Toujours la même chose : pas de début, pas d’explication, rien que lui, se matérialisant soudain dans la vision. Il est dans la cabine inférieure d’un yacht de haute mer. Elle est petite et il ne l’a jamais vue. Par le hublot il aperçoit le vert éclatant des flots, dont les vagues inlassablement se brisent au-delà de l’horizon. Pendant quelques minutes, il contemple l’eau, puis se tourne.
Une femme est étendue sur le lit, recouverte d’un drap léger. Sans doute la plus splendide créature qu’il ait jamais vue, mais une inconnue. Il contemple la merveilleuse chevelure noire qui brille sur le linge immaculé, il contemple son visage et sait qu’il l’aime. Au moment où il s’en rend compte, les yeux de la femme s’ouvrent, ses bras s’élèvent, elle lui fait signe, prononçant silencieusement son nom.
Il approche du lit, s’assied sur le rebord et enlève avec précaution le drap.
La femme frissonne. Il lui demande de ne pas bouger, étend la main, ses doigts frôlent les lèvres de la femme, le tremblement cesse aussitôt.
Il la prend dans ses bras, lui donne un tendre b****r et caresse ses cheveux, puis la serre sur son cœur.
Quelqu’un ricane. Il se recule, effrayé, et se contraint à regarder ses mains. Elles étreignent la chevelure lustrée. Il touche l’épaule de la femme : un lambeau de chair se détache.
Il hurle, le ricanement répond. Il regarde, regarde, tandis que les opulentes boucles noires se détachent du crâne, la chair délicate fond, se sépare des os, jusqu’à ce qu’il ne reste plus sur le lit qu’un squelette grimaçant.
Le rire tourne à l’hystérie. Il bondit, marche vers une porte vitrée qu’il ouvre brusquement. Elle donne sur une sorte de cabinet. Pendus à des crochets, des hommes et des femmes ricanent en le regardant.
Il leur dit de se taire.
Il les frappe, les frappe encore, réitérant sa demande.
Mais ils ne se taisent pas…
Il s’éveille la bouche sèche. Il souffre de la tête, une douleur régulière, lancinante, martelle ses tempes. Dans la chambre sans air, la chaleur du matin flotte, immobile et visqueuse ; par les fentes des volets, des rayons incandescents pénètrent au travers des fenêtres closes.
Elvis Landstrate s’extirpe de son rêve, attend que les ricanements s’éteignent, et reste étendu, immobile, pendant une vingtaine de minutes ; puis il va au cabinet de toilette et avale quatre comprimés d’empirine. L’eau froide le ranime. Le mal de tête s’estompe et se réduit à cette petite douleur interne à laquelle il s’est habitué depuis des années.
Il est 8 h 30.
Bien qu’ayant faim et souhaitant une tasse de café, il s’assied à la table et prend son stylomine. Il se dit qu’une lettre à Moris provoquerait une réaction nerveuse, comme une prière, car ces lettres deviennent pour lui une sorte de devoir ; et puis il mérite d’être tenu au courant de tous les événements.
« Moris » vient tout naturellement sous sa plume. Pendant des mois, ils ont vécu en contact permanent, mais « professeur Blake » était alors plus de mise. Oui, c’était mieux, se dit-il. J’étais encore étudiant, maintenant je ne le suis plus.
Cher Moris,
Je crois que je ferais bien de numéroter mes lettres, car elle arriveront probablement par deux ou trois à la fois. Un trop long séjour à l’école, ou autre chose, m’a donné la manie des rapports. (Mon paternel, paix à ses mânes sacrées, me demandait toujours des comptes rendus. Il n’a jamais eu confiance en moi. C’était au point que je ne pouvais aller aux chiottes sans rendre compte de la quantité de papier utilisée. C’est la pure vérité !) En tout cas, Moris, sois-moi indulgent, bien que je t’impose mon journal. C’est le matin, je suis bourré d’empirine et de confiance. Hier après-midi j’ai subjugué par mes charmes (!) un échantillon de la faune locale. Elle se nomme Ella, quinze ou seize ans, très jolie, bien potelée, comme on ne voit aucune fille de notre université, avec leurs foutues salières et leurs longs cous. Le type même de la gosse d’école supérieure ; tu connais le genre : rien dans la tête que des magazines de cinéma et des soutiens-gorge. Aucune idée de ce qu’est l’intégration ; à traiter sans doute par voie sexuelle. En tout cas, elle a gobé le bel affranchi de la ville et je crois qu’elle finira par me servir de pipeline vers les milieux de l’école supérieure… c’est très important. Mes appels téléphoniques ont eu le plus grand succès ; franchement je ne m’attendais pas à une réaction aussi générale. Partout le même son de cloche : « Non, on n’aime pas c’te situation », etc. et maintenant tous mes doutes sont dissipés. Après le petit déjeuner, j’irai voir le richard dont je t’ai parlé ; je t’écrirai le résultat ce soir. S’il marche dans la combine, je crois que ça gazera. (La suite au prochain numéro.)
