Les plantes arrivèrent le sixième jour. Un vendredi ensoleillé et chaud. Je me débarbouillais la figure dans la cuvette quand des coups impatients furent frappés à la porte de la salle de bains. Et ils ne s’arrêtèrent, ces 10 ou 20 petits coups, que lorsque j’ouvris. Harriet, essoufflée.
— Elles sont là.
Ce fut l’occasion de mieux connaître les aides-jardiniers, leurs noms, leurs caractères. Car la livraison des plantes les fit sortir des jardins. Ils abandonnèrent sécateurs, binettes et brouettes ; ils voulaient voir quelles curiosités avaient été envoyées de Kew Gardens – de Londres ! Un endroit dont ils avaient entendu parler mais où ils n’étaient jamais allés. Ils se donnaient des coups de coude alors que s’abaissait le hayon du camion, et ils s’exclamèrent en voyant apparaître les caisses.
Debout à côté de Harriet, je surveillais les opérations. Et tandis que les garçons tournaient autour du véhicule, elle me donna leurs noms. Charlie Rudd était robuste, bronzé ; par la suite, je devais apprendre qu’il s’occupait exclusivement des légumes, les fleurs provoquant chez lui des éternuements à n’en plus finir, à en tremper sa manche. Le jeune Collier avait des dents manquantes. Les jumeaux, les fils Mayhew, se chamaillaient quand ils ne restaient pas collés l’un à l’autre.
— La seule différence entre eux, dit Harriet, c’est qu’il y en a un qui a une tache de naissance sur le front, mais avec cette frange, comment on peut la voir ?
Ils avaient l’habitude de faire des farces : f****r ou crapaud dans les poches, un bol d’eau en équilibre sur le battant d’une porte.
Quant à Albert Fury, il ressemblait à son père par la lenteur et la précision de ses gestes.
— Vous le voyez, mademoiselle Sharpe ? Celui-là, là ?
Une tignasse, un dos légèrement voûté. Un sourire en coin, comme si la commissure de ses lèvres était tirée vers le haut par un fil. Et, en qualité d’aîné, il affichait un air d’autorité, les appelant pour qu’ils le rejoignent.
— Regardez ça ! lança-t-il.
Le jeune Collier s’agenouilla devant la caisse et regarda entre les lattes ; un gros garçon aux joues rouges l’imita et introduisit ses doigts à l’intérieur. Et le plus petit des aides-jardiniers, genoux couronnés et frange dans les yeux, essaya de porter seul une caisse, chancela, tituba. En maugréant, il tenta de se rétablir.
— Quel âge a-t-il ? demandai-je.
— Fred ? 14 ans. Mais il a l’air plus jeune, vous trouvez pas ? Ses parents sont pas gentils avec lui. Son père boit. Regardez ses bras, à l’occasion.
Ils transportèrent pour moi la totalité du chargement. Les garçons allaient et venaient entre la cour et la serre ; ils marchaient penchés en arrière, comme s’ils portaient des tonneaux, soufflant, les muscles bandés, et se taquinaient à propos de leurs biscoteaux. Harriet retourna à la cuisine. Moi je fis le tour des caisses, inspectant leur état. Alors qu’elles passaient devant moi, dans les bras des garçons, j’apercevais leurs feuilles familières, les piquants verdoyants des succulentes ; les cannas et pélargoniums. La fougère arbustive était trop grande pour tenir dans une caisse. Ses racines et son tronc étaient enroulés dans de la toile de jute, mais ses feuilles étaient libres, et les jumeaux se disputèrent en la portant à deux.
Kew. Cette arrivée, c’était comme si j’accueillais une famille.
Mme Bale s’approcha de moi sans bruit. Elle se coula à mon côté et, bien qu’elle me parût en meilleure forme que la veille, je ressentis de nouveau sa fatigue. Ces épais cernes gris. Une femme qui ne dormait pas.
— Comment allez-vous ? dis-je.
— Moi ? Très bien, merci. Hier matin, j’avais un stupide mal de tête, c’est tout… À cause du soleil, peut-être, il fait tellement chaud. Oh, regardez-moi ces garçons ! Vous imaginez leur excitation pendant la construction de la serre. J’avais peur qu’il y en ait un qui casse un panneau de verre. Ç’a été un moment exténuant, je peux vous le dire. Fury a dû élever la voix plus d’une fois, ce qu’il fait rarement, surtout contre ces Mayhew à qui personne n’a enseigné la discipline.
