Je restai longtemps assise, confortablement installée dans un fauteuil tendu d’un tissu à fleurs. J’examinais le bleu qui se formait sur mon poignet. Un silence immobile régnait dans la maison.
Je défis ma malle lentement. J’observai tous les petits rituels qui accompagnent une arrivée : déplier les vêtements, classer ses affaires, ouvrir et fermer les tiroirs. C’est ainsi que cela se fait. Il y avait quelque chose de rassurant à voir mon peigne en écaille de tortue sur la coiffeuse. Mes trois livres sur la table de chevet.
Londres me semblait à des milliers de kilomètres. Presque un souvenir, un lieu qui n’existait plus vraiment ; seul existait l’endroit où je me trouvais désormais, à cet instant. Cette chambre, à Black Rentals ; ces coussins et ces rideaux brodés. Cette rose solitaire dans son vase.
Je me peignai, l’oreille aux aguets. Mais les seuls craquements que j’entendis cette nuit-là furent ceux de mes os de voyageuse alors que je grimpais dans mon lit et éteignais ma lampe.
Une salle à manger du matin, c’était tout à fait cela. Ils avaient beau être tirés, les lourds rideaux laissèrent filtrer de bonne heure la lumière du jour. Je restai allongée à regarder la chambre s’éclairer progressivement. Je vis apparaître les fissures dans le plâtre des murs, les efflorescences causées par l’humidité.
Je n’étais pas pressée de me lever. Mais en tirant les rideaux, j’ouvris à un torrent de lumière qui se déversa dans la pièce et m’obligea à me protéger les yeux. Je mis du temps à accommoder. Derrière la vitre apparut peu à peu un jardin de simples, de forme carrée, bordé par un petit muret en pierre ; en son centre un cadran solaire, de la lavande, de la menthe. Là aussi régnait une sorte de silence immobile.
Être dehors. C’était mon désir le plus cher. Je ne voulais plus ni habitacles de voiture, ni compartiments de train, ni intérieurs de maison ! Je m’haChrisai et, munie de ma canne, ouvris la porte. La pendule sonna six coups. J’essayai la porte d’entrée : fermée à clé. La veille, Mme Bale avait dit du salon que c’était la plus belle pièce de la maison ; n’avait-elle pas ajouté que la porte-fenêtre donnait sur une pelouse de croquet ?
J’enfilai le couloir et pénétrai dans une grande pièce meublée de canapés et de lampes à pied. Les rideaux, rouges, étaient retenus par des embrasses dorées. Je vis sur une table d’appoint une carafe de brandy, un bol plein de roses qui répandaient leurs pétales sur le rebord de la fenêtre… Et Mme Bale. Car elle était là aussi, assise bien droite dans une bergère. Les mains croisées sur les genoux. Le regard dirigé vers la pelouse. Sa tresse comme une corde de c*****e.
— Madame Bale ?
Elle sursauta en se tournant vers moi comme si je l’avais saisie par le bras. Ses mains s’écartèrent l’une de l’autre et elle s’exclama :
— Oh ! Mademoiselle Sharpe. Vous m’avez fait une de ces frousses !
Elle trembla un peu, posa sa main sur sa gorge et poussa un soupir. Puis elle se leva en lissant sa jupe.
— Vous êtes aussi discrète qu’une souris, ma parole ! Peut-être parce que vous êtes si menue qu’on ne vous entend pas aller et venir, ou parce que votre canne vous ralentit. Et, mon Dieu, quelle chevelure ! Cette couleur, cette abondance, mademoiselle Sharpe ! J’ai failli vous complimenter hier soir mais j’ai eu l’impression que j’avais déjà assez parlé alors que vous aviez fait ce long voyage. Mais cette teinte, c’est extraordinaire, n’est-ce pas ? Et que vous les portiez dénoués comme cela… Très original. En tout cas pour ici. C’est la mode, à Londres ?
Son sourire s’effaça, et elle se rapprocha de moi.
— La lumière vous a réveillée ? Nous pourrions vous trouver des rideaux plus occultants. Ou je pourrais demander à Fury de chercher du tissu pour…
— Ce n’est pas la lumière. Je suis plutôt matinale.
