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4266 Mots
Dans son rêve, la chair de la femme a seulement commencé à se détacher quand les coups frappés à la porte le réveillent. Ce n’est pas Mrs. Links, il peut le dire d’avance. Ses coups seraient discrets et aimables. Ceux-ci dénotent l’urgence. — Oui ? — Elvis ? Une douleur est lancinante dans sa tête ; comme toujours, sa gorge est sèche ; il se demande s’il ne dort pas encore et rêve. — Elvis, laisse-moi entrer. Il se lève, enfile son pantalon et regarde la pendule. Il est 9 h 16. — Une minute. Il va à la toilette, s’asperge le visage d’eau froide et en boit un peu. Il prend un verre dans l’armoire, y déverse une cascade blanche de Bromo-Seltzer et le place sous le robinet. — Elvis. — Ça va. Il boit la solution pétillante au goût âpre et frais, range le verre et se dirige vers la porte. — Qui est là ? — Ouvre ! Cette voix lui est familière ; il la connaît bien mais ne peut pourtant l’identifier. Ce n’est pas Fisher, ce n’est pas Parkhouse. McCarter ? Non. — Réveille-toi ! Il secoue la tête et marche jusqu’à la porte. Il tire le verrou. Dans le couloir se tient un petit homme trapu, mi-souriant, mi-renfrogné. Il peut avoir soixante ans ; il les paraît, sauf que ses cheveux sont noirs, longs et ondulés. Il porte des lunettes cerclées de corne. Vraiment surpris, Elvis sourit. — Dieu Tout-Puissant ! — Tu as de drôles d’heures, dit Moris Blake. Je puis entrer ? — Comment ? Mais bien sûr. Bien sûr ! Excuse-moi. Je… enfin, je n’en croyais pas mes yeux, c’est tout. Pour l’amour du ciel, que fais-tu donc ici ? L’autre entre. Il porte un veston de sport et des pantalons de flanelle grise. Ses chaussures noires brillent. — Je vais à New York, dit-il en fixant Elvis. — Congé d’étude ? — Non, école buissonnière. Elvis secoue de nouveau la tête et rit. Une bonne part de son ancienne nervosité lui revient, ainsi qu’une certaine gêne qu’il ne peut d’abord définir, puis comprend parfaitement : il n’a jamais vu Moris Blake en dehors de la classe ou de sa maison et trouve difficile de dissocier l’homme d’avec son milieu et son cadre. — Tu es un peu en dehors de ta route ? demande-t-il en rentrant sa chemise dans son pantalon. J’aimerais t’offrir à boire… Blake ne répond pas, c’est son attitude normale. Il scrute dédaigneusement la chambre, puis reporte son regard sur Elvis. — Tu as mauvaise mine. — C’est que j’ai travaillé dur. — Ah. — As-tu reçu mes lettres ? Les yeux de Blake effleurent le revolver vide posé sur la commode. Suivant son habitude il murmure des mots incohérents et laisse jouer son pouce droit avec la bague chargée d’un gros rubis qu’il porte à l’annulaire de la même main. Il examine encore le lit, va à la fenêtre, ouvre les persiennes et regarde dehors. C’est ainsi que chaque soirée avait commencé dans le passé. Quelques remarques dénuées de sens, puis Blake concentrait ses pensées et Elvis attendait qu’il les exposât. Il se trouve instantanément ramené dans le grand living-room de Anchwartzwood, avec ses grands rideaux fermés, ses bibliothèques aux milliers de volumes, la plupart ayant la couverture enlevée et le titre à moitié effacé (car il n’est rien d’aussi déprimant dans une bibliothèque que des livres flambant neufs ; on ne peut pourtant pas manger un dindon sans abîmer son plumage !), et ces deux chats fous, Aleister et Crowley, qui se frottent à vous en perdant leurs poils, et Moris dans son immense fauteuil de cuir, un peu plus élevé que les autres, ce qui lui donne un tel aspect de trône qu’un jour où Moris était allé à la salle de bains, Elvis s’y était installé subrepticement et s’était senti aussi audacieux que Zorro ; Moris émettant ses aphorismes inattendus et à première vue ineptes (« Il me semble qu’actuellement la principale cause de trouble dans ce monde est l’excès d’amour qui y règne ! ») puis les développant avec une habileté et une flamme consommées, vous amenant à les discuter, puis vous jetant à bas d’une seule