— Les tours qu’ils jouent, dit Harriet.
— Ah, ça oui. Tout ce qui leur passe par la tête…
— Madame Bale, a-t-on des nouvelles de son retour ?
— Le retour de qui ?
Elle savait parfaitement, bien sûr.
Nous regardâmes Albert soulever une caisse les genoux pliés. Il poussa un grognement ; ses joues se gonflèrent.
— Il ne prévient jamais. M. Shwartz revient quand ça lui plaît… Ce n’est pas comme s’il était dans le commerce, voyez-vous. Il ne peut jamais prévoir où ses affaires l’emmèneront, c’est pourquoi je vous ai demandé l’autre jour d’acheter quelques petites choses. Je dois toujours être en mesure de lui préparer un repas roboratif, ajouta-t-elle en me jetant un coup d’œil. Vous avez aimé le village ? Il paraît que le chêne a 800 ans. C’est tellement vieux que mon cerveau n’arrive même pas à l’imaginer. Et la place, avec sa grande pelouse, c’est si joli, vous ne trouvez pas ? En décembre on y chante des chants de Noël, et en août il y a une grande fête du village, avec de la musique, et on y danse. Ah, on s’amuse tellement pendant ces soirées. Serez-vous encore là début août ? Et n’est-ce pas un beau magasin ? Nous avons beaucoup de chance, je trouve, car si jamais il fermait, nous serions obligés de faire 5 kilomètres de plus pour poster une lettre ou faire les courses, ce qui est vraiment trop loin…
J’ouvris la bouche pour l’interrompre. Je voulais l’interroger sur le drame. Savoir comment le pasteur avait appris mon nom, comment Jarvis avait eu vent de mon manuel d’anatomie. Et que savait-elle sur le tombeau des Holligans ? Caché sous un tas d’orties et de la mousse ? Car elle devait en connaître long, j’en étais convaincue. Pourtant elle avait l’air souffreteuse. Son teint me rappelait la couleur de la poussière. Et mes plantes étaient venues de loin jusqu’à moi ; je souhaitais à présent être avec elles.
Agapanthe. Plumbago. Le néflier dont le fruit avait inspiré la poésie de la Chine ancienne. J’avais sous les yeux tout ce que je comprenais, en deux douzaines de caisses ou plus.
Fury m’offrit son aide. Il se proposa d’enlever les couvercles des caisses en arrachant les clous au marteau. « C’est pas un problème, mademoiselle Sharpe », et je sus qu’il pensait à mes poignets et à mes épaules ; à comment, à coup sûr, j’aurais du mal à manier le marteau. Mais c’était mon travail. Ma raison d’être et mon plaisir ; j’avais attendu ce moment pendant six jours.
Toutes ces gâteries. Des fougères minuscules et d’autres énormes ; les euphorbes, et un citronnier qui, lorsque je le libérai, parut pousser un soupir, comme s’il s’épanchait. J’adorais ce geste, plonger les mains dans la caisse, palper la forme à l’intérieur et l’agripper. J’adorais la texture et la fraîcheur des plantes. Et je pensais, aussi, aux mains de Forbes qui les avaient déposées dans ces mêmes caisses quelques jours plus tôt.
Les plantes étaient emballées dans du papier kraft ou du tissu. Ces paquets de racines et de tiges étaient à leur tour attachés par des ficelles, et en hissant chaque plante à la lumière, je regardais les étiquettes de carton marron sur lesquelles apparaissaient leurs noms : Cobaea scandens (la cobée grimpante). Callistemon. Agave.
Forbes avait étiqueté chacune d’entre elles. Et sur certaines il avait écrit plus. Soyez attentive aux chutes de feuilles ou Mettez des gants quand vous la manipulez ou encore (Variété à floraison hivernale). Je les lus les unes après les autres, et me demandai combien de temps cela lui avait pris : l’étiquetage, l’emballage et le ficelage. Je l’imaginais dans son atelier de Kew. La minutie du graphisme ; chaque point, chaque mot souligné.
