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739 Mots
Ils sont calmement attablés. Personne ne parle. Personne ne bouge. Les pales épaisses et incrustées de poussière du ventilateur décrivent de lents cercles au-dessus d’eux, mais l’air n’en est pas troublé, il flotte tout aussi moite et immobile dans la salle du café. Harold, vêtu de blanc, somnole à un bout du comptoir. À l’autre, Joan est plongée dans un roman à bon marché. Bruce Carey, Phil Dongen et Abner Anchwartz sont installés à la table centrale et jouent au gin-rummy. Pierre Varann les regarde, sans grand intérêt. Il ouvre plusieurs fois la bouche, mais ne parle pas. Quelqu’un dit : — Il est déjà dix. — Doux Jésus, murmure Varann en tirant un mouchoir qu’il noue autour de son cou. Cinq minutes passent. Puis la porte du café s’ouvre et Danny Humboldt entre. Il est rouge et essoufflé. — Ça y est, dit-il. Elvis Landstrate le regarde sévèrement, fronçant discrètement les sourcils. — Du calme, Danny. Nous ne savons pas de quoi tu parles. Qu’est-il arrivé ? Danny sourit largement. — Du calme. Seul parmi les autres hommes Carey semble s’intéresser au garçon. Il échange un regard avec Elvis et fait pivoter sa chaise. — À l’école, y a un n***e qu’a essayé de v****r une fille, dit Danny tout excité. — Quoi ? Le révérend Pierre Varann sort aussitôt de sa léthargie. Son visage prend une expression de rapace. — Un n***e. Vous savez, celui qui s’appelle Liam Cosmos. Elvis Landstrate marche jusqu’au garçon et lui pose la main sur l’épaule. — Tu veux rire. — Bougre non ! Ça s’est passé il y a vingt minutes. Avec Ella McCarter, vous la connaissez, la fille du type qui est à l’hôpital. — Quoi ? Phil Dongen se rapproche. — On a tous entendu des cris, des hurlements, et puis elle est arrivée en courant dans la classe de Mr. Potts, sa robe était déchirée et elle pleurait. Elle était allée chercher des fournitures pour… — J’savais que ça devait arriver ! intervient Joan d’un ton décisif. T’as entendu, Harold ? Un n***e qu’a essayé de v****r une fille blanche à l’école ! — Où est-il ? demande Dongen. — Dans le bureau du principal, répond Danny. On l’a enfermé là. — C’est bien ce que nous avons toujours craint, dit Elvis en lançant un regard à Carey qui hoche la tête sans que les autres s’en aperçoivent. — Allons-nous faire quelque chose ? demande-t-il soudain. — Bon Dieu, oui ! s’exclame Varann en abattant sa main sur la table. Elvis désigne du doigt le petit homme. — Bien. Allez chercher tous les membres de la Snap que vous pourrez trouver… Vous aussi, Phil. Tout de suite. Dites-leur ce qui s’est passé et de venir ici aussi vite que possible, immédiatement. — Y en a beaucoup qui voudront pas, dit Dongen. Les gens ont lu le journal. Y en a qui abandonnent, à cause de… — Est-ce que cela a de l’importance maintenant ? riposte Elvis Landstrate. Racontez-leur seulement ce qui est arrivé à l’école et ils viendront. Ils viendront. Toi, Danny, retourne là-bas. Rassemble tous les camarades que tu pourras. Un dollar par tête. C’est promis. Danny Humboldt cligne de l’œil et repart en courant. Bruce Carey s’éponge le front avec une serviette en papier et la roule en boule. — Vaut mieux que ça colle, dit-il une fois les autres partis. — Ça collera, dit Landstrate en le fixant un moment, puis il ajoute : À condition que tu la boucles et ne te mêles plus d’avoir des idées personnelles. Carey grogne : — Va y avoir du grabuge. — Bien sûr. Mais ça ne devrait pas t’inquiéter, Bruce. Tu es déjà plongé dans les ennuis jusqu’aux fesses. Et les négros sont encore à l’école. Si tu veux qu’ils en sortent, il faut que tu marches avec moi. L’homme passe nerveusement la langue sur sa lèvre inférieure. — Jésus, cet enfoiré de McCarter va sûrement parler, je le sais. — C’est probable. Elvis Landstrate fouille dans sa poche et y trouve 10 cents. — Mais peut-être que Mr. Fisher et moi te trouverons un bon avocat. À condition qu’on soit sûr de toi. C’est compris ? Carey fait signe que oui. — Maintenant, sors d’ici et ameute les gens. Vite. Elvis se dirige vers le fond de la salle. Il met les 10 cents dans la fente du téléphone et forme le numéro de Verne Fisher.
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