Quand on me regarde, je suis à peine désirable. Je parle de mes os, la charpente qui maintient le reste de mon corps. Il ne leur manque ni moelle ni cavités ; ni ces extrémités lisses et arrondies leur permettant de s’insérer les uns dans les autres, et en vérité mon squelette est complet. Mais il est fragile. Rien que de transférer mon poids d’une jambe sur l’autre, ça craque. Enfant, je me cassais tellement souvent – à la suite de gestes minuscules, aussi simples que regarder en l’air – que les médecins faisaient la grimace et hochaient la tête. « Imparfaite », disaient-ils.
Son nom latin est trop long pour être prononcé souvent ou correctement. Osteogenesis imperfecta. Vingt-deux lettres qui claquent dans la bouche et qu’au début j’essayais de dire lentement. Ma mère les chuchotait comme une prière ou une incantation. Je me les murmurais à moi-même quand j’étais seule. Mais bientôt ce terme tomba en désuétude et on ne parla plus que des « os de Reine ». Je l’entendais dans les salles et les couloirs de l’hôpital, et sous cette dénomination plus accessible, plus personnelle, je comprenais que mon affection, la maladie des os de verre, était unique. Personne d’autre à Londres ni ailleurs ne se fracturait les côtes en éternuant. Personne d’autre que moi ne se fissurait les dents contre des petites cuillères.
Aujourd’hui, la maladie a relâché son emprise. J’ai gardé cependant ma silhouette bancale. Le blanc de mes yeux a toujours cette teinte bleutée qui rappelle celle du lait. Ma peau est plus pâle là où elle a été étirée par une réduction de fracture – une côte qui ressort, ma clavicule dentelée –, de sorte que jamais je ne pourrai me libérer de cette terminologie latine et de ce qu’elle implique. Mais au moins j’ai atteint ma taille adulte. Et mes os, au fil des ans, ont trouvé leur place et se sont solidifiés.
Mon enfance a été jalonnée de fractures. J’ai habité un monde de médecins et d’attelles, de potions qui me donnaient des rêves étranges peuplés d’ossements. Certaines parties de mon corps enflaient ; les hématomes glissaient sous ma peau comme des orages ou des marées montantes – sensibles, dans un camaïeu de tons foncés. Ma première fracture, je me rappelle, c’était en hiver ; debout sur une marche, je regardais la neige tomber et le craquement dans mon bras n’a pas été causé par la chute mais par la main de ma mère qui m’a brusquement soulevée dans l’espoir de me l’éviter. Un réflexe : « Non, non ! » Sauf que sa promptitude m’avait brisé net l’humérus, et qu’elle eut ensuite sa part de douleur. Je la revois se balançant à mon chevet, balbutiante.
Plus tard, je me cassai la mâchoire dans Regent Street. Un jour, le coude d’un inconnu me fractura les côtes et je m’effondrai sur le pavé en me vidant de mon air comme un ballon crevé. À Trafalgar Square, mon épaule gauche sortit de son articulation alors que je tendais la main vers un oiseau en vol, et le cri de douleur que je poussai fit envoler une nuée d’autres oiseaux, provoquant un courant d’air. Après ça, les médecins furent formels : je ne devais plus mettre le nez dehors. Jusqu’à ce que j’aie achevé ma croissance, il fallait que je vive entre quatre murs, afin de minimiser les risques. Et quand ma mère avait protesté – « Mais ce n’est qu’une enfant ! » –, ils avaient évoqué les os plus petits de mon cou : mes vertèbres. « Comprenez-vous, madame Sharpe, ce qui pourrait arriver à votre fille ? » Ils nommèrent ces os délicats de mon crâne susceptibles de se briser comme une coquille d’œuf.