Les derniers jours de juin et les premiers jours de juillet furent occupés et riches en couleurs. Je passais toutes mes heures de veille dans la maison de verre. Je prenais mon petit déjeuner, je traversais la cour jusqu’à la cabane vitrée où la chaleur était retenue prisonnière, et ne rentrais qu’au crépuscule. Harriet venait me rendre visite, avec du thé et des sandwichs sur un plateau. Ou elle m’apportait des bonbons, sans commentaire sur l’endroit où elle les avait trouvés parmi mes sacs de farine et de thé, même si on le savait toutes les deux. Nous mangions alors assises l’une à côté de l’autre.
— Et c’est ça que vous faites ? Vous faites pousser des fleurs ?
Je lui récitais leurs noms latins. Les propriétés toxiques du brugmansia ; comment les citronniers ont besoin de magnésium pour favoriser leur croissance, et qu’il y avait des graines qui traversaient de vastes océans et que l’on appelait des haricots de mer. « L’agave est chez elle dans le désert. Ses feuilles contiennent de l’eau. »
Elle avait dû y trouver un intérêt puisque, un soir, elle voulut en savoir davantage. À la table de la cuisine, elle posa sa question avec une douceur sensuelle.
— Quelle est celle qui a le meilleur parfum, à votre avis ?
Alors je décrivis à Harriet, Ben et Mme Bale le jasmin de nuit, le magnifique gel vert à l’intérieur des feuilles d’aloe, je leur racontai la légende du baobab estimé si beau que les dieux l’avaient retourné, racines vers le ciel. Elles réclamèrent que je leur en dise plus, l’une après l’autre, souhaitant que je leur parle de plantes venues d’autres continents et d’autres climats, comme si, en dépit de Rêve d’or et des tonnelles de chèvrefeuille, elles avaient envie d’être ailleurs.
Ces histoires éveillèrent peut-être quelque chose en Mme Bale. Car deux jours plus tard, j’entendis des bruits de pas devant la serre.
— Toc toc ?
Sa longue tresse était attachée par un ruban de velours ; son crucifix en argent brillait sur sa gorge. En entrant, ses yeux se promenèrent d’étagère en étagère, de caisse en caisse. Elle contempla leurs couvercles abandonnés, les sacs de terre, les pots de terre cuite émaillée, les frondes des fougères arbustives, et le palmier déjà libéré de sa caisse qui commençait à se déployer. La hauteur du lieu. La lumière.
— Oh là là… Regardez-moi tout ça !
— Ce sera mieux une fois installé.
Elle tripota la feuille la plus proche d’elle.
— C’est quoi, celle-là ?
— Streptosolen jamesonii. Ses fleurs foncent, elles passent d’orange à rouge.
— C’est son nom ? Pourquoi est-il si long ?
— Parce que c’est un nom scientifique. Il nous indique à quelle famille une plante appartient et nous permet de l’identifier par sa couleur ou son habitat naturel. Fuchsia boliviana est originaire d’Amérique du Sud.
Elle leva les mains et prit une grande inspiration.
— Oh ! C’est laquelle ?
Je la lui montrai du doigt.
— Elle ne fleurira qu’à l’automne, mais ses fleurs seront rouges.
Un peu de tristesse affleura dans son sourire.
— L’Amérique du Sud ? Je ne suis allée à Londres qu’une seule fois. Une seule. Quand j’étais jeune, j’étais curieuse de voir le monde. Je regardais par les trous de serrure. Mais il y a ce que nous voulons et ce que nous devons faire, et souvent ce n’est pas la même chose.
Je découvrais une autre Mme Bale. Toujours aussi bavarde mais avec des intonations graves de femme plus âgée. En outre, depuis qu’elle m’avait surprise à l’étage, elle était moins agitée ; ses gestes étaient plus lents, comme alourdis, et je me demandais si j’avais à présent devant moi la vraie Mme Bale. Une femme d’âge mûr. Mélancolique, pleine de regrets, fatiguée jusque dans la moelle de ses os.
Elle s’installa dans un fauteuil en bambou.
— J’ai toujours trouvé le mot « Afrique » mélodieux. Mystérieux, lointain.
— Vous pourriez encore voyager.
— Oh, mademoiselle Sharpe, dit-elle en riant. J’admire votre audace, c’est vrai. Ce n’est pas très convenable, bien sûr, mais tout de même, être venue ici seule, quel courage. Mais moi, voyager ? Comment cela me serait-il possible ? Avec quoi ? Et j’avoue que le courage me manque… Surtout en ce moment. La guerre des Balkans, récemment, et la rébellion en Irlande. Et vous avez entendu, pour le prince ?