ELVIS.
P.-S. : Tu peux commencer à réfléchir au poste qui te plairait dans l’ordre nouveau. Ministre ?
Directeur de la Propagande ? Philosophe officiel ? Ne ris pas !
Il met la lettre sous enveloppe et descend. La télévision fonctionne déjà, toujours aussi brouillée, et les trois femmes ont repris leur poste sur le canapé de cuir rouge, dodelinant de la tête.
— Bonjour, dit-il.
Elles marmonnent une salutation.
Il va pour sortir, mais est arrêté par Mrs. Charon Links qui trie du linge derrière le comptoir.
— Vous ne voulez vraiment pas que Gloria fasse votre chambre ? demande-t-elle.
— Elle est déjà faite, sourit-il. Comment allez-vous ce matin ?
— Y a pas trop à se plaindre, répond la petite vieille. Je suis désolée de vous avoir gâché le film policier d’hier soir en vous disant quel était le coupable.
— Mais pas du tout, j’en ai été ravi.
— C’était agréable d’avoir de la compagnie.
Un couple pénètre dans l’entrée.
— ’jour, Mrs. Links.
L’homme est corpulent, une bonne dizaine de kilos en excès, l’air jovial et satisfait. La femme est jeune, sans être une jeunesse. Ses cheveux noirs sont remontés en chignon sur le haut de la tête, genre passé de mode. Elle porte une robe noire, mais de bonne coupe. En lui coiffant quelques dents, elle serait très bien, pense Elvis. Un corps bien roulé. De jolies jambes.
— ’jour, répond Mrs. Links. Voici notre nouvel hôte temporaire permanent dont je vous ai causé ; hier soir, il a regardé le policier avec moi. Mr. Landstrate, que je vous présente Mr. et Mrs. Lester.
L’homme tend franchement la main, sans hésiter, une main de sénateur en tournée électorale.
— Comment va, Mr. Landstrate.
— Enchanté de faire votre connaissance.
— Les Lester séjournent de temps en temps chez nous depuis… Depuis combien de temps, Toni ?
— Ça doit bien faire dans les quatre ans, répond l’homme en riant.
— Quatre ans, répète la petite dame.
— Une référence pour votre hôtel, intervient Elvis en hochant la tête. Et aussi une preuve du goût de Mr. Lester.
— Vous voyez, ronronne Mrs. Links avec un sourire éloquent.
Les Lester sourient également.
— Ouais, fait l’homme.
Il se tourne vers Elvis.
— Vous avez déjà cassé la graine ?
— Non.
— Nous non plus. On allait justement au Palace. Si vous voulez nous accompagner, ça nous fera plaisir. Hein, Vy ?
La femme en noir accepte, sans grand enthousiasme.
Elvis la regarde. Il y a dans ses yeux une expression dure qui contraste avec la physionomie ouverte de son mari. Elle a peut-être trente-trois ans, mais ses yeux sont plus âgés.
— Oh, je ne sais pas, je ne voudrais pas être indiscret.
— Indiscret ? T’entends ?
Lester glousse de joie.
— Allons, vous voulez pas désappointer ma gosse, non ?
Le visage de Mrs. Lester semble se crisper malgré elle.
— Allons. C’est la tournée de Toni Lester.
Passant à côté des trois femmes assises, ils franchissent la porte vitrée et sortent en ville.
— Belle journée, dit Toni Lester en prenant une grande aspiration. ’s’pas, Vy ?
— Certainement, Toni.
— Dame, oui. Mr. Landstrate, ce climat vous plaît ?
— Oh, beaucoup, répond Elvis en mettant une petite nuance de douceur supplémentaire dans sa voix.
Son programme est déjà très chargé, mais il y a là quelque chose à faire, il le sent.
— Nous l’aimons, ma gosse et moi. Dites, vous vous êtes certainement fait une amie avec Mrs. Links en regardant l’émission du soir avec elle. C’est une femme épatante. Vraiment épatante, vous voyez ce que je veux dire ? Nous sommes descendus pour la première fois chez elle en… quand était-ce ?