Notre intérieur se capitonna. De velours et de duvet d’oie, de coussins brodés, de tapis persans et de soieries. Il y avait aussi un globe terrestre. Un cheval à bascule que j’avais le droit de toucher mais non d’enfourcher. Et du tempétueux monde extérieur ils rapportaient à la maison ce qui, à leur avis, me manquait : des pommes de pin, des plumes de pigeon, l’odeur des chevaux sur les gants rouges de ma mère, un arôme que je respirais, les yeux fermés. Ils me décrivaient la Tamise au crépuscule, les gens qui chantaient Noël dans les rues sous la pluie. Lorsque la ménagerie de M. Moris se dota d’un ours, ma mère leva les bras : « Une bête grande comme ça, Reine ! Et large comme ça ! »
Se tenait dans chaque pièce des fleurs, de véritables douceurs en forme de plante. Des cartes de pays lointains aux murs. Un automne, comme je réclamais une brassée de ces feuilles – sycomore, hêtre, marronnier, chêne – qui émaillaient mes lectures, ma mère écuma les parcs londoniens. Chaque jour elle me décrivait ce qu’elle avait vu : le plus joli chapeau ou la moustache la plus joliment taillée, ou un cheval avec sur le front une tache en étoile. Elle faisait des commentaires sur les ramoneurs et les étoles de renard, et si elle passait une journée sans sortir, elle me lisait des contes et légendes des Indes qui me donnaient l’impression de voyager et de m’instruire. Les coins des meubles étaient garnis d’étoffes. On veillait à ne mettre à ma portée aucun objet en verre. Pour protéger mes dents, Millicent, notre bonne, faisait bouillir des fruits si longtemps qu’ils en perdaient leur forme et leur saveur, et il n’y avait pas plus moelleux que son pain d’épices.
Mais surtout, il y avait les livres. Ils étaient ma consolation. Je ne pouvais pas marcher dans le vent et la lumière, mais toutes les promenades m’étaient autorisées à travers la lecture. Lire, me disait-on, c’est découvrir le monde. Pour l’anniversaire de mes 7 ans, la salle à manger fut transformée en bibliothèque ; une pièce remplie de rayonnages, de cartes géographiques, de tapisseries, avec une lampe coiffée d’un abat-jour à franges et un piano à queue qui m’était interdit à cause de mes doigts et de mes poignets, mais dont ma mère jouait, à ravir d’ailleurs. Sa méridienne avait, au départ, été vert mousse, mais avec le temps, à mesure que j’additionnais les lectures, que j’étudiais les cartes, cette couleur intense et veloutée prit la teinte des ailes de colibri, de l’envie d’Othello ou de ces joyaux vivants dissimulés dans les terres humides de l’Équateur… de minuscules grenouilles tropicales d’un vert luminescent.
Ma mère, ma préceptrice. Elle était assez savante, avait-elle déclaré, pour faire l’école à son unique enfant. Et elle ne s’en est pas privée ! Chimie et tables de multiplication ; constellations et conjugaison des verbes français. Et, bien entendu, le squelette humain. Depuis ma naissance, elle avait appris de chaque os non seulement la position et la fonction mais aussi le nom latin ; le bruit qu’ils faisaient en se brisant ; la liste des articulations tels des continents.
Nous possédions des ouvrages sur la toundra arctique. Les coquillages. Les dinosaures. Comment les abeilles fabriquent le miel. La guerre de Crimée. Nous parlions après le dîner des cimes du monde, de la route ouverte par Magellan, des propriétés du mercure, des territoires des hiboux, de la suffragette Emmeline Pankhurst – « Tu m’écoutes, Reine ? » – et des dieux et des déesses grecs ; puis plus tard des mêmes mais sous leurs noms latins. Il m’arrivait de toquer à la porte de Toni. Il levait les yeux et posait son stylo. « Qu’as-tu appris aujourd’hui ? » Et moi de lui répondre avec enthousiasme : « Saturne a des anneaux… Le roi Richard a mené les premières croisades. » « Incroyable ! » s’émerveillait-il, comme s’il ne le savait pas déjà.