— Quel prince ?
— Ou il n’était peut-être pas prince. Archiduc ? Ou les deux ? J’oublie de quoi il était archiduc mais en tout cas quelqu’un lui a tiré dessus… Il est mort. Son épouse aussi. Le journal ne parle que de ça, ce matin. C’est trop stupide, à quoi sert ce genre de chose, sauf à semer le désarroi et la soif de représailles ? Enfin, au moins, ça s’est passé loin de chez nous.
Je me demandai pourquoi elle était là. Elle n’avait ni instructions à me donner ni nouvelle particulière à m’annoncer. Elle semblait ne rien vouloir de moi en particulier, et pourtant elle triturait nerveusement l’extrémité de sa tresse et regardait la fougère sans la voir. J’eus alors envie de la forcer à s’ouvrir, elle aussi. De cueillir ce qu’il y avait en elle, ce feuillage noir et secret ; de retirer ce que j’y sentais remuer et de le brandir à la lumière. J’étais persuadée qu’elle savait ce qui se cachait derrière le « problème ».
— Vous dormez bien, madame Bale ?
Un petit sourire.
— Oh… Eh bien, c’est la malédiction de la gouvernante, n’est-ce pas ? C’est ce qu’on dit. Toujours un souci en tête. Toujours à organiser les tâches du lendemain.
— Dormiez-vous bien avant de devenir gouvernante ?
— Oh, oui. Je dormais la nuit et m’éveillais à l’aube. Mon mari disait que je restais dans la même position tout le temps et ne bougeais même pas une fois. J’avais le sommeil lourd, à l’époque.
— Vous êtes veuve ?
Son regard était braqué droit devant, à travers la vitre.
— Oui. Veuve depuis seize mois. Mariée trente-quatre ans, si bien que je me rappelle à peine la vie que j’avais avant de le connaître. Je l’ai rencontré quand j’avais l’âge de Ben. À un marché aux moutons, figurez-vous. Pas d’enfants. On a essayé mais aucun enfant ne nous est venu, et c’est peut-être tant mieux.
— Tant mieux ?
— J’étais plus une infirmière qu’une épouse, à la fin. Comment aurais-je fait pour m’occuper d’enfants en plus ?
— De quoi souffrait-il ?
— Quelle brusquerie, mademoiselle Sharpe… Le soir de votre arrivée, je pensais que c’était à cause de la fatigue du voyage et que vous seriez plus douce au matin. Mais je ne peux pas vous reprocher vos manières, je suppose. Vos os, ça doit être difficile. On apprend à vivre avec, n’est-ce pas ? Ernest avait la tuberculose.
Oui, on apprend à vivre avec. On supporte la perte, le gâchis ou la colère. Et j’avais étudié les poumons, je savais que la tuberculose tuait lentement, repliait parfois la colonne vertébrale sur elle-même. Qu’elle teintait l’haleine de sang.
— Avez-vous toujours vécu près de Black Rentals ?
Son visage resta un moment sans expression. Les yeux ouverts, elle regardait dans le vide. Elle était peut-être absorbée par des visions de son passé ; elle tenait à explorer les chambres de sa mémoire avant que celle-ci ne lui échappe.
— Pas tout près d’ici, non. Du moins pas au village. Nous habitions Chipping Campden, où j’ai grandi et donc que je connais bien. J’y ai passé toute ma vie, jusqu’à ce qu’il meure. Puis je suis venue ici. Ma sœur habite près d’ici, dans le cottage isolé à côté du pont bossu sur la route de Stow. Comme elle aussi est veuve, nous avons décidé de vivre ensemble quelque temps. Puis j’ai entendu que le propriétaire de Black Rentals cherchait une gouvernante, et me voilà. Oh, je vois encore souvent Elspeth. On se retrouve à l’office du dimanche. Parfois je me rends à pied chez elle et nous prenons le thé dans son jardin.
Mme Bale leva les yeux vers moi.
— Puisque nous parlons à cœur ouvert, je me permettrai de vous demander pourquoi vous n’allez pas à l’église, mademoiselle Sharpe. Cela m’a surpris quand vous m’avez dit ça.