— Oh, moi aussi ! N’est-ce pas le meilleur moment de la journée ? Je réfléchissais, assise ici. C’est si silencieux, vous ne trouvez pas ? À part les oiseaux, bien sûr, qui ne se laissent jamais oublier ! Voulez-vous quelque chose pour patienter avant le petit déjeuner ? Les filles ne s’y mettront pas tout de suite, comme c’est dimanche, mais je peux vous préparer du thé, peut-être, et…
Je la suivis en m’efforçant de m’intéresser à ses secrets pour faire un bon thé – de l’eau bouillante, une tasse de porcelaine fine – et au fait qu’elle n’avait jamais acquis le goût du café. Mais surtout, je l’observais. C’était sa gestuelle qui retenait mon attention : sa façon de tripoter le crucifix en argent qu’elle avait autour du cou au bout d’une chaîne, la fréquence avec laquelle elle battait des cils. Je remarquai aussi qu’elle était fatiguée. Des cernes gris-bleu se dessinaient sous ses yeux comme un saupoudrage de poussière, et je supposai qu’elle avait mal dormi, sinon pas du tout.
Mme Bale appelait les femmes de chambre « les filles », comme si elles étaient beaucoup plus jeunes que moi. Elles ne l’étaient pas tellement ; l’une avait 16 ans, l’autre un an de plus. Mais c’était ainsi qu’on les appelait, et toutes les deux avaient un côté effarouché ; une nervosité dans le regard et la gestuelle, une façon de baisser les yeux quand elles parlaient.
— Je vous présente Mlle Sharpe. Des jardins botaniques de Kew… Vous vous rappelez ? Elle est venue nous installer la plus belle serre du Gloucestershire, nous devons tout faire pour qu’elle se sente la bienvenue.
Les filles firent une petite révérence, sans prononcer un mot. Je me demandai quelle réaction on attendait de moi. En matière de domestiques, je n’avais connu jusqu’ici que Millicent, et nos relations avaient oscillé entre glaciales et chaleureuses. Elle ne faisait jamais la révérence ; connaissant Toni depuis qu’il était petit, elle était considérée comme un membre de la famille, si bien que sa mauvaise humeur et ses petites manies devaient être supportées au même titre que les miennes. Millicent n’avait jamais fait de courbettes. Comment était-on censé saluer des bonnes que l’on n’avait encore jamais vues ? Je restai plantée là. On s’examinait en silence.
— Je suis sûre, dit Mme Bale, que Mlle Sharpe est ravie de faire votre connaissance.
Sur ce, elle tapa deux fois dans ses mains. Elles s’égaillèrent aussitôt autour de la table de la cuisine, la première se mettant à couper du pain, la seconde à casser des œufs dans un bol. Tout en buvant à petites gorgées mon thé dans une tasse ébréchée, je les détaillai. Elles ne se ressemblaient pas. Harriet, l’aînée, était grande, rousse et maigre ; je devinais la forme de ses os en la voyant bouger : ses poignets, ses vertèbres cervicales. Même sa mâchoire était apparente ; la peau y paraissait plus pâle, comme si elle avait été tendue entre les deux arcs osseux. Malgré cela, elle semblait forte. Elle était adroite, avec des gestes précis, pétrissant la pâte à pain tout en y ajoutant de la farine petit à petit.
Ben, en revanche, était petite. Ma taille, environ ; et, comme moi, elle se déhanchait en marchant. Elle ne boitait pas, mais elle faisait osciller son corps, qui était robuste, trapu, en une espèce de roulis. Fille d’éleveurs de bétail, devais-je apprendre par la suite (et il me serait aisé de l’imaginer), Ben sortait par tous les temps. Ses os n’étaient pas saillants. Elle n’avait pas non plus la dextérité de Harriet ; elle avait la main lourde, elle était méfiante et rechignait manifestement au travail, aussi m’étudiait-elle tout en battant ses œufs.
— Pourquoi vous avez une canne ?
— Et la politesse, Ben ? Pour l’amour du Ciel !
Mme Bale, horrifiée, tapa du pied. Moi, je posai ma tasse.
— Je me suis cassé la jambe il y a deux ans et elle ne s’est pas bien remise.
— Comment vous vous l’êtes cassée ?
— Je suis tombée.
— Les vieux tombent et se cassent. Vous êtes pas vieille pourtant. Et vos yeux sont…
Ce regard avec lequel elle me toisa plusieurs fois, des pieds à la tête, n’était pas nouveau pour moi. Si le mot « infirme » ne fut pas prononcé, je l’entendis quand même. Je me levai de ma chaise pour me mettre à la même hauteur qu’elle. J’espérais qu’ainsi elle verrait mieux mes yeux. J’avais envie de lui donner le nom latin de ma maladie, de retrousser ma lèvre supérieure pour découvrir mes gencives sans dents, parce que je ne voulais pas qu’on chuchote n’importe quoi dans mon dos. Si elle devait parler de moi, autant que ce qu’elle raconte corresponde à la vérité.