Des romans, aussi. En tout cas ma mère les lisait. C’était une lectrice insatiable : Fielding et les sœurs Brontë, d’énormes bouquins traduits du russe dont le seul poids aurait pu me casser un os. Moi, je préférais les histoires vraies. J’avais soif de faits, décrits par ceux qui avaient escaladé, nagé, dansé, vraiment pratiqué ce sur quoi ils écrivaient, et pas seulement en imagination. Pour mon anniversaire, je demandais toujours des almanachs. J’aimais ces calendriers à cause de leur côté rigoureusement structuré. Avec le recul, je me dis que c’était peut-être en guise de compensation : ne pouvant pas compter sur ma propre ossature, je cherchais ailleurs la robustesse qui me manquait, dans les dictionnaires, sur les planches d’anatomie, partout. Le manuel de médecine, qui sentait si bon le cuir, ne me renseignait pas seulement sur les os, mais aussi sur les organes, les vaisseaux, les muscles et des mots comme ventricule. Dessins botaniques. Encyclopédie des oiseaux.
C’est mon beau-père qui me les procurait. En fin de journée, Toni rentrait les bras chargés de livres ; je l’entendais taper des pieds dans le vestibule, frapper sur le sol ses chaussures mouillées, et je me disais qu’il allait se briser, cet homme tellement maigre et osseux. Toni : d’une pâleur exsangue ; timide derrière ses lunettes, qui s’exprimait à mots comptés. Son sourire atteignait rarement ses yeux. Ce n’était pas non plus un lecteur, et il ne quittait jamais Londres. A priori ce n’était pas son style de constituer une bibliothèque à l’attention de la fille fragile de sa femme ni de lui offrir un cheval à bascule. Mais peut-être éprouvait-il une sorte de sympathie. Comme moi, Toni était un habitué des lieux clos.
Le jour, il travaillait dans une banque du côté de Charing Cross ; la nuit et le week-end, il restait dans son bureau lambrissé de sombres boiseries en acajou, aux rideaux toujours mi-clos, où une pendulette de voyage sonnait les heures. Là, il épluchait les journaux. Il fumait la pipe. Parfois, il jouait aux échecs avec ma mère en gardant la porte entrouverte, afin que je puisse voir ce qu’ils faisaient : une occupation calme et silencieuse ponctuée de brefs commentaires sur la partie en cours et, à l’occasion, sur mes os. Ils semblaient se contenter de ce qu’ils avaient, un mariage ménageant de vastes zones désertiques. Toni jouait parfois aux échecs avec son seul ami, un personnage furtif qui répandait une odeur de brillantine. Je ne pouvais pas les regarder jouer parce qu’il fermait toujours la porte et que le trou de la serrure était trop étroit. Mais je m’attardais dans le couloir et étudiais, fascinée, le trilby du monsieur accroché au portemanteau.
Ma mère, Harley, c’était tout autre chose. Elle était la lumière, la vitalité, la curiosité. Elle, elle préférait la vie au grand air. Je la surprenais souvent pieds nus dans le jardin, sans raison particulière. Elle n’était pas grande, mais elle avait de la prestance. Harley était combative, elle avait le sens de la repartie ; elle défilait pour revendiquer le droit de vote des femmes et, à son retour, s’étalait sur la méridienne verte, les joues rouges de colère, de fierté ou d’épuisement. Elle me racontait de son enfance des choses tellement étranges et exotiques que ces histoires me hantaient pendant des jours : les sorbets à l’hôtel Peliti ; les fleurs qui s’ouvraient la nuit et perdaient leur parfum au lever du soleil ; les léopards assoupis dans les arbres, pattes et queue pendantes.
Un drôle de couple, disait Millicent en éliminant avec un couteau la croûte du morceau de pain qui m’était destiné. Et comment aurais-je pu la contredire ? Ils étaient aussi différents que le soleil et la lune. L’un se retirait dans une chambre obscure, l’autre préférait le petit matin et semblait faite de lumière.
Mon petit monde tapissé de papier peint. Studieuse, choyée, je gazouillais parfois comme un oiseau, quand j’étais de bonne humeur. Mais il m’arrivait aussi d’avoir le cafard. Je pouvais me retirer des semaines avec mes livres, sans rien manger ou presque ; je me plaignais alors de mon confinement comme de la pire cruauté qui soit. J’essayais d’ouvrir les fenêtres ou de lancer des livres à travers la pièce, rien que pour faire rager ma mère. « Tes os, Reine ! Tu oublies ? » Un jour, je lui annonçai que je n’avais rien, que j’allais parfaitement bien, que je n’avais plus besoin de rester enfermée, et je m’haChrisai pour sortir dans les rues de Londres ; j’enfilai l’écharpe et le bonnet de Millicent, priai ma mère de s’écarter, mais elle tint bon. Elle resta plantée devant la porte, l’index levé et le visage courroucé. Elle prononça un mot : « luxation ».