Que lui répondre ? À cette veuve qui n’avait jamais voyagé, qui tenait son crucifix d’argent entre pouce et index ?
— Parce que je préfère ce qui peut être prouvé. J’ai toujours préféré ça. Pourquoi accepter quelque chose comme vrai alors qu’on n’en a aucune preuve ? Et il me déplaît de penser que l’on vous dicte ce qu’il faut aimer et comment vivre. J’ai été élevée par des gens qui étaient contre tout ça.
J’avais peut-être déjà été trop loin. Sa réaction fut d’abord physique – elle appuya une main à plat sur son sternum, leva l’autre à ses lèvres –, et j’eus l’impression qu’elle avait pâli.
— Et pourtant votre mère est décédée, je crois ?
— Comment le savez-vous ?
Car je ne l’avais dit à personne. Puis je compris : Forbes. De la même écriture claire et précise avec laquelle il avait écrit « Éviter le soleil direct » et « Mettez des gants quand vous la manipulez », il avait informé M. Shwartz de la mort de ma mère. Et je regrettais qu’il l’ait fait. À quoi cela servait, sinon à leur donner une raison de plus de me prendre en pitié et de chercher à me percer à jour ? À me présenter sous un jour encore plus faible ? Cela avait alimenté les commérages des aides-jardiniers. La mère défunte. Les os défectueux.
— Et l’âme, mademoiselle Sharpe ? Vous l’oubliez ? Ce qu’il y a au-delà de la vie sur Terre ? Vous devez y avoir réfléchi.
— Je pense qu’elle est dans une boîte à six pieds sous terre. Que l’âme n’existe pas… Si elle existait, ne la trouverions-nous pas sur les dessins anatomiques ? N’aurait-elle pas été extraite, comme n’importe quel organe ou tissu ?
— Peut-on extraire le souffle ? Peut-on le tenir ?
— Non. Mais le souffle fait se soulever ma poitrine. Éteint la flamme de ma lanterne. Me permet de vous parler. Ce sont des preuves de son existence.
— Il y a aussi des preuves pour l’âme, à condition d’ouvrir les yeux.
Mais j’en avais assez de cette conversation.
Je retournai à mes plantes. Je m’attendais à ce qu’elle s’en aille, fâchée, mais elle resta. Elle contempla le vieux mur en brique. Elle ferma un moment les yeux et je levai les miens, ralentie dans mon travail. « On apprend à vivre avec. » Le crucifix au bout de sa chaîne l’avait soutenue. La Bible lui avait peut-être apporté le même réconfort qu’à moi les cartes géographiques, les dictionnaires et autres livres. Et je me sentis coupable, brièvement.
— J’ai rencontré le pasteur. Au cimetière.
Elle ouvrit les yeux, ranimée.
— Vraiment ? Le révérend Dunn ? Oh, j’en suis bien contente. C’est un gentleman. Tellement jeune, et pourtant il a la sagesse, l’érudition et la présence consolatrice d’un homme qui a deux fois son âge. Et ses sermons… Quelle amélioration par rapport au révérend Stout. Il était plus intéressé par sa place devant la cheminée au Bull et par sa pipe que par sa mission divine. Que faisiez-vous au cimetière ? Si vous ne croyez en rien ?
— Je voulais voir le tombeau des Holligans.
Une ombre sembla glisser sur elle, la frôla comme un oiseau.
— Leur tombeau ? Pourquoi ?
— Parce qu’ils étaient les propriétaires de Black Rentals. Et aussi parce que M. Jarvis m’a dit qu’ils sont toujours haïs à Barcombe, que leur tombe n’est pas entretenue, personne ne regrettant qu’ils soient morts. Qui étaient-ils, madame Bale ? Et ne m’envoyez pas interroger Fury ; il s’esquive chaque fois et trouve un prétexte pour me planter là.
— Et vous croyez que je vais vous en apprendre plus ? Que parce que je suis bavarde je suis prête à vous parler d’elle ? De ces horribles types ?
— Elle ?
Mme Bale se figea. Son regard ne dévia pas : elle en avait trop dit. Mais peu à peu, elle se détendit. Se frictionna le front du bout des doigts.
— Oui. Elle. La dernière des Holligans était une femme, voyez-vous.
— Une femme ? Non. Le dernier nom inscrit sur la pierre tombale était celui d’un homme.
