Joan boitille vers lui avec une tasse de café, essayant comme toujours de ne pas en renverser. Le café est trop fort et trop amer pour le goût d’Elvis, mais il est chaud et cela fait du bien.
— J’peux dire que c’est bien fait pour lui, dit Harold avec sa bouche édentée.
— Qu’est-ce ? demande Elvis.
— … z’auraient jamais osé venir à l’école. C’est lui qu’a tout remis en train ! Lui et le môme Cosmos. On peut bien dire qu’il l’a cherché.
— C’est vraiment drôle, dit Joan. Pourtant Mr. McCarter me semblait un homme bien sensé. Qu’est-ce qui lui a pris de faire un truc comme ça ? Je peux pas m’en faire une idée. Je croyais…
— Une chose comme quoi ?
— Vous savez pas ?
Elvis voit le regard stupéfait et se hâte d’ajouter :
— J’ai veillé très tard hier, beaucoup travaillé à mes papiers.
— Ah, alors on vous l’a pas raconté ?
Harold a déposé son journal, le Farragut Express, lui aussi fixe Elvis.
— Ben les négros sont de retour à l’école, dit-il. Ils y sont tous, à deux près.
Joan mord dans son beignet au chocolat.
— Mr. McCarter, celui du Messenger, il est allé à Simon’s Hill, dit-elle, et les a ramenés ce matin, à travers toute la ville. Alors il a eu une bagarre avec…
Elle hésite.
— Avec quelques gens et il est à l’hôpital. Très blessé, qu’on dit. Des côtes enfoncées et beaucoup de ces trucs qu’on appelle des lésions internes. Qu’est-ce que Viola t’a raconté d’autre, Harold ?
— J’crois qu’y pourrait perdre un œil.
— Un homme si intelligent !
— Pour sûr que j’voudrais pas l’être autant, riposte Harold. Regarde un peu où ça vous mène.
— Qui était-ce ? demande soudain Elvis. Enfin, avec qui s’est-il battu ?
— On peut pas le dire exactement, répond Joan en clignant de l’œil. Le vieux Ollie s’est débrouillé pour en arrêter trois, Ted Manning et deux autres, j’sais plus qui. Il dit qu’ils étaient au moins quinze, mais ils ont mis les bouts. Ted et les autres, ils disent qu’ils n’ont seulement pas touché à Mr. McCarter et ils peuvent pas se rappeler qui l’a fait ni même ceux qu’étaient là.
— Et McCarter ? Il doit bien s’en souvenir, lui.
— Ouais, mais il est encore dans les pommes, riposte Harold. La première chose qu’on a faite c’est de lui donner une d****e. Mais y peut revenir à lui d’un moment à l’autre, c’est Viola qu’a dit ça.
L’édenté glousse.
— J’crois qu’y en a quelques-uns qui s’font de la bile en ce moment. Vous croyez pas, jeune homme ?
Elvis pose une pièce de 50 cents sur la table et marche vers la porte.
Elle s’ouvre avant qu’il y parvienne.
Bruce Carey, Phil Dongen et Pierre Varann entrent.
— Le v’là, glapit Varann d’une voix rageuse. Le v’là juste.
— Ta gueule, dit Carey en se dirigeant vers Elvis.
Il tend le journal qu’il tient.
— Je pense que vous avez vu ça, dit-il. On en a envoyé une cargaison au drugstore de Trask et à plusieurs autres.
Elvis prend le journal sans répondre. Il voit que c’est l’un des quotidiens à sensation de New York.
On lit sur la manchette : LE SUD EN FEU. Et au-dessous, en plus petits caractères : « Voir page 16, l’histoire choquante d’Elvis Landstrate, le jeune t********e qui cherche à défier le gouvernement US. »
Il regarde les visages renfrognés et tourne jusqu’à la seizième page. Le quart en est occupé par une mauvaise photo d’Elvis entouré par la foule sur les degrés du tribunal. Elle a été prise pendant son allocution.
Sous la photo, le titre est répété avec le nom de l’auteur : Edward Driscoll.
Il tourne la page et se trouve en face d’une seconde photo le représentant avec Preston Haller. Il se souvient du jour où elle a été prise… près de deux ans plus tôt, à Venise, sur les quais, dans une minable baraque de photographe. Ils étaient bien saouls tous les deux.
Il y a aussi un portrait de sa mère, avec l’indication : Photo de Peter Link.
— T’as quelque chose à dire ? demande rageusement Pierre Varann.
— Je vous répondrai quand j’aurai lu l’article.
Il s’assied à une table, étale le journal sur la toile cirée à carreaux et lit avec attention. Cela porte surtout sur sa vie à Los Angeles, bien qu’il y ait quelques citations d’habitants de Caxton. Quand il parvient au passage relatant ses rendez-vous avec Alice, la fille de couleur, il se crispe, mais ne change pas d’expression.
— Et alors ? demande Carey.
Elvis replie le journal.
— Je suis très impressionné, répond-il en souriant.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Pas plus que je n’en ai dit. Je suis très impressionné par les extrémités auxquelles ils veulent en venir pour nous arrêter. Il semblerait que nous sommes beaucoup plus importants que nous ne le pensions.
— Pas de bla-bla, dit Varann. Explique-nous un peu cette histoire avec la négresse.
Elvis toise avec mépris le petit bonhomme, sans rien laisser paraître des pensées affolées qui jaillissent dans son esprit, de la terreur froide qu’il ressent, le sentiment envahissant et inéluctable d’être traqué.
— Alors ?
— Du calme, Mr. Varann, dit Elvis. J’aurai grand plaisir à vous expliquer tout ça.