C’est seulement quand il s’arrête pour reprendre haleine qu’il se rend pour la première fois compte du silence. Soudain, il ne peut plus penser à autre chose. Devant lui, le village le domine, noyé dans la brume grise du matin, et il ne peut voir aucun signe de vie, aucune indication que quelqu’un habite réellement là. La rue empierrée est déserte. Des chiens devraient errer dans les cours encombrées, mais il n’y a pas de chiens, pas de volailles non plus. Rien que des maisons aux yeux clos, des devantures de boutiques, la rue, et au-dessus les fils de téléphone, muets comme les cordes d’une harpe.
Tom retient un moment sa respiration et tend l’oreille, puis marche vers le troisième logement, gravit les marches et frappe à la porte.
Elle s’entrouvre lentement.
Un grand n***e d’un certain âge se découpe dans la lumière grise.
— Oui ?
— Vous êtes bien Mr. Cosmos ? demande Tom.
— Lui-même.
La porte ne s’ouvre pas d’un pouce de plus.
— Je m’appelle McCarter. Nous avons dû déjà nous rencontrer. Je suis l’éditeur du Messenger.
L’homme fronce les sourcils.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Parler à votre fils Liam, si possible.
— Pourquoi ?
Tom baisse les yeux, se demandant comment répondre à cette question. Il lui a fallu toute une nuit de veille, pensant, sériant ses idées, les mettant en ordre, les scrutant, pour parvenir à une décision et, même à présent, il craint que ce ne soient pas ses réflexions qui y aient abouti. Il sait seulement que quand la première lueur du soleil a paru dans la fraîcheur du ciel, il a pensé à la peur des enfants et compris qu’il lui restait une seule chose à faire. Donc, dans un certain sens, ce n’était pas une décision. Et ce n’était pas non plus un acte de bravoure, car il savait aussi que s’il n’agissait pas ainsi il ne pourrait plus jamais se regarder dans une glace.
Alors il s’était habillé sans bruit et était parti. Quand Ruth s’était éveillée et lui avait posé une question, il avait répondu la vérité. Elle l’avait fixé, sans rien dire, le scrutant avec des yeux pleins de crainte.
— Que voulez-vous à mon fils, Mr. McCarter ?
— Je désire l’accompagner à l’école.
L’homme secoue la tête.
— Il n’y va pas.
Un jeune garçon apparaît à la porte.
— Si, j’y vais.
— J’ai dit non !
Les poings serrés, Abel Cosmos regarde son fils, puis Tom.
— Vous venez ici pour triompher ? Eh bien retournez à la ville, hein ? Vous pouvez y retourner, votre boulot est fait. Écrivez dans votre journal que nous, les nègres, on renonce… Vous aurez pas besoin d’en tuer d’autres, nous…
— Papa !
— Mr. Cosmos, je sais que vous n’avez aucune raison de me faire confiance. Je n’ai aucun droit d’en attendre, d’ailleurs. Comme beaucoup de gens, je n’y ai pas vu clair dans cette affaire, mais maintenant c’est fini, j’y vois. Je suis de votre côté…
L’homme rit amèrement.
— Je vous en supplie, croyez-moi. Je ne sais pas qui a placé cette dynamite. Mais vous l’ignorez aussi et c’est injuste de m’en faire porter la responsabilité.
— Vous parlez de justice, M’sieur ?
— Oui.
— P’t-être bien que vous croyez qu’c’est un n***e qu’a tué le révérend et fait sauter son église, hein ?
— Non, non. C’était un Blanc, j’en suis sûr. Mais… c’était seulement un homme, ou un petit groupe. Ce n’était pas la population de Caxton. Les gens ne sont pas comme ça. Enfin… si un homme de Simon’s Hill descendait en ville et tirait sur le shérif, vous sentiriez-vous responsable ? Serait-il équitable de faire supporter le blâme de cet acte par tous ceux qui sont de la même couleur ? Il y a une poignée de mauvaises graines dans la ville, Mr. Cosmos ; il y en a dans toutes les villes. Des types haineux, méchants et malfaisants, mais il ne faut pas juger toute la ville d’après eux ! Les gens de Caxton sont bons.
— Bien sûr. Au fond, y souhaitent qu’une chose, voir nos gosses aller à leur école, s’pas ?
— Non. On m’a dit que vous étiez un homme intelligent, Cosmos. Vous avez assez de bon sens pour vous rendre compte qu’il faudra du temps avant qu’une pareille chose aille sans heurt. La plupart des gens ne souhaitent pas ce genre d’intégration. Mais la plupart aussi sont des citoyens respectueux des lois et quand la Cour suprême donne un ordre, ils y obéissent.