phrase… et aussi les odeurs… le café bouillonnant dans la verseuse d’argent, l’assaisonnement exotique des viandes pour les sandwiches de 9 heures, la lotion spéciale dont Moris faisait constamment usage, un peu comme une lotion à barbe, mais pas masculine ; pourtant Elvis, à l’opposé de Preston, ne croyait pas que Blake fût homosexuel… il s’en serait certainement rendu compte, car ils avaient été souvent seuls. Pourtant, il y avait quelque chose de bizarre dans cette lotion, ces chats et l’attitude misogyne de Blake (le terme n’était pas tout à fait juste, mieux vaudrait dire : misogame) elle se manifestait vivement dans la classe quand une fille se risquait à poser une question. « C’est diablement curieux, avait dit Pres, ce type est un fantoche, et c’est tout. Je ne peux plus le prendre au sérieux. Au début il m’en a flanqué plein la vue, comme à toi et je ne nierai pas qu’il est habile… ou, plutôt, brillant… l’ennui est que trop de types le sont, ce n’est pas une marchandise bien rare. Écoute, s’il est un nihiliste à tous crins, pourquoi n’est-il pas riche ? Tu vois ce que je veux dire ? Pourquoi diable se cramponne-t-il à une université miteuse, enseignant la théorie politique à de futurs agents de publicité ? Pourquoi n’est-il pas en train de montrer au roi de Sardaigne comment on peut s’emparer du monde ? La réponse est simple : c’est un imposteur. Et toi, il t’a mis dans sa poche… Voilà tout. Ça n’a pas l’air de te troubler. » « Je ne suis pas troublé, Pres, avait-il répondu, un peu triste tout au plus. À mon point de vue, je ne viens pas de perdre un ami, je viens de gagner une connaissance. » Pendant cette courte hésitation, Elvis a revécu cette période. Puis il bannit Preston Haller de son esprit et dit : — Tu es venu en avion ? Moris Blake quitte la fenêtre des yeux. — Oui. Il y a dans ses traits quelque chose qu’Elvis ne peut interpréter, une expression nouvelle. — J’ai un très grand projet. Un livre. Cela exigera des recherches très approfondies et une organisation assez compliquée. Pour cela, un collaborateur me sera nécessaire. J’ai décidé que pour ce travail tu en vaudrais bien un autre. Elvis cesse de se peigner. — Alors, dit rudement Blake. Ça t’intéresse, ou non ? — Si cela m’intéresse ? Naturellement. C’est un bougrement grand honneur et je l’apprécie… — Alors, boucle ta valise, dit Blake en retroussant sa manche et en regardant sa montre bracelet. Je voudrais que nous soyons partis dans une demi-heure. Il y a un avion qui part de Farragut à 12 h 40. — Hé là, doucement, Moris ! Attends une minute. — Je n’ai pas le temps d’attendre, surtout dans un cadre aussi lugubre. Ou tu désires collaborer avec moi à un livre, ou tu ne le veux pas. Dans le premier cas, cesse de bafouiller et de bayer aux corneilles devant ce miroir, tu fais immédiatement tes bagages et m’accompagnes à New York. Si la perspective de partager la réputation de Moris Blake ne t’intéresse pas, alors… — Moris, tu n’as pas reçu mes lettres ? — Je les ai reçues. — Alors… enfin, tu les as lues. L’autre continue à tripoter sa bague. — Oui, oui, répond-il. — Alors tu devrais savoir, tu devrais comprendre… Je ne peux pas partir avec toi pour New York. Je ne puis aller nulle part. Non, pas maintenant. — Foutaises ! La voix de Blake tonne rageusement. — Je te prenais pour un homme fait, Landstrate. Tu n’imagines certainement pas que ce que tu fais ici a la moindre importance ! Elvis recule, comme s’il avait reçu un coup. — Tu veux plaisanter, Moris ? murmure-t-il. Blake le contemple un instant, puis reprend sur un ton légèrement autre : — Je plaisante peut-être un peu. J’ai la manie de l’impolitesse, tu le sais. Les gens polis ont toujours l’air d’évoluer sur des terrains scabreux. Pour la première fois il sourit. — J’aurais pourtant cru que tu étais accoutumé à mes manières. Elvis se détend légèrement. — Excuse-moi. Cela n’a été qu’un instant. Et puis j’ai travaillé comme une brute. — Je sais, répond Blake et son sourire