— En cinquante-deux.
— Oui, en cinquante-deux. On passait par là en allant à Farragut. Mais on roulait depuis des heures, vous savez comment c’est, et ce qu’on pouvait être vannés ! Alors elle nous a donné une chambre et dit : « Vous avez l’air d’avoir travaillé trop dur tous les deux. Pourquoi pas prendre un petit congé et rester un peu ici ? » Tu te souviens, Vy ?
— Ouais, répond la femme. Je m’en souviens.
Elvis sourit et tourne son attention vers Mrs. Lester. Elle a les hanches qui tortillent agréablement quand elle marche, une certaine sensualité que sa coiffure et sa robe noire ne parviennent pas à dissimuler.
Elle veut s’enlaidir, pense-t-il. Pourquoi ?
— D’où venez-vous ? demande Lester.
— De Los Angeles.
— Los Angeles ! Dites, vous connaissez le champ de foire à Pomona ?
— Oui.
— Vy et moi, on y a travaillé deux fois, et ça marchait bien, vraiment bien. On présentait alors un truc qui s’appelait Air-Flow-Master. (Il glousse.) On se faisait près de 600 dollars par jour, pas mal pour un camelot. Voilà ce que c’était…
— Toni, je t’en prie.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Je… (Vy hausse les épaules.) Rien, chéri, je voulais pas t’interrompre.
— OK, ça fait rien. Je gazouille à cent à l’heure, vous avez dû vous en rendre compte, hein ? Toni, le roi du baratin. Mais quand on bonimente à longueur de journée, presque tous les jours, forcé que ça devienne une habitude.
— Je n’ai rien remarqué de spécial dans votre façon de parler, dit Elvis avec un regard pour la femme.
— C’est pas comme Vy. Ma gosse est une vraie dame, ça se reconnaît à cent pas, et y a des moments où je lui tape sur les nerfs. Mais… enfin, voilà comment ça fonctionnait, le truc. Il divisait ton arrivée d’essence au carburateur, donnait une alimentation plus régulière, une vitesse plus grande, des reprises plus rapides, et tout, et tout. Du moins c’est ce qu’on racontait. Ça aurait dû marcher aussi, enfin je veux dire que c’était rationnel. Seulement ça marchait pas. Combien qu’ils nous coûtaient, petite ?
— 35 cents.
— C’est ça, 35 cents, et on les vendait 3 dollars…
Puis Lester s’étend sur les méthodes qu’il employait avec sa femme pour faire l’article, sur ce qu’il pense du climat de la Californie, sur sa façon de contrer les interrupteurs. Elvis écoute, tout en regardant Vy.
— … Je dis nous, bien sûr, mais la gosse n’aime pas ce boulot et je la blâme pas dans un sens ; alors elle reste souvent à la maison. Le vieux Toni, ça lui est égal.
Lester cesse de parler en arrivant au restaurant « Palace ». Ils pénètrent dans une grande salle déserte et prennent une table du centre.
— C’est pas que la nourriture soit particulièrement bonne, murmure Lester ; mais c’est encore mieux que n’importe où à cette heure. On peut avoir des œufs brouillés.
Une femme au visage blafard et atone approche ; son air las, ses yeux ternes contrastent violemment avec la vitalité flamboyante de Toni.
— Écoutez voir, chuchote Lester, puis il dit : Nous voulons trois parts de framistan à l’huile de fortis, avec un peu de sumis autour.
— Pardon ? fait la femme, sans rire.
Toni frappe la table du poing en beuglant :
— Œufs brouillés et café, trois portions !
— Bien, monsieur.
— Vindieu ! Je lui dégoise tous les matins le même refrain et elle ne pige pas encore. Pardon ? Ça me dépasse ! Bon. Alors, Mr. Landstrate, vous allez rester quelque temps à Caxton ? Ça vous plaira.
Sa voix sonne encore plus haut qu’avant.
— Oui, ça vous plaira, c’est un endroit agréable. Les gens y sont intelligents, excepté cette serveuse. Ils collaborent à leurs clubs, Lions, Elans, Rotary ou autre. Grand esprit de solidarité, et honnêtes aussi. Quand Vy et moi on se fixera et on ne fera plus de tournées, je me demande si je planterai pas ma tente ici. Qu’en dis-tu, bébé ?
— Bien sûr, pourquoi pas ? répond Vy.