J’allais donc m’exécuter lorsque Mme Bale s’avança en levant les mains pour s’interposer.
— C’est assez, Ben ! Mon Dieu, ta mère ne t’a jamais appris les bonnes manières ? Je t’ai déjà dit d’être polie avec elle, mon petit !
Elle se tourna.
— Mademoiselle Sharpe, je vous prie d’excuser ces familiarités. Voulez-vous visiter la serre ? L’endroit où vous allez œuvrer ?
Et, comme pour se rassurer elle-même, elle murmura :
— Oui, c’est ce qu’on va faire.
Entre le fourneau et un vaisselier rempli d’assiettes décorées, la porte s’ouvrait sur une cour. Dès que nous fûmes dehors, Mme Bale se mit à justifier l’impertinence des petites bonnes. C’étaient, disait-elle, des filles de paysans du coin. Harriet venait de Lower Barcombe, à moins de 2 kilomètres de la maison, la famille de Ben habitait de l’autre côté de Stow, et ni l’une ni l’autre n’avaient encore été placées. Harriet était plus travailleuse ; elle était discrète et d’une nature accommodante, elle n’avait pas fait d’histoires pour apprendre à dresser le couvert, à lever les filets de truite et accomplir toutes ces tâches auxquelles Ben, disait-elle, était réfractaire.
— Je ne sais plus quoi faire avec celle-là, hélas. Elle n’est pas ponctuelle, pour commencer… Si Monsieur demande son thé pour 16 heures, elle ne met la bouilloire sur le feu que lorsque la pendule sonne quatre coups. Et elle est bavarde comme une pie. Vous n’avez pas encore eu droit à son baChrisage, elle vous a montré son côté taciturne, plus une bonne dose d’insolence, je le crains… Mais, oh, quand elle veut, elle cause ! Elle est mauvaise langue comme tout, et n’est pas capable de travailler et de parler en même temps. Il m’est déjà arrivé de la laisser le chiffon à poussière à la main et de revenir une heure plus tard pour la trouver toujours en train de parler, le chiffon encore immaculé. Elle vient d’une famille de commères, il faut bien le dire. Je les connais de vue et j’avoue que parfois je traverse pour les éviter.
Mme Bale parlait avec ses mains tout en marchant. Au bout de dix pas, elle se retourna.
— Regardez-moi ça. Vous ne trouvez pas que Black Rentals est une bâtisse splendide ? Simple, certes, et pas très grande… J’espère que vous ne vous attendiez pas au palais de Blenheim, mademoiselle Sharpe ! Mais belle, n’est-ce pas ?
Je ne pouvais pas le nier. Il y avait beau y avoir des taches d’humidité sur les murs et des moutons de poussière sous les meubles, la façade ne manifestait aucun de ces signes d’abandon dont Mme Bale m’avait parlé. Une architecture simple, oui, mais je la préférais ainsi : ni colonnes ni stucs ; pas de nymphes grecques dans des alcôves, comme dans les belles demeures londoniennes. J’aimais ce dépouillement. J’aimais aussi certains ajouts : les coupes de terre des nids d’hirondelles ; les gouttières en acier dont le ruissellement se déversait dans des bacs à fleurs. J’aimais la façon dont la partie ouest présentait une aile courte en biais couverte par les vertes arabesques d’une glycine qui en obscurcissait en partie les fenêtres. Wisteria floribunda. Voilà la langue que je comprenais : la nomenclature botanique.
— La glycine se plaît ici.
— Trop, diraient certains. La floraison est passée, bien sûr, mais vous la verriez en fleur… Cette aile de la maison est notre quartier à nous, aux filles et moi. Vous voyez la petite fenêtre, là ? À moitié cachée par le feuillage ? C’est ma chambre. On pourrait trouver ça embêtant d’être dans l’obscurité, avec la glycine, mais j’aime la lumière tamisée, et en avril et mai cela sent tellement bon que je dors parfois la fenêtre ouverte pour sentir les fleurs. Sur la façade sud, vous verrez, il y a Rêve d’or, un rosier grimpant qui est en ce moment dans toute sa splendeur. Il grimpe jusqu’à l’étage ! C’est peut-être la plante que je préfère de tout le jardin.