— Excepté qu’ils font sauter quelques églises et font des cavalcades du Klan dans la ville, s’pas ?
— Papa !
Liam Cosmos s’avance.
— Donne quand même une chance à cet homme. Peut-être dit-il vrai.
— Je dis vrai, reprend Tom. Si vous abandonnez maintenant, Mr. Cosmos, vous reperdez tout ce pourquoi vous avez lutté depuis des années. Mais ce ne sera pas la vieille ville qui vous aura vaincus ; ce sera un petit groupe de fanatiques ignorants qui se croient assez forts pour défier le Gouvernement des États-Unis. Allez-vous donc les aider ? Allez-vous leur donner le pouvoir qu’ils croient posséder ?
— C’est des bien belles paroles, riposte Abel Cosmos. Ça fait vingt ans que ma femme me rabâche la même chose. Mais toutes les paroles du monde peuvent pas ramener Finley Mead à la vie ! Que ce soit par un petit groupe ou par tous les blancs de Caxton, cette église a été dynamitée et ce pasteur tué. C’est des faits. Et si celui qui l’a fait décide de recommencer, ça sera la même chose. P’t-être bien qu’on sera les prochains. Qu’est-ce que vous ferez alors ?
Tom s’efforce désespérément de trouver des mots.
— Je comprends vos sentiments, dit-il. Je sais que c’est bien dur et je ne puis vous promettre que personne d’autre ne sera frappé… peut-être y en aura-t-il encore, je ne puis le dire. Mais vous ne « devez » pas abandonner. Votre fils et tous les autres enfants d’ici doivent aller ce matin à l’école. C’est d’une importance capitale.
— C’est facile à dire pour vous. Même si vous y croyez et j’en suis pas sûr. Vous pouvez aussi bien avoir une équipe qui attend en bas. Mais même si vous dites ce que vous pensez, je répète que c’est bien facile. Qu’avez-vous à y perdre, vous, le Blanc ?
Tom le fixe.
— Mon emploi, ma maison et… ma famille, peut-être. Est-ce suffisant ?
Liam disparaît dans le living-room et revient avec trois livres.
— Liam…
— N’essaye pas de m’arrêter, papa. Tu sais qu’il a raison et moi je le sais aussi. On ne peut pas abandonner maintenant.
Il se tourne vers Tom et dit :
— Il vaut mieux qu’on se dépêche. J’ai l’impression qu’il faudra parler encore plus longtemps pour décider les autres.
Tom hoche la tête et redescend les marches avec lui.
Ils vont d’abord chez les Simmons. Roger Simmons est déjà au travail mais sa femme Angie est à la maison. Elle dit qu’elle ne pense pas que Joanne devrait y aller, mais elle serait éventuellement d’accord.
Joanne accepte d’elle-même, du moment que Liam est là.
Ils s’arrêtent ensuite chez les Dupuy.
Puis ils réveillent William Hubbs, passent chez les Anderson, les Frondel, les Jones et les Treibert.
Wallace Treibert est le seul à refuser absolument, mais Liam dit à Tom que c’est très bien ainsi, parce qu’il n’a jamais beaucoup estimé Wallace.
À 7 h 53, ils se réunissent devant le Hubble.
De sa fenêtre, Glad Owen les regarde. Il a nettoyé et graissé ses armes, mais n’est pas parvenu à recruter une armée et a décidé d’attendre un peu avant de partir en guerre.
Il les regarde.
— Tout le monde est d’accord ? demande Liam.
Les enfants hochent la tête. Certains sont nerveux, d’autres sourient, heureux et excités par l’aventure.
Tom dit :
— Partons.
Ils descendent tranquillement le chemin, Tom en tête, traversent la rue des vieilles maisons et des voitures noires puis pénètrent dans le quartier principal de Caxton.
Des têtes tournent lentement.
Des gens qui marchent sur le trottoir s’arrêtent.
Gloria Dodge en laisse presque tomber son sac à provisions. Elle regarde à la dérobée, aperçoit Tom et demeure bouche bée.
— Thomas McCarter, dit-elle stupéfaite.
Au bas de la rue, Mr. Trask sort de son drugstore et crie avec un large sourire :
— Hé, Tom ! Quéqu’t’as là ?
Tom lui fait un signe amical.
La petite procession continue son chemin.
Les gens commencent à se rassembler. Lucy Egan dit quelque chose à Ella, mais Ella ne répond pas. Elle regarde son père, essaye de comprendre, sans y parvenir.