s’éteint. — Mais cela marche merveilleusement. Ils m’ont adopté ici et l’intégration a été stoppée, momentanément du moins. Elvis tiraille sa veste. — Moris, dit-il enfin car la question lui brûle les lèvres, ne vas-tu pas me féliciter ? Blake détourne le regard. — Je veux dire… Enfin, tout est parfait, vraiment. Tout comme nous l’avions discuté. Je crois avoir fait de l’excellent travail. Il se tait, attendant avidement le sourire en coin et les paroles rudes. — Je n’ai pas l’habitude de demander aux gens de faire certaines choses, mais je vais te demander de reconsidérer ta décision. Après tout, tu as démontré l’exactitude de tes vues, non ? Ce n’est pas qu’elles aient eu besoin d’une preuve, je t’ai depuis longtemps dit que les gens étaient des moutons. Ton travail est fini. Pourquoi persister ? — Fini ? ricane Elvis. Mon travail ne fait que commencer ! J’ai pris des contacts dans une demi-douzaine d’autres États. L’organisation s’accroît chaque jour, s’accroît et prend force. Un type m’a téléphoné hier de l’Alabama, il veut former une section à Mobile, il peut obtenir une autorisation de l’État. Bon Dieu, Moris… personne ne peut dire jusqu’où cela peut aller ! T’ai-je écrit à propos de l’université ? Blake secoue lentement la tête. — Un collège pour citoyens blancs ! Sans blague. J’ai une promesse de subvention par Fisher, le type dont je t’ai parlé et nous serons prêts à poser la première pierre dans quelques semaines. Et puis j’ai trouvé un autre moyen pour tenir le troupeau, et ça marche : le truc du fluoride… Tu sais : « Ils empoisonnent notre eau et nous font payer pour ça. » Il rit silencieusement. — La moitié de Farragut passera de notre côté quand nous lancerons cela. Il va à son bureau et prend un journal. — Je vais en chercher cet après-midi cinq mille à la presse Orange. C’est Oligarch, un type du Conseil, qui la dirige. Regarde un peu… et ne ris pas, parce que c’est le genre de prose qui les attire. J’ai passé deux heures là-bas, avec quelques-uns d’entre eux… et je leur ai parlé de Frobenius, de rien d’autre. Et sais-tu qu’ils ont adoré ça ? Blake lance un vague coup d’œil sur le journal et le rejette. Il enlève ses lunettes, pince l’arche de son nez, puis les replace. — Très… émouvant, dit-il. — Il faut dire que ce n’est pas entièrement de moi. Tu m’y as grandement aidé. — Ne dis pas ça. Blake halète. — Je vais te parler franchement maintenant. Je veux que tu abandonnes le travail que tu as commencé ici. Je veux que tu cesses et quittes le Sud immédiatement. Elvis se fige. — Pourquoi ? — Parce que tu le dois ! Le devant de la chemise de Blake est maintenant marqué par la sueur ; les muscles de sa gorge se tendent. — As-tu une idée de la notoriété que cette absurdité possède ? Elle figure en première page dans tous les journaux de Californie ! — Et alors ? — Est-ce là ce que tu recherches ? La notoriété ? Elvis regarde son ancien professeur et s’efforce désespérément de ne pas croire les idées qui s’accumulent sous son crâne. — Je ne crois pouvoir mieux répondre qu’en citant un certain type qui habite à Anchwartzwood et enseigne la théorie politique : « La notoriété d’aujourd’hui est la renommée de demain. » Blake se renfrogne. — C’est sans aucune importance, ne pense plus à ça. Tu te rends absolument ridicule. Tout ça, tout ce que tu fais n’est qu’une… absurdité énorme. Elvis sent le rouge lui monter au visage ; il éprouve le même sentiment de rage furieuse et impuissante que lorsque son père lui arrachait les livres des mains et, exaspéré, lui donnait l’ordre d’être un garçon, un garçon comme les autres (« Pourquoi ne sors-tu pas, bon Dieu ! au lieu de traînasser ici. Tu veux tomber malade, c’est bien ça ? Tu veux rester malade pour le reste de tes jours ? ») et il se sent envie de pleurer. — Moris, dit-il en essayant d’affermir sa voix, qu’y a-t-il de mal ? Et des mots qui n’en sont pas envahissent son esprit : « Professeur Blake, ne me regardez pas ainsi, je vous en prie. Ne