Linné. Les aleurodes du chou. Nos conversations étaient bien particulières. J’appris des choses sur lui. Edward Forbes. Ses mains épaisses et sales faisaient preuve d’une habileté prodigieuse quand il s’agissait de couper les fleurs fanées ou de faire un nœud sur de la ficelle. Lorsqu’il était concentré, il poussait sa langue dans sa joue. Il avait des tournures bien à lui – « Je vous donnerai pas tort » au lieu de « Oui » –, et un accent prononcé. On se trouvait à côté du banyan le jour où je lui demandai d’où il venait.
L’Écosse. Je savais la situer sur la carte et j’avais un peu étudié l’histoire des soulèvements ; les presbytériens et leur longue marche dans la neige. Mais, jusqu’à ce jour, je n’avais jamais entendu cet accent écossais et autant de musicalité m’émerveillait.
— Je suis d’Auld Reekie, me dit-il en époussetant ses mains pleines de terre. Pendant qu’il me racontait qu’on appelait Édimbourg « la Vieille Puante », je me dis que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre.
Et j’avais si peu à offrir en retour. Je n’avais même pas d’anecdotes à lui raconter. Forbes, qui était fin, ne me posait aucune question. Sauf un après-midi. Alors que, perché sur son escabeau, il taillait le plumbago, il me demanda :
— Mademoiselle Sharpe ? Si je ne suis pas indiscret, votre mère vous ressemble-t-elle ? Aussi blonde, avec des traits aussi fins ? Et petite comme vous ?
Il l’avait aperçue, dit-il. Elle visitait les jardins de temps en temps, elle collait son oreille contre le tronc du manguier.
Je fis oui de la tête.
— C’était elle.
Il comprit. Il avait déjà deviné, peut-être, que j’étais en deuil. Il avait perçu ma colère rentrée. Il rabattit sa casquette.
— On n’oublie jamais, dit-il. On survit, vous survivez, mais ce n’est pas la même vie qu’avant.
Une autre fois, plus tard, il me demanda :
— Dites-moi. Qu’est-ce qui vous attend ensuite ?
Nous étions devant Temperate House. Fin avril, les tulipes brillaient dans la lumière ; debout côte à côte, nous les admirions. Voulait-il dire dans la demi-heure qui suivait ? Ou dans les semaines à venir ? Puis, soudain, je compris : il pensait en nombre d’années. Je fus prise d’un léger tournis. C’était une question que je ne m’étais jamais posée moi-même, et alors que je contemplais le parterre de tulipes, ce fut comme si je voyais mon avenir se dessiner sous mes yeux. Toni me trouverait un mari. Il choisirait un homme fortuné et de bonne famille ; il offrirait une belle dot en guise de compensation pour mes os défectueux, ma nature obstinée et ma probable incapacité à enfanter. Une épouse. Un nouveau patronyme. Une femme soumise et reconnaissante. Je retournerais vivre entre des murs de papier peint, là où les seuls voyages sont ceux de la lecture.
Cette pensée me fit lâcher ma canne.
Forbes la ramassa.
— Mademoiselle Sharpe ?
Il me conduisit jusqu’à un banc avec vue sur les magnolias, et là je m’épanchai. Soudain, je brûlais de tout lui raconter : mes fractures, mes luxations. Mes rêves induits par les opiacés, les ecchymoses jaunâtres. Comment osteogenesis imperfecta, qui m’avait toujours paru tellement bizarre à prononcer, sonnait à présent comme une nomenclature botanique désignant une plante grimpante aux lianes tordues et aux fleurs sombres, une plante dépourvue de beauté et qui ne relâcherait jamais son emprise.
Je lui parlai des globes terrestres. Du papier peint. De mon espoir de monter un jour à cheval, de danser, de sauter d’une grande hauteur. J’évoquai les prières que Millicent faisait pour moi ; la ferveur avec laquelle elle avait prié pour ma mère, qui était morte dans les premières heures de l’année 1914. À quoi servaient les prières, de toute façon ? Elles n’étaient d’aucune utilité. J’étais toujours tordue ; elle était morte. Et je lui racontai la berge noire du fleuve. Et l’omnibus, et les musées et leurs beautés brunes aux yeux luisants. Je lui dis que ma mère aurait dû rester une Dipanda, comme elle l’avait souhaité d’ailleurs, sauf qu’elle avait été embarquée de force sur un paquebot pour l’Angleterre et mariée à un inconnu, ce qui était tellement injuste. Une mascarade. Un gâchis. Pourquoi ne peut-on pas simplement vivre comme on en a envie ? Pourquoi toutes ces règles ? Encore plus contraignantes pour les femmes ?
Forbes m’écoutait sans bouger. Mes paroles n’étaient pas de celles qu’on reçoit à la légère, j’en étais consciente. Il poussa sa langue dans sa joue, regarda au loin et nous restâmes un moment silencieux.