— Dis, Ell, c’est ton père !
Tom s’arrête devant la vitrine d’un dégraisseur, en arrache un rectangle de papier mal collé. Il y est écrit :
James Wolfe est le copain des
nègres, le disciple du diable et
un menteur.
Voilà les copains des nègres
d’ici :
Frank Grover, laiterie Grover.
Rolfe Trask, drugstore Trask.
James Wolfe, avocat.
Mac Considine, moulins
Considine.
Horace MacDonald, Teinturerie
de New York.
Salopard Nelson, avocat.
Sidney Arthur, avocat.
Anthony Ferman, policier youpin.
Sales négros, foutez le camp
de notre École supérieure. Vous puez !
CONSERVEZ NOS ÉCOLES
BLANCHES !
Le maquis de Caxton a l’œil sur vous !
Abel Cosmos est le n***e de la
la femme du soûlaud David Segrist.
la femme de l’avocat vendu Fred Unser.
le y****e principal Sharpe et sa youpine de femme.
Tous copains des mal-blanchis.
La clique du comité d’école c’est :
Le voleur Carl Curtis.
le vendu Frank Leroy.
le s****e Joel Nearing, Jr. NAACP du comté de Farragut.
NÉGROS À LA NICHE !
HAVILA SHARPE,
FOUS LE CAMP !
BLANCS QUI ENSEIGNEZ
AUX NÈGRES DÉMISSION !
L’avoué Wolfe est le copain des nègres.
NÉGROS RETOURNEZ
À L’ÉCOLE DE LINCOLN !
Voilà la clique du tribunal :
L’avocat vendu James Wolfe,
candidat assassin ; l’avocat
vendu s******d Nelson ; l’idiot
Sydney Arthur ; l’avocat vendu
Fred Unser ; le juge Moriswell ;
l’avocat vendu Ollie Dodds.
Voilà la clique de l’école :
Agnes Aniès, ancienne
putain, qui se fait enfiler par
le youpin principal, Havila
Sharpe, derrière le dos de sa femme.
le copain des nègres Havila Sharpe.
le pasteur Toniuel Ginther est
un copain des nègres, le compère
des communistes, à moitié youpin.
Y a cinq ans on l’a surpris
au bord de la rivière avec la
femme d’un autre. Il a raconté
qu’il tenait une « Réunion de prière » !!!
Le Juge Silveu’
C’est not’ patron
Il aime, oui M’sieu’
Les négrillons.
Tom déchire méthodiquement la feuille orange et en sème les morceaux sur le trottoir.
Il poursuit sa marche.
Ils traversent une autre rue et s’avancent au milieu de la foule des jeunes sur la grande pelouse de l’école. Les enfants y sont par petits groupes et regardent.
Certains chuchotent ou parlent bas.
— Vindieu si c’est pas le père McCarter.
— Ouais.
— J’aurais jamais cru qu’on les reverrait.
— Moi non plus !
— Ben mon vieux !
À un demi-bloc de l’école, le révérend Pierre Varann et Bruce Carey sortent de la Cafeteria Sunshine, en face de George Street.
Ils se tiennent sur le trottoir, ruminant leurs œufs brouillés. Ni l’un ni l’autre ne parle.
— Je crois que ça suffit, dit Liam Cosmos quand ils ont traversé la pelouse et atteint l’escalier de l’école.
— OK, répond Tom.
Liam fait un signe de tête à Clarence Jones et les jeunes Noirs pénètrent dans le bâtiment.
— Merci, dit Liam sans toutefois tendre la main. Je crois que je n’aurais jamais pu y parvenir seul.
Tom prend une cigarette dans sa poche de poitrine, l’allume et s’éloigne. Il sait que tous les yeux ont été braqués sur lui, mais c’est terminé maintenant et il se sent fier de lui. Il doit veiller à ne pas trop le devenir. Tu n’es pourtant pas un héros, se dit-il. Une simple promenade en descendant une colline avec des enfants effrayés ne fait pas de toi un héros.
Pourtant, les yeux continuent à le suivre.
Il a traversé la moitié de la pelouse quand survient un groupe de garçons. Paul Kitchen est du nombre.
— Hi, Mr. McCarter, dit Paul.
— Hello, Paul.
— Yay ! crie soudain l’un des garçons.
— Yay ! répètent les autres et bientôt un groupe important d’enfants répète le mot en souriant.
Tom répond du geste et, cette fois, ne fait rien pour refouler le