Je levai les yeux.
— M. Shwartz doit avoir vue sur ces roses, de ses appartements.
Elle suivit mon regard.
— Oh oui. Il a une vue imprenable sur tout : le jardin, les champs, et jusqu’au village. Je me suis même demandé s’il ne voit pas, par beau temps, les collines de Malvern. Je ne lui ai jamais demandé. Je suis sûre qu’il voit la tour de Broadway, on l’aperçoit de toutes les hauteurs du Gloucestershire et du Warwickshire. Oh, il a de très beaux appartements.
— Ferai-je sa connaissance aujourd’hui ?
— M. Shwartz ? Oh non, mon petit. Il n’est pas ici en ce moment. En fait, il est souvent absent.
— Mais les fenêtres sont ouvertes.
— C’est lui qui les laisse ouvertes comme ça. Moi aussi, d’ailleurs. Le vent aère la maison et souffle le plus gros de la poussière, même si nous devons faire attention que les oiseaux n’entrent pas. C’est arrivé une fois, un pigeon. Quel cirque, je vous assure ! J’ai passé des jours à ramasser ses plumes !
Nous restâmes quelques secondes immobiles : deux femmes le nez en l’air.
J’aurais voulu en savoir plus. Son silence me disait qu’elle s’attendait à des questions, ou qu’elle avait encore des choses à dire mais n’osait pas. J’eus la sensation qu’elle se méfiait de moi.
— Allons à la serre, mademoiselle Sharpe. Par ici.
De ma démarche singulière, je la suivis. C’était comme un tangage, un déhanchement d’un seul côté, comme si une main invisible soulevait l’articulation pour la faire tourner. Je la suivis au-delà des anciennes écuries, d’une cabane à outils, de la cabane de rempotage où nichait un rouge-gorge. Ces corps de bâtiment accusaient davantage leur âge que la maison. Les toits étaient édentés ; une clématite étranglait la gouttière de la cabane à outils et descendait si bas qu’il fallait sûrement se baisser pour y entrer. Mais peut-être y avait-il un certain charme à ce délabrement, me dis-je en passant devant une vieille roue en bois appuyée contre un mur, dans un lit de pissenlits.
Mme Bale, apparemment, était de mon avis.
— Oh, c’est bien paisible parce que nous sommes dimanche. Mais la semaine, à partir de 11 heures, il y a un tintamarre, je ne vous dis pas. Ils crient comme des brutes, ce n’est pas du tout paisible. Tous ces garçons… Ils sont sept en tout. Sept garçons, ça fait du bruit ! Plus Fury, bien sûr, qui doit être au service de cette maison depuis le double de votre âge. C’est le jardinier et il connaît son affaire, il sait tout sur ce jardin. Mais évidemment il ne peut pas tout faire lui-même… Attention à la marche ! Vous la voyez ?
Nous descendîmes au niveau inférieur du jardin, passant sous un houx.
— Et si jamais ces garçons vous disent quoi que ce soit qui vous déplaît, dites-le à Fury. Il a bon cœur, cet homme, et il ne tolère pas qu’on parle mal à une dame. Certains de ces garnements doivent être rappelés à l’ordre, c’est à se demander parfois si on ne les paie pas pour paresser et faire des bêtises plutôt que pour ratisser les feuilles et tondre le gazon…
Je savais qu’ils verraient chez moi la même chose que Ben : ma claudication et mes yeux étranges. Je préparais une repartie – je n’avais pas besoin qu’on me protège des regards et des ragots – quand je vis la serre.
Mme Bale se coula à côté de moi.
— Impressionnant, non ?
Ce n’était pas la grande serre des palmiers de Kew, cette cathédrale de verre où le regard n’en finit pas de monter, monter… Mais tout de même, celle-ci offrait un spectacle stupéfiant. Je sentis ma bouche s’ouvrir ; je m’approchai doucement de la structure de métal et de verre réfléchissante. De brique, aussi. Le mur du fond était entièrement fait de briques d’un rouge orangé, il devait avoir été dressé là longtemps avant la construction de la serre. Par endroits, il était comme ébréché. Conséquence des intempéries et de l’usure du temps. Je me demandai s’il n’avait pas servi de tuteur à des arbres fruitiers. Poiriers ou pruniers.
Mais, pour le reste, ce n’était que du verre. Une verrière coiffait le tout ; les vitres des parois latérales, le porche et la façade étaient d’une transparence presque absolue.
— Elle est neuve ?