— Brave gosse. Elle dit toujours oui, mais je parie que vous savez qui porte la culotte dans la maison, hein, Mr. Landstrate ? C’est les pantalons que je veux dire. Les pan-ta-lons !
Toni lève les mains, comme pour se protéger d’une attaque imaginaire.
— Faut que je surveille mes paroles.
Le petit déjeuner arrive et le gros homme se tait soudain, consacrant toute son énergie à manger. Cela semble l’absorber complètement.
Elvis guette un moment propice et laisse errer ouvertement ses yeux sur le visage de Vy, sur sa poitrine, puis de nouveau sur son visage.
Elle détourne rapidement le regard, essuie sa bouche avec la serviette, se lève et dit :
— Excusez-moi.
— Je crois que c’est encore dans les choses possibles.
Elle se tourne et va au fond du restaurant.
— C’est quelqu’un, hein ? dit Lester en claquant la langue et en hochant la tête. Et folle du vieux Toni, mon garçon, ça vous la coupe, hein ? Ce qu’un type peut avoir du pot !
Il prend un cigare dans la poche de sa chemise.
— Ah, vindieu !
Elvis réprime un sourire et finit son café.
— Je vois que vous êtes célibataire, Mr. Landstrate.
— Je le crains.
— Eh bien, vous découragez pas. J’ai cru bien longtemps que je trouverais jamais une femme, une vraie femme, s’pas ? Pas la peine de le nier, je suis un gros plein de soupe. Je gagne ma vie aux dépens des pigeons. J’ai du bagout, mais je sais qu’il y en a pas mal qui sont mieux que moi. Mais le bon Dieu n’a pas oublié Toni. Alors, continuez à chercher, vous m’entendez ?
— Je continuerai.
Vy revient à la table. Sa démarche est gracieuse, son roulement de hanches absolument naturel, inconscient.
— Je disais justement à Mr. Landstrate qu’il devait pas renoncer à chercher une femme.
— Oh ? Vous avez eu des difficultés, Mr. Landstrate ?
Elvis lui sourit.
— Enfin, on peut dire que je n’ai pas eu autant de chance que Mr. Lester.
— Toni ! Toni ! J’aime pas qu’on me mette un « Monsieur » en rallonge.
La serveuse vient remplir les tasses de café. Elvis regarde Vy qui se serre contre son mari et allume nerveusement une cigarette.
— Je regrette, mais il faut que j’aille travailler, dit Elvis. J’ai passé un très agréable moment.
— Ouais, une saloperie de nourriture, mais ça vous calfeutre les tripes. Si j’avais pas ce genre de philosophie, on aurait crevé de faim dans des coins où on est passé. Hein, Vy ?
— C’est vrai, mon chéri.
Ils se lèvent pour partir. Elvis porte la main à son portefeuille avec une gaucherie calculée, tente vaguement de prendre la note et renonce vite.
— Allons, dit Lester. Nous sommes pleins aux as. Avec un nouvel article épatant, on ramasse la galette à la pelle. Gardez ça pour vous, mais on se fait en moyenne 400 dollars par jour au Prix-Unique de Farragut.
Ils quittent le restaurant. Elvis se demande comment prendre congé discrètement, car l’homme ne semble pas disposé à le lâcher.
— Farragut n’est qu’à vingt milles, tonitrue Lester. Vous devriez venir entendre mon baratin. Je présente un stylomine, ni meilleur ni pire qu’un autre. Seulement il y a une astuce, et c’est avec ça qu’on arrive à les vendre 2 dollars. Nous avons pris comme marque R. Rand, on l’a déposée, et elle est gravée sur les stylos. Vous pigez ?
— Pas tout à fait.
— C’est pas malin. Quand les gens voient ça, qu’est-ce qu’ils se disent ? Ce doit être Remington Rand ! Et tout le monde connaît Remington Rand, une bonne vieille maison ; alors ils se disent qu’ils en ont plus que pour leurs 2 dollars. C’est le vieux principe : « Quelque chose pour rien. » Vous voyez, au fond de chacun il y a un peu d’un voleur. Je leur fais croire que je suis un peu b****t, alors ils pensent qu’ils me possèdent. Quelque chose pour rien, hein ? Vous pouvez vendre à des gens n’importe quoi dont ils n’ont pas besoin, très facilement, vous pouvez les mener à faire des choses dont ils n’auraient jamais eu idée, du moment qu’ils sont persuadés être des malins, des futés, et faire une affaire, hein ? Ah, vindieu !
