche lourdement chargée. — Fury ? Je lui demandai ce qu’était une groseille à maquereau. En dépit de mes lectures, et même si j’avais vu Millicent faire bouillir ces fruits pour les adoucir, j’étais intriguée. Le jardinier sourit. Il appuya la bêche contre lui et en parlant avec les mains me la décrivit, sa taille, sa forme. Une peau poilue. Une chair dont on voyait les veines quand on la regardait à contre-jour. Et oui, il fallait rajouter du sucre, parce que ces petites choses étaient acides. — Mme Fury en fait une excellente confiture. La cueillette s’effectuait de fin juin jusqu’aux moissons. Ce soir-là, nous étions assises toutes les quatre dans la cuisine. Il y avait du mouton, des pommes de terre et une poignée de petits pois que Harriet avait écossés l’après-midi même. Le pichet à eau était ébréché. Les serviettes repassées mais souillées de taches anciennes. — Il paraît que vous avez rencontré Fury, tout à l’heure, me dit Mme Bale. Près de la bordure rouge ? N’est-il pas gentil ? C’est un vrai gentleman. Et il travaille tellement dur… Ces jardins appartiennent bien sûr à M. Shwartz, mais ils sont l’œuvre de Fury et de son père avant lui, et du père de son père… Il vous a dit ? Ces jardins sont un enchantement, n’est-ce pas ? Elle énuméra d’une voix émue ses coins préférés : le banc de l’allée de roses ; les bois de hêtres en automne ; les troènes autrefois taillés en forme de paons. Elle accompagnait ses paroles de grands gestes. Les bonnes se taisaient, le nez dans leurs assiettes. En entrant dans ma chambre, je remarquai deux choses. Pour commencer, quelqu’un y était passé pendant mon absence. On avait touché à mes livres, interverti mes Contes et légendes des Indes et mon manuel d’anatomie. On avait aussi touché à la rose. Le soir de mon arrivée, l’avant-veille donc, elle était en bouton. À présent, elle avait perdu la totalité de ses pétales ; l’eau du vase était gluante et grise. Cela n’avait aucun sens. Comment une fleur en bouton avait-elle pu se faner aussi vite ? Les pétales avaient été arrachés. Délibérément. Je rapportai le vase à la cuisine. — Quelqu’un est entré dans ma chambre ? Harriet était seule. Elle sortit ses mains de l’évier en ouvrant de grands yeux. — J’ai fait votre lit ce matin. Mais non, elle n’avait pas touché à mes livres. Quant à la rose, elle secoua la tête. — Ça arrive à Black Rentals. Les fleurs ne durent qu’une journée ou deux. — Une seule journée ? Mais pourquoi ? — Mme Bale fait des bouquets et les pétales tombent très vite, parfois en quelques heures. Un jour, elle a posé des pivoines dans l’entrée et, en dix minutes, toutes les tiges étaient cassées. Elle dit que c’est la faute aux courants d’air. C’est une très vieille maison… J’eus envie de riposter que je n’avais pas senti un seul courant d’air. Et quand bien même il y en aurait eu, depuis quand un coup de vent fait-il tomber les pétales d’une fleur à peine éclose ? Depuis quand fait-il croupir l’eau d’un vase ou brise-t-il des tiges de pivoine ? Sauf qu’à ce moment-là j’étais épuisée ; j’avais récolté plusieurs hématomes en explorant le jardin, et mes articulations me faisaient mal. Je me contentai donc de lui souhaiter une bonne nuit. Le soir même, j’écrivis à Toni pour le rassurer : j’étais bien arrivée, ma chambre était confortable et non, je n’oubliais pas ma canne. Je signai : Bien affectueusement, Reine. Après, impossible de dormir. J’appelai le sommeil de mes souhaits, en vain. Je songeais à mon beau-père et aux kilomètres que ma lettre devrait parcourir pour se glisser entre ses mains fraîches et pâles. Je pensais aussi au jardin du bas. Et à l’étrange destin de ma rose. Je finis par m’assoupir. Pour rouvrir les yeux un peu plus tard, réveillée par les coups de la pendule sonnant 3 heures dans l’entrée. Je soulevai ma tête de l’oreiller. C’est alors que j’entendis le craquement. Un bruit doux, mais suffisamment net pour m’inciter à m’asseoir dans mon lit. Je retins ma respiration, guettant si le son se reproduisait. Il se reproduisit. Un deuxième craquement. Puis un troisième, et un quatrième. La tuyauterie ? La maison bougeant, sous l’effet d’un refroidissement de la température extérieure ? Ou quelqu’un marchant au-dessus de ma tête ; un renard reniflant l’air ? Quatre craquements, et puis plus rien. Je m’effondrai dans mon nid de couvertures et les arômes émanant de mon corps. Et je fis un rêve étrange : je mettais mes mains en coupe et des pétales en débordaient. Des pétales de la même couleur qu’un os ; ils avaient aussi la même texture poudreuse, et ma mère se mouvait quelque part à la périphérie. Je sentais sa présence, je reconnaissais le bruit feutré de ses pieds, mais je ne la voyais pas, alors que je l’appelais. J’appelais maman, et j’appelais son prénom.
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