Millicent me qualifiait d’effrontée – je l’avais entendue marmonner en plumant un poulet. C’était un mot nouveau. Le dictionnaire m’en livra la définition : une enfant qui se plaint sans cesse. Voilà qui allongeait la collection des qualificatifs me concernant : têtue, gâtée, infortunée, mal élevée, triste, difficile… La pauvrette. Je souffrais également de fatigue chronique, un symptôme lié à ma maladie qui, le soir, pénétrait jusque dans la moelle de mes os comme un gant humide. Mais j’étais aussi lasse de mon mode de vie, de ces longues journées monotones où mon seul contact avec le vent était le souffle que j’entendais dans la cheminée, où mon expérience de la vie ne se faisait que par le biais de pages imprimées. Ma mère en était consciente. Elle savait quand il fallait me prendre dans ses bras avec douceur. Et la nuit, en ajustant les couvertures autour de moi, elle évoquait l’adulte que je serais, robuste, rapide, sans un seul hématome. « Un jour, tu monteras à cheval. »
Mon corps continuait de se fracturer. Tous les coussins et tous les mots tendres ne pouvaient empêcher une dent ébréchée, un orteil cassé contre un meuble. Mes genoux cédaient sous mon poids. Je me brisais les côtes sous l’emprise d’un mauvais rêve ou d’un éternuement irrépressible au milieu de l’hiver ; un après-midi, alors que j’étais déjà adolescente, je me cognai la hanche contre la rampe. On entendit un crac sonore ; la douleur fut si fulgurante, si vive, que ma bouche se remplit d’une eau amère et que le monde devint, temporairement, noir. Fracture du fémur : trois mois d’un épais sommeil artificiel, attachée à une planche de bois qui me privait de ma dignité. Je perdis du poids. Quand j’en étais capable, je pleurais, en silence, face au mur. Ma seule consolation : les soins que me prodiguait ma mère et ses histoires formidables de son ancien pays où il pleuvait à chaque heure tapante et où, sur les marchés, les hommes se servaient de glaçons comme monnaie d’échange.
De son nom de jeune fille, Harley Dipanda. La fille d’un colonel de l’armée des Indes et de son épouse conforme aux préceptes bibliques, une femme de devoir qui détestait Calcutta, détestait la chaleur et les bazars, détestait l’odeur du port et les lézards tiktiki filant sur les meubles et laissant des crottes sur les assiettes. Chaque année, durant les mois de forte chaleur, ils montaient à Shimla, tout au nord, au pays du high tea et du tennis sur gazon. Des parties de whist.
— Tu te plaisais là-bas ?
Un sanctuaire consacré à un dieu singe au sommet de Jakky Hill. Des chiens errants endormis sous les branches d’un casuarina.
— Je m’y plaisais beaucoup.
— Alors pourquoi tu es partie ?
Elle évoqua un mainate que l’on avait frappé à coups de bâton avant de le relâcher pour avoir prononcé un blasphème – et c’est d’une manière semblable qu’elle avait été, me semblait-il, sommée de partir. Pour quelle raison ? Sa réponse fut évasive. Elle révéla seulement qu’elle avait eu trop d’audace et de plumes noires, au goût de ses parents, qui prônaient la foi chrétienne et la discipline ; ils refusaient de lui pardonner. Et qu’importait, au fond ?
— Je suis très heureuse, maintenant.
Elle souriait, mais je restai dubitative.
— Qu’est-ce qu’ils ne pouvaient pas te pardonner ?
Mais ma mère se tut. Elle me borda délicatement et, en me disant que Millicent l’appelait, se leva et sortit de ma chambre. Et moi je contemplai son fauteuil vide en me disant : Elle m’a menti.
Je lui posai de nouveau la question et, cette fois, ne lui permis pas de s’esquiver. Par une soirée étouffante de fin d’été, alors que j’étais étalée sur ma planche et que ma mère, assise une jambe repliée sous elle, me faisait la lecture, je tentai :
— C’était à cause de mon père ?