— Reine ? Puis-je vous appeler ainsi ? J’ai quelque chose à vous montrer.
Il se leva, et je le suivis.
Il s’agissait d’une lettre. Un rectangle de papier bien plié et d’une blancheur immaculée. Une écriture exubérante inclinée sur la droite, décadente ; j’imaginais l’auteur portant à sa bouche les mots qu’il venait de coucher sur le papier pour souffler dessus. L’en-tête imprimé en relief était doré.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une missive d’un gentleman. Il veut nous acheter des plantes. Pour garnir de citrus et de succulentes sa serre du Gloucestershire. Nous recevons de temps à autre ce genre de commande.
Le gentleman s’appelait M. Shwartz. Dans sa lettre, il exigeait les plantes les plus belles. « Un petit paradis privé sous ma verrière. » En plus, il demandait un jardinier. Une personne des jardins de Kew qui voudrait bien accompagner les plants, les sortir de leurs caisses et les disposer selon leurs coloris et leurs parfums, de manière à constituer un spectacle floral. « Je souhaite faire l’envie des autres grandes demeures de la région. » Je levai les yeux et hochai la tête.
— Je ne suis pas assez expérimentée.
— Il ne s’agira pas de bouturer ni de faire des semis. Aucune tâche ne vous sera inconnue, vous avez tout vu faire de vos propres yeux ou dans les livres. Cela ne vous paraîtra pas compliqué.
— Mais pourquoi pas quelqu’un d’autre ? Vous, par exemple ?
— Moi ? Il y a Mme Forbes, je ne voudrais pas la laisser seule pendant un mois, ce qu’exigerait de moi M. Shwartz. Mais vous ? Vous voulez votre indépendance, non ? Il va bien falloir que vous gagniez votre vie, Reine. Regardez, dit-il en levant la lettre. La somme est soulignée. Pour un mois. Pas un jour de plus.
Je distinguai mon reflet dans ses pupilles. J’avais conscience d’avoir les mains qui tremblaient, qui s’ouvraient et se fermaient comme des calices charnus.
— Qui avez-vous perdu, monsieur Forbes ?
Car je savais que la mort était forcément pour quelque chose dans son refus.
— On a mis en terre une enfant de 19 mois, un hiver. Il y a des années, mais ce jour-là, on a mis en terre une part de nous-mêmes.
Il contempla les dalles du sol. Et je compris qu’il avait, comme moi, tenté d’adoucir sa peine à l’aide du plumbago et des citrus ; il avait puisé un peu de distraction dans les soins complexes que nécessitaient ces plantes. Quel âge aurait eu sa fille aujourd’hui ? Je ne lui posai pas la question. Mais je me demandai si ce n’était pas 20 ans. Et si elle n’aurait pas eu les cheveux blonds.
— Reine, je vous ai prise pour une petite fille quand je vous ai vue sur ce banc, puis vous vous êtes levée comme si vous vouliez en découdre avec moi. Vous possédez une force que beaucoup d’hommes n’ont pas.
Il plaça la lettre sur ma paume et replia mes doigts dessus.
— Le domaine s’appelle Black Rentals.
Ce nom me sembla-t-il plus rutilant parce qu’il était inscrit en lettres d’or ? Ou parce que la lumière du jour y étincelait ?
Toni, un peu plus tard le même après-midi, battit des cils comme si je parlais soudain une langue étrangère.
— Le Gloucestershire ?
— On viendra me chercher à la gare. Il y aura des femmes de chambre, une gouvernante, toutes les commodités. J’arriverai quelques jours avant les plantes, afin d’avoir le temps de m’installer et de me remettre du voyage. Je veux le faire, déclarai-je.
La bouche de Toni se tordit en une petite moue. Je me demandai s’il allait essayer de s’y opposer. Mais peut-être était-il trop sage pour cela. Et puis, n’était-ce pas une aubaine ? J’allais voler de mes propres ailes, n’était-ce pas ce qu’il souhaitait ? Je me demandai aussi s’il ne songeait pas à ce que serait un mois entier déchargé du poids de mon deuil et de mon indignation rentrée, un mois sans mes bottines crottées dans l’entrée. Son soupir, quand il vint, fut interminable. Il ôta ses lunettes, ferma les yeux et se pinça l’arête du nez.
— Oui, Reine, si c’est ça qu’il te faut. Je sais que tu n’es pas heureuse ici.