— C’est une théorie très intéressante, dit Elvis.
— C’est pas une théorie, c’est un fait. Je vis là-dessus depuis longtemps, alors je dois le savoir, rit Lester. Une drôle de façon de bosser, je dois l’admettre. On pourrait dire que c’est de l’abus de confiance, mais, je vous le demande, est-ce que ça diffère beaucoup du reste ? La publicité, la politique, c’est que du boniment en grand, pas plus. Elles vendent au public des choses dont il n’a pas besoin, elles les lui font aimer. Dites, de quelle église êtes-vous ?
Elvis se gratte la tête.
— Je suis… baptiste.
— Ah bien. Alors vous aurez pas grande difficulté à Caxton, il y a pratiquement que des baptistes ici. Des baptistes et des méthodistes, mais pas beaucoup des derniers. Vy et moi, on n’est rien en particulier, on croit à la parole du bon Dieu et dans ce que la Bible dit, mais quand on est tout le temps sur le trimard, on n’a pas beaucoup l’occasion de suivre sérieusement un culte. Mais (Lester se tait un moment, comme s’il rassemblait les éléments capitaux de son histoire) savez-vous que j’ai été moi-même à deux doigts de devenir un pasteur il y a quelques années ? Comme je vous le dis. Vy et…
Vy donne un coup de coude à son mari et rit.
— Allons, Toni. Cesse donc de rebattre les oreilles de Mr. Landstrate. Il n’a pas le temps d’écouter cette histoire, j’ai chronométré qu’elle durait quarante-cinq minutes, l’autre jour, avec le représentant de De Soto.
Lester hausse les épaules.
— Elle est pourtant bougrement bonne. Enfin, Elvis, on est de revue et je vous la raconterai un de ces soirs. Qu’en dites-vous ?
— Ça sera épatant.
Ils entrent dans l’Union-Hotel. Les trois femmes n’ont pas bougé du canapé. La télévision papillote toujours.
— Je tiens à vous remercier tous les deux, dit Elvis en serrant la main de Lester.
— De quoi ?
— Du petit déjeuner.
— Ah oui, le framistan brouillé à l’huile de fortis, hein ? glousse le gros bonhomme.
— Je monte dans la chambre, dit sa femme en s’éloignant.
Toni Lester baisse la voix.
— Elvis, pourrais-je vous demander un petit service. Nous ne nous connaissons pas beaucoup, c’est d’accord, mais vous me plaisez. Je m’y connais en hommes et je crois que vous êtes celui qu’il faut, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ?
— Ravi de vous obliger, Toni, si je le puis.
— Je le savais. C’est pas grand-chose, mais, voyez-vous, faut que j’aille tout de suite à Farragut. Les premiers jours sont toujours un peu durs, alors j’y resterai sans doute pour la nuit. Je serais heureux si vous pouviez vous occuper un petit peu de Vy. Elle s’ennuie et ici les autres femmes sont trop âgées pour elle ; vous voyez ce que je veux dire, à l’occasion. Vous pourriez peut-être la conduire au cinéma, ou faire une partie de cartes avec elle, elle adore ça.
Elvis scrute l’homme avec attention et se rend compte qu’il ne plaisante pas.
— Elle n’aime pas ce genre de vie, reprend Lester. Non, elle n’est pas faite pour ça. Nous mettons de la galette de côté et dans quelques années on pourra acheter un motel, ou quelque chose d’autre, et nous la couler douce. C’est une chic gosse et le vieux Toni n’aime pas la voir malheureuse.
— Je ferai de mon mieux, répond Elvis.
— Parfait.
Elvis contourne avec précaution les jambes étendues de Ben Matthew, monte l’escalier et entre dans sa chambre. Il prend dans la commode trois épaisses enveloppes blanches, les met dans sa poche de poitrine, redescend dans l’entrée et lit dans l’annuaire du téléphone que Fisher, Verne J., habite 22, Myrtlewood Lane… Il s’approche des trois cariatides du canapé et s’adresse à la première, figure de cire et robe d’organdi fané.
— Excusez-moi, ma’ame ; pourriez-vous me dire comment on va à la Myrtlewood Lane ?
Elle ne répond ni ne bouge.
— Merci quand même, dit-il.
Puis il sort, cherchant à bannir Vy Lester de ses pensées. Il y aurait temps pour cela plus tard… peut-être.
Oui, décide-t-il enfin. Il y aura certainement temps pour cela.