Elle leva un regard étonné.
— Ce pour quoi ils t’ont chassée. Tes plumes noires. C’était lui ?
Je vis son expression : traquée, sidérée. Elle ferma lentement le recueil de poèmes et le posa à côté d’elle ; resta un moment en contemplation devant le mur puis me fournit une réponse incomplète :
— J’avais 19 ans, Reine. J’étais jeune, mais persuadée que j’étais plus vieille que ça, plus sage… J’ai embarqué à bord du Persia et, du pont arrière, j’ai regardé rapetisser Calcutta.
Des heures cramponnée à la rambarde. Elle avait mal au cœur mais pas seulement parce que la mer était agitée. Je comprenais vaguement ce qu’elle me racontait.
— Ils t’ont fait partir à cause de moi ? Parce que je grandissais dans ton ventre ?
— Toi ? Oh non, pas à cause de toi. Comment ce pourrait être toi ? Tu es ce que j’ai de meilleur, tu te rappelles ? Non… Je n’avais pas d’alliance.
— Pourquoi pas ?
— Je n’en avais pas, voilà tout.
— Qui était-il ? Mon père ?
J’avais posé la question comme si c’était un détail mineur.
Mais il n’avait rien de mineur. Ma mère se referma sur elle-même, aussi brusquement qu’une porte qui claque dans un courant d’air. Elle se leva, le livre à la main.
— Ton père, c’est Toni. Ton nom de famille est Sharpe. Reine, tu veux encore un peu d’eau ?
Ce soir-là j’ai compris quelque chose. C’était un drôle d’échange : une villégiature en altitude, des frangipaniers, des parents… Contre quoi ? Londres. La vie en gris. Un homme qui la touchait rarement, indifférent à la littérature et n’ayant pas connu la mousson. Et pourquoi ? Par respect des convenances, supposai-je. Une femme avec un enfant ne pouvait pas rester célibataire ; elle devait devenir épouse. Une enfant avait besoin d’un père. Et je me disais : Pas étonnant qu’elle manifeste pour les droits des femmes. Pas étonnant qu’elle me dise que la force d’une personne ne dépend pas, en fait, de la robustesse de ses os.
Tandis que le jour se levait, je sus que ma question l’avait blessée, et que j’aimais trop ma mère pour insister. De toute façon, quelle importance ? J’étais une Sharpe. Toni se souvenait de mes premières semaines, comme tout père digne de ce nom. C’est ainsi que je me promis de ne jamais plus lui parler d’oiseaux aux plumes noires ni d’alliances. Je chassai de mon esprit le Persia cinglant vers le sud.
De ma fracture du fémur, je ne guéris pas. Ou plutôt elle se consolida sans tenir compte de mes mensurations. Ma jambe gauche devint plus courte que la droite. J’y gagnai une claudication.
— Ça s’améliorera peut-être avec la marche, dit ma mère. À condition de parcourir des distances suffisantes.
Car il n’y avait pas de quoi faire plus de trois pas entre ces murs enduits de papier peint. Les médecins lui accordèrent que le moment était venu. Et par un jeudi matin froid et ensoleillé de la fin octobre, trois jours après l’anniversaire de mes 18 ans, je fus jugée assez robuste, enfin, pour sortir avec elle.
Je me réveillai aux aurores. Ma mère m’attacha les cheveux avec des épingles, versa quelques gouttes d’eau de rose sur mes poignets et admira mon reflet dans la glace ; elle se tint derrière moi dans le vestibule, les mains posées sur mes épaules – nous nous ressemblions tellement à cet instant.
— Tu es prête, Reine ?
Je pénétrai dans un monde qui sentait le feuillage et la pipe, avec au-dessus de ma tête les cris des oies sauvages de passage. Un monde rempli de ponts enjambant la Tamise, d’omnibus, d’orgues de barbarie, et d’un air si délicieux que j’avais l’impression de boire une eau fraîche, si bien que j’en oubliai ma claudication. Jusqu’à ce qu’elle se rappelât à moi quand je vis mon reflet dans une vitrine de magasin. Alors je me mis à marcher en faisant un effort de volonté pour l’atténuer ou oublier que je boitais. Peine perdue. Jamais je ne pourrais avancer aussi vite que les autres. J’avais du roulis. J’étais une boiteuse.