Je m’attendais, je crois, à éprouver un sentiment de triomphe. Mais tout ce que je ressentis, en fait, ce fut du chagrin. Il cascada en moi comme une eau violente. Tandis que Toni rechaussait ses lunettes et en accrochait avec précaution les branches derrière ses oreilles, je me rappelai le matin de Noël où il avait dévoilé le cheval à bascule, soulevant un brocart rouge. Je le revis rentrant les bras chargés de livres. Et je me dis que je n’avais jamais cherché à savoir pourquoi il avait épousé Harley Dipanda. Cela ne m’avait même pas traversé l’esprit. Et à présent, je ne pouvais en imaginer la raison. Qu’est-ce qu’il y avait gagné ? Moins de liberté, une épouse très volontaire et vingt années passées à subvenir aux besoins, à prendre soin d’une enfant qui donnait bien du souci et n’était même pas de lui. Une petite infirme, en plus.
Plus tard, Toni me proposa de prendre le train avec moi. Il frappa à la porte de ma chambre.
— Je pourrais te servir de chaperon.
Il m’aiderait à trouver le bon quai, à porter ma malle. À cet instant, j’étais plus réceptive ; je perçus sa lassitude. Je sentais que je lui étais à jamais redevable et que, dès lors, peut-être, je devais lui dire oui ; oui, accompagne-moi jusqu’à la gare de Cheltenham Spa. Sauf que ma mère, enceinte, avait fait seule le trajet Calcutta-Londres et avait survécu. Les guerriers et les aventuriers de la littérature ne se faisaient pas ouvrir les portes par leur beau-père. Et puis je ressentais le besoin de voyager seule, d’amorcer ma vie de femme indépendante sans personne pour m’assister ni me tenir le bras. Comment, sinon, allais-je pouvoir ne compter que sur moi-même ? Mener une vie autonome ? Aussi je le remerciai, et je fis non de la tête.
Le 20 juin 1914. La veille du solstice d’été. Je me lavai les cheveux et fis mon chignon. Je déposai dans ma malle mes vêtements, ma brosse à cheveux et trois livres : une encyclopédie des plantes, un manuel d’anatomie – mes deux ouvrages factuels les plus fiables – et les Contes et légendes des Indes.
Toni chargea ma malle dans la voiture. Il ferma la portière et me regarda à travers la fenêtre.
— Promets-moi de toujours te servir de ta canne. Reine ?
Je lui promis. Il se recula. Il frappa deux coups avec la jointure des doigts pour signaler le départ au cocher, et les chevaux s’ébranlèrent. Toni ne fut plus qu’une silhouette immobile, bientôt hors de vue.
Forbes me fit lui aussi des recommandations. À Paddington, il fit tourner dans ses mains les bords de sa casquette et énuméra les différentes gares que j’allais traverser. Je ne devais pas me lever avant que le train soit totalement à l’arrêt. Je devais faire attention à la distance entre la voiture et le quai.
— Cheltenham Spa, me rappela-t-il. Son nom, c’est Shwartz.
Je descendis la vitre du train. Tandis que Forbes rapetissait sur le quai, je compris que les noms latins, tout comme les grandeurs et mesures, étaient inaptes à saisir l’instant présent. L’odeur du compartiment, le quadrilatère parfait dessiné sur le plancher par le soleil, la similitude entre la nervosité et l’excitation, qui toutes deux faisaient accélérer les battements de mon cœur. Paddington ne fut bientôt plus qu’un point puis disparut tout à fait.
Alors que le train roulait à travers la campagne, j’eus soudain envie de défaire mon chignon. Laisser mes cheveux libres. Cela me semblait un geste approprié. Bien qu’inaccoutumé, nouveau. L’une après l’autre, je retirai les épingles.
J’ai passé tout l’été ainsi coiffée. Je finis par être connue pour ma canne, mon franc-parler et cette abondante chevelure d’un blanc laiteux qui se balançait dans mon dos et se prenait dans les branches basses. Elle s’éclaircirait encore au soleil, de sorte qu’au mois d’août on me ferait remarquer que je luisais au crépuscule et que j’appartenais sans doute à l’espèce des phalènes du jardin blanc. Phosphorescents, voilà ce qu’on dirait de mes cheveux.
Bien entendu, c’étaient là des choses que je ne savais pas encore. Comme j’ignorais alors à quoi ressemblait le Gloucestershire. Mais ce que je savais, c’était que je n’avais pas peur, pas plus dans ce train que je n’avais eu peur sur la berge obscure de la Tamise. Qu’est-ce qui pouvait être pire, en effet, que de l’avoir perdue ? C’était un fait, au même titre que les pinsons de Darwin ou les phases de la lune : ma mère n’était plus là. Et les 42 fractures qui avaient à ce jour jalonné ma vie n’avaient aucune importance ; ni le blanc bleuté de mes yeux ni la liste de qualificatifs que j’avais dressée, ni ma petite taille. Seul importait que je n’avais plus rien à perdre. Aussi je regardai droit devant moi tandis que nous foncions sous les ponts et débouchions des tunnels dans la lumière.