voyez-vous donc pas que j’ai fait tout cela autant pour vous que pour moi ? Je voulais que vous soyez fier de moi. Et si je le désirais tant, c’est que personne ne l’a encore été, personne. Vous m’avez donné confiance en moi-même. Vous avez cru en Elvis Landstrate, et je vous en ai aimé, je vous en ai été reconnaissant. Je vous en prie, ne me regardez pas ainsi ! Je n’ai pas échoué, non ! Ne me dites pas que c’est un échec, vous m’enlèveriez la seule chose que j’ai aimée… je vous aime ! Réponds à cet amour, Moris, je t’en supplie ! » — Tout, répond Blake. — Comment ? Elvis ne peut maîtriser son exaltation. — Tout a marché exactement suivant le plan que nous avions établi, chaque… — Nous n’avons établi aucun plan, interrompt Blake d’une voix criarde, trop nerveuse. Tu en as établi un et je n’y ai aucune part, absolument aucune. Je te défends de mentionner à l’avenir mon nom. Est-ce net ? Elvis demeure pétrifié, incapable de tout mouvement. — Tu m’as causé des ennuis sans nom, poursuit Blake. Du fait de cet article, ma situation à l’université est devenue très précaire. — Quel article ? — Et les lettres ! Elles arrivent par douzaines ! Les appels téléphoniques ! Les télégrammes ! L’intimité même de mon domicile n’est pas respectée… à cause de tout ça ! Parce que tu as trouvé bon de prendre au pied de la lettre quelques spéculations innocentes. C’est une erreur, bredouille-t-il en respirant plus péniblement encore, c’est une faute grave ! L’homme qui avait trôné dans le fauteuil de cuir se volatilise soudain, il va rejoindre Marty dans le monde spectral du terrain vague et de la rivière, des rues crépusculaires où les garçons jouent à la balle et tentent de repousser la nuit, ce monde qui n’a jamais réellement existé. À sa place ne subsiste plus qu’un petit homme à lunettes, transpirant, ayant peur pour son emploi, ayant peur… — … de moi, complète mentalement Elvis. — Pourquoi est-ce une erreur, Moris ? demande-t-il en regardant le reflet de l’homme dans la glace. — Parce que ça ne peut pas marcher. — Mais cela marche. Tu l’as dit toi-même. L’aurais-tu oublié ? Oui, je crois que tu ne t’en souviens plus, la conversation avait été un peu diffuse. En tout cas, si ça marche, est-ce pourtant une erreur ? Blake ouvre et referme spasmodiquement la bouche. La sueur luit sur son visage comme une mince pellicule d’huile ; maintenant il semble être physiquement une autre personne que celle entrée quelques minutes plus tôt, celle qui scrutait la chambre avec tant d’arrogance. — Alors ? — Mais bien sûr, bien sûr. C’est mal… — Mal ? Elvis rejette la tête en arrière et rit. — Mal ! Oh, Moris. Vraiment. — Écoute-moi. — Citation : « Le seul mal réel du monde est notre croyance dans le concept du mal. » Fermez les guillemets. Qui a dit ça, Moris ? Ou ça : « Les mots “bien” et “mal” sont des termes techniques qui n’ont rien à faire dans le vocabulaire courant ; on devrait passer une loi n’en autorisant l’usage qu’aux seuls pragmatistes professionnels. » Tu vois, je t’ai bien écouté. J’ai pratiquement enregistré dans ma mémoire tout ce que tu as dit, le moindre de tes inestimables apophtegmes. — Elvis, je t’en prie, la question est sérieuse. — Non ! Moris, j’ai vaguement l’impression que tu t’inquiètes. Mais c’est impossible, car tu ne t’inquiètes jamais. Nouvelle citation : « Je considère le monde comme un spectacle de variétés à bon marché, où les girls seraient cagneuses et les comiques ne connaîtraient qu’une plaisanterie ; et je suis condamné à voir ce spectacle monotone, parce que je ne puis parvenir à la certitude que tout n’est pas pire au-dehors ». Stop. J’en ai des milliers de semblables. Blake commence à blêmir ; cela choque Elvis. — Va donc et conquiers le monde, Moris. Si quelque chose en vaut la peine, c’est bien ça. Tu l’as dit et je le fais, en me basant sur tes calques. Et tu veux m’arrêter ? Parce que je cours à l’échec, parce que tu m’aimes et ne veux pas que j’aie de déception ? C’est bien ça ? — En partie