— Hugo ? Oui. Les deux frères sont enterrés là, Francis et Hugo, et à mon avis la terre est encore trop bonne pour eux. Mais ils avaient une sœur, qui leur a survécu à tous. Elle avait dix ans de moins que le cadet des fils. Elle a hérité de cette maison.
— Elle a hérité de Black Rentals ? dis-je en abaissant mon déplantoir.
— Ça vous fait plaisir ? Personne à 80 kilomètres à la ronde n’a applaudi, je peux vous le dire.
— Pourquoi ? demandai-je en me rapprochant d’elle, essuyant mes mains sur mon tablier. Pourquoi est-ce que personne n’a été content ?
Mme Bale contempla ses mains. Doigts entrecroisés, pouces parfaitement immobiles.
— Parce qu’elle ne le méritait pas. Parce que, pour beaucoup de gens, elle était la pire du lot. Toutes sortes d’histoires couraient sur le compte de ses frères. Bagarreurs, ivrognes, considérant que tout leur appartenait. Ils tiraient des lapins et ne se donnaient même pas la peine de les ramasser. Mais son côté maléfique à elle était différent.
— Différent ? Comment cela ?
Elle leva vivement les yeux.
— Oh, je préfère ne pas en parler. Ce qu’elle a fait à Black Rentals ? La façon dont elle s’y est conduite ? Non. Pas même vous, mademoiselle Sharpe, n’aimeriez entendre ça. Mais je dirai ceci : on s’accorde souvent à penser qu’en fin de compte elle a été punie pour ses péchés. Car les dernières années de sa vie, elle a perdu la tête. Elle a hérité de la maison et peu après elle est devenue folle et a renvoyé les domestiques. La maison était devenue un taudis, elle ne mangeait plus que ce qu’elle trouvait dans les jardins, de l’herbe et des oiseaux morts. Des pommes de terre crues qu’elle prenait dans le sol. Certains racontent qu’elle avait les dents verdâtres, à cause de l’herbe.
Mme Bale renifla, lissa sa jupe.
— Manger des oiseaux morts ? Ramassés par terre ? Ce n’est pas possible.
— Non ? Comment pouvez-vous en être sûre ? Aucune personne sensée ne ferait une chose pareille, bien sûr. Mais vers la fin elle était vraiment égarée, comprenez-vous ? Sa dépravation a été sa perte. Et si Fury ne souhaite pas parler des Holligans et s’esquive, c’est sans doute parce qu’il a été témoin de sa folie : nue dans le jardin, à quatre pattes pour laper l’eau du ruisseau. Un vrai animal, fit Mme Bale en frissonnant. Mais c’est assez sur ce sujet-là.
Elle se leva, continuant à lisser sa jupe du plat des mains, comme si le mot Holligans y restait accroché et qu’elle voulait en retirer chaque lettre. Elle était rouge. En colère.
— Comment savez-vous tout cela ? Vous habitiez Chipping Campden il y a encore deux ans.
— Vous doutez de ma parole ? Sachez, mademoiselle Sharpe, que les échos de sa conduite se sont propagés bien au-delà de Barcombe-on-the-Hill ! À Oxford et Banbury, on sait qui était Christine. Prononcez son nom à Stratford-upon-Avon et on vous priera d’être polie. Parce que, oui, on parle d’elle. Mais toujours en privé… En famille, vous comprenez. Très peu de gens accepteraient d’en discuter ouvertement, alors même vous, avec votre franc-parler, vous aurez du mal à obtenir des réponses.
Christine.
Je réfléchissais à ce qu’elle venait de me révéler.
— Le dénommé Patt en saurait-il plus ? Accepterait-il de me parler d’elle ?
Ses yeux brillèrent.
— Patt ? Kit Patt ? Si quelqu’un se montre disposé à vous parler d’elle, ce serait bien lui. Lui aussi a le sang pourri, après tout, et il suit ses propres règles. Mais, mademoiselle Sharpe, je vous conseille de ne pas l’interroger. Si j’étais vous, ici pour un mois, ignorante de ce qui s’est passé dans cette maison autrefois, je m’occuperais de ma serre, je profiterais des jardins qui sont à leur plus beau à cette saison et j’oublierais les Holligans. Et, je vous en supplie, ne prononcez pas son nom à l’intérieur.