— Oh oui, elle a été terminée il y a à peine un mois. Au début, nous pensions que Monsieur allait construire quelque chose d’assez banal sur la terrasse. Une petite orangerie, peut-être, à laquelle on accéderait par la porte-fenêtre. Mais il a fait arracher les groseilliers à maquereau, qui de toute façon n’avaient jamais donné de fruits… Et qui voudrait garder des groseilliers à maquereau, je vous le demande ? C’est un arbuste sans intérêt aucun, vous n’êtes pas de mon avis ? Bref, il les a fait arracher et il a fait niveler le terrain. Il voulait absolument se servir du vieux mur en brique. Et voilà, fit-elle avec un soupir d’aise, il a construit ça.
— Lui-même ? M. Shwartz l’a construite de ses propres mains ?
— Oh non. Il a engagé des artisans. Ils sont venus de Banbury, ç’a été toute une affaire. Les garçons aussi ont mis la main à la pâte, bien sûr.
J’étais éblouie. Je ne pouvais détacher les yeux de ce palais de verre.
— Ce n’est pas chauffé. Mais elle est exposée plein sud, et Fury dit que la brique retient la chaleur du soleil. Les plantes seront à l’abri du froid même en hiver. Les vitres de la façade peuvent s’ouvrir pour la ventilation. Et il y a des stores… vous les voyez ?… en cas de grosse chaleur. Vous trouverez tout ce qu’il vous faut à l’intérieur : il a pensé à tout.
Mme Bale marqua une pause.
— Ça vous plaît, j’espère ?
Je fis signe que oui, j’étais sans voix.
Elle éclata de rire, comme si elle était soulagée.
— Je le dirai à M. Shwartz. Il sera ravi de l’apprendre, vu tout le mal qu’il s’est donné.
Elle annonça qu’elle devait s’haChriser pour aller à l’église et veiller à ce que les filles fissent de même. Se trompait-elle en pensant que j’étais encore trop fatiguée par mon voyage pour assister à l’office ?
— Je ne vais pas à l’église.
Comme obéissant à un ordre supérieur, elle se figea.
— Du tout ?
— Du tout. Je ne crois pas en Dieu.
Mme Bale manifesta des signes de désarroi : elle papillonna des paupières et son visage eut comme une petite contraction de douleur. Mais elle ne tarda pas à se ressaisir, hocha la tête d’un air grave et m’adressa un sourire avant de prendre congé et de passer sous le houx pour remonter vers la maison.
Je n’avais encore aucune plante, bien entendu. Elles étaient toujours dans les jardins de Kew, en train d’être placées dans des caisses que l’on scellait avant de me les envoyer. Pourtant l’intérieur n’était pas vide. J’y trouvai un air plus doux, plus dense, comme dans tout espace qui retient la chaleur du soleil. Et une odeur de peinture fraîche. Sans parler du mobilier : des fauteuils à haut dossier en bambou garnis de coussins de teintes brunes ; des tabourets brodés ; des tables à plateaux de verre et d’autres plus petites, en bois, sur tréteaux ; et poussé contre un mur, un long banc en fer forgé dont je caressai au passage la spirale de l’accoudoir.
Il y avait aussi des rayonnages, contre le mur du fond ; des douzaines d’étagères, tablettes, socles et niches, ainsi que des filins pour y faire grimper les plantes. Des suspensions pendaient de la verrière. Et contre le mur, on avait disposé des pots et des vasques de toutes les formes et de toutes les dimensions, qui n’attendaient qu’à être remplis de terreau, ce terreau d’un noir surnaturel que je découvris dans un tonneau. À côté, une bêche. Non loin, dans un grand coffre muni d’un fermoir doré, je découvris tous les outils de jardin dont je pourrais avoir besoin. Des bêches en quantité, des fourches, des couteaux, une petite scie, un marteau, de la ficelle. Debout contre le mur en brique, des balais et des brosses. Par terre, sous un robinet, des arrosoirs de toutes les tailles. Mme Bale avait raison : j’étais parée.
Je trouvai, en outre, une lettre. Une enveloppe carrée blanche était posée contre le bord de la fenêtre. Adressée à « Mademoiselle Sharpe », dans une écriture que je reconnus immédiatement.
Chère mademoiselle Sharpe,
Bienvenue à Black Rentals. J’espère que vous approuvez cet environnement, et que vous en profitez. Je me réjouis de faire votre connaissance en temps voulu.
R. E. Shwartz