oui, marmonne Blake. Elvis le toise froidement. — Comme ils disent par ici, professeur Blake, c’est de la belle m***e. Mettons les choses au point. Tu es venu ici tracassé par un problème. Tu pensais pouvoir me convaincre que tu es un as intellectuel, un type blasé, cynique, à l’esprit brillant et acéré, qui a tout vu et se fout de tout. Le Ténébreux Socrate ! J’avoue que tu as joué ton rôle à la perfection. Et tu as eu raison, j’ai été convaincu. Pres a pigé bien plus tôt et m’a dit que tu étais un imposteur… tu te souviens de Preston Halley… mais j’ai discuté. D’abord, parce que je ne le croyais pas, ensuite, parce qu’il m’aurait été trop pénible d’admettre que j’avais été joué aussi facilement. Alors, j’ai continué à te croire, et tu t’en es bien rendu compte. Dans la secte des Blake-ites, Elvis Landstrate était l’Apôtre Numéro 1. Au fond, c’est tout ce dont tu avais besoin, hein ? Tant que tu m’avais, ou quelqu’un dans mon genre, assis à tes pieds, tout était pour le mieux. Tu pouvais ainsi prétendre être quelque chose de hors pair… tu pouvais prétendre être effectivement Moris Blake, Génie de Première Classe. Eh oui. J’ai entendu dire que certains acteurs se laissent prendre au rôle qu’ils jouent. Pourquoi pas ? Jouer, écrire, peindre, ne sont-ce pas des débuts de schizophrénie ? Bon Dieu, sais-tu que plus je vais, plus je suis certain que tu croyais à ta légende… tout autant que moi ! Et c’est probablement pour cela que tu étais si convaincant. — Je ne veux pas entendre ça, s’exclame rageusement Blake. — C’était vraiment bien monté, je puis le dire, poursuit Elvis. Cela justifiait ton genre de vie et en colmatait les creux. Avec ta petite b***e d’adorateurs, tu n’avais jamais beaucoup à penser à la vérité… la vérité que tu n’étais qu’un petit professeur de deux sous, dépourvu de talent pour créer ou de courage pour détruire rien qui en vaille la peine… ou, comme le disait Pres, un imposteur. Moris Blake se crispe, puis se détend soudain. Son visage demeure blême. Il paraît vidé de toute émotion. Assis sur le lit, il semble à Elvis très petit, très faible. — Naturellement, dans ton for intérieur, tu savais que ce n’était qu’un jeu. Quand un homme fait profession de ne croire à rien, comme toi, il est considéré comme un idiot ou comme un génie. Tu n’étais certainement pas un idiot, il n’était donc pas difficile de persuader les autres que tu étais un génie. Mais tu n’avais jamais supposé que quelqu’un pourrait te prendre au sérieux… pense réellement à mettre en pratique ton absence de principes ! Grand Dieu, tout le monde sait pourtant que ce ne sont que des mots ! Tout le monde sait pourtant que les seules choses qui comptent réellement sont l’argent et un emploi, le loyer payé à temps, trois bons costumes, l’assurance… Alors tu as été troublé lorsque je suis parti. Tu as été choqué et inquiété par mes lettres, bien que tu ne les aies probablement pas crues. Et puis tu as compris que c’était vrai. Quelqu’un avait pris tes théories au sérieux, les appliquait effectivement ! Et, le pire, ce quelqu’un mentionnait ton nom à tout bout de champ. Les journalistes s’en emparaient. « Ça ne pouvait pas durer. Tu savais qu’il te faudrait abandonner ton appentis d’ivoire pour arrêter cet imbécile, ce fou, avant qu’il ne te crée des difficultés avec la faculté. « Comment le détourner ? C’était bien là le problème… Après tout, le disciple faisait uniquement ce que le Maître lui avait commandé. Mais ce n’était pas seulement un problème, c’était un choix. En tant que Grand Amoraliste, tu devais rester chez toi et applaudir, toute attitude autre démolissait tout. Alors est entrée en jeu la question valeur. Qui présentait le plus d’importance pour toi : Blake le Dieu ou Blake l’Homme ? Parce que l’un des deux devait disparaître. Tu as opté. Naturellement tu as tenté de te raccrocher aux deux en arrivant ici avec ton histoire de livre, mais c’était une cause perdue et tu le savais bien. » Au-dehors, la chaleur