Infirme. Ça aussi, c’est entré dans ma vie ce jour-là. « Tu as vu cette infirme ? » Ma mère tenta de faire diversion en attirant mon attention sur une grille en fer forgé et une affiche de cirque. Mais j’avais entendu, et ces mots je ne les ai jamais oubliés.
Le soir, je ne fus guère bavarde. J’avais mal dans les os. J’étais épuisée, le nez imprégné d’une odeur de charbon. Et surtout, j’étais en deuil ; il m’était insupportable de savoir que j’allais boiter toute ma vie. Une infirme, rien de plus ; jamais je ne serais comme les autres. Où était à présent ce grand jour que ma mère m’avait fait miroiter pour me consoler ? Ce jour où je pourrais monter à cheval ? Cela n’arriverait jamais.
Je fus obligée de m’aider d’une canne. Toni m’en acheta une ; un bel objet, dans son genre : pommeau en argent sur bâton en noyer. Au début, elle imprima un hématome au creux de ma paume. Elle accompagna ma claudication d’un discret toc toc.
Je pris la résolution de ne pas me retirer dans des pièces aux rideaux tirés. Il n’était pas question de me dérober devant le mot « infirme » ni de pleurer le soir – de pleurnicher en cachette –, parce que les explorateurs et les reines ne se conduisaient pas ainsi. J’allais de l’avant. Je sortais voir les tableaux, les rues et les monuments dont j’avais entendu parler ; je parcourus à pied le plan de Londres. Ma mère m’accompagnait. Elle faisait de son corps un rempart entre le bord du trottoir et moi ; fusillait du regard les passants qui s’approchaient trop près ou marchaient trop vite et, quand il pleuvait, hélait un fiacre afin de m’éviter de glisser. Mais surtout, elle mettait un nom sur tout ce que nous croisions, pour mon instruction, pour que je comprenne. Un cabriolet. Une jupe entravée. Le théâtre de l’Alhambra sur Leicester Square. Les marchandes de violettes et les prédicateurs baptistes, et ces tourtes à la viande que vendaient au coin des rues des garçons deux fois plus petits que moi qui avaient l’air aussi deux fois plus jeunes. Elle m’expliquait la monnaie. Elle me récitait les noms des fruits sur les étals du marché. Et à la National Gallery, elle me menait devant des peintures représentant les Rois mages à genoux ou Vénus allongée, ou encore Samson à qui l’on coupe les cheveux, si bien que peu à peu les livres me parurent insignifiants, inconsistants.
Après une visite du musée, elle m’emmena prendre le thé sur le Strand.
— Qu’as-tu pensé des peintures, Reine ? me demanda-t-elle.
La dentelle des serviettes avait une délicatesse aérienne ; les gâteaux étaient piqués de roses en sucre. Et alors que ma mère versait le thé, j’eus cette révélation : la beauté réside dans la perfection, dans le décor finement ciselé d’entrelacs des cuillères à thé, comme dans les chairs rosées de la Vénus et ses épaules dénudées, ses cuisses grasses. Peu importait ce que les livres m’avaient apporté : être belle, pour moi, c’était être brune et pulpeuse, et je n’étais ni l’une ni l’autre.
Un autre jour, alors que ma mère soulevait la pince à sucre, j’eus cette révélation : mes os n’étaient pas ma seule étrangeté. J’étais aussi trop frêle. Trop petite – ma mère n’était pas grande et je mesurais moins qu’elle. Et puis j’étais trop pâle, beaucoup trop pâle : mes sourcils d’une blancheur de lait, tout comme mes cils et mes cheveux que ma mère avait comparés une fois au clair de lune. Ces histoires m’avaient plu, quand j’étais plus jeune, mais à présent je me demandais quels aspects de ma personne étaient acceptables. Infirme, pâle, effrontée. Je restai songeuse tandis que ma mère remuait son thé.