de la matinée qui avance s’écrase contre les fenêtres et fait nager d’invisibles serpents au-dessus de la rue. De temps en temps, un avertisseur d’auto mugit, autrement on ne perçoit aucun son. — Tu ne parles pas parce que tu dois supposer que j’ai pitié de toi. Et tu te demandes si cette pitié est assez grande… et si je suis assez déçu… pour mettre fin à tout, me faire sauter la cervelle ou quelque chose d’analogue. Ai-je tort ? Ce serait vraiment par trop affreux de t’être rabaissé ainsi devant un simple garçon… en vain. Grand Dieu, il ne te resterait plus rien alors ! Ni adorateurs, ni fierté, ni emploi… plus RIEN. Blake est crispé, derrière les verres épais, ses yeux ont un reflet humide et sauvage. Elvis ricane en se rapprochant du lit. Il allume une cigarette, jette l’allumette dans un cendrier en verre. — Que ferais-tu alors, professeur Blake ? Où irais-tu ? — Assez ! hurle Blake. Assez, Elvis, je t’en prie ! Je me moque de ce que tu penses. Peut-être est-ce partiellement vrai. Cela n’a plus d’importance maintenant. Je te demande comme ami… — Citation : « Un ami est celui qui après vous avoir poignardé dans le dos se laissera pousser à vous payer une pierre tombale du meilleur goût. » Fermez les guillemets. Essaye plutôt de me le demander comme à un ennemi. Seulement, souviens-toi : « L’on est jugé par la qualité aussi bien que par la quantité de ses ennemis. » Ou encore mieux, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout et me supplier. Sois pitoyable. Sois pathétique, peut-être même un peu ridicule. Il se pourrait que je sois tellement écœuré que je cède. Alors, vas-tu me supplier ? Lentement, Blake articule : — C’est bon. Je t’en supplie. — Je ne sais pas. Je n’ai pas l’impression que tu y mettes tout ton cœur. Je vais pourtant te donner un conseil. Essaye à genoux, on ne sait jamais. Les yeux de Blake fulgurent. Sa main droite se crispe sur l’angle du matelas et Elvis peut voir que les articulations déliées de ses doigts sont blanches. — Ça va. N’y pensons plus. Je croyais que cela présentait de l’importance pour toi. J’ai dû me tromper. — Je te paierai, murmure Blake. Je te donnerai tout ce que tu me demanderas, dans les limites du raisonnable. — Un pot-de-vin ? Cristi ! Je ne sais pas. Il y a en cela quelque chose de si froid, de si commercial. Et puis, cela ne résoudrait pratiquement pas le problème. Pour toi, du moins. Admettons que j’empoche ton argent en promettant d’être sage. Quelle garantie aurais-tu que je tienne parole ? Un fou comme moi est capable de tout ! Tu te rongerais jour et nuit, tu maigrirais, abîmerais ta santé… ça jamais. Enfin j’ai décidé que je ne puis dévier de ma ligne, professeur Blake, je le regrette pour toi mais je pense que si je persévère dans cette voie, ce sera bon pour toi, à la longue. Sans emploi, tu seras libre et cela t’obligera peut-être à faire ce que tu désires… Naturellement ce sera d’abord pénible, mais… — Je t’en prie ! Elvis pense d’abord à poursuivre, mais il regarde de nouveau Moris Blake et se rend compte que c’est inutile. L’homme ferait littéralement n’importe quoi, comme il l’a promis. — Puis-je te demander quelles sont tes intentions ? — Tu verras, Moris. Continue seulement à lire les journaux. Et regarde bien ton nom, car je vais le répandre, comme l’engrais sur le gazon. Tu deviendras célèbre… comme Frankenstein. Je vois déjà les manchettes : LE MONSTRE DU PROFESSEUR BLAKE SE DÉCHAÎNE DE NOUVEAU ! ou : Landstrate déclare : Tout ce que je sais, je le dois à mon professeur, Moris V. Blake. C’est à lui que revient tout le mérite. Pense donc, tous tes merveilleux apophtegmes, toute ta philosophie, tout, imprimé et répandu dans le monde entier. Pense un peu, professeur et souviens-toi que quoi qu’il arrive, tu y as contribué… Maintenant sors d’ici avant que je vomisse. Elvis empoigne Moris Blake par le bras, le pousse dans le couloir, puis claque la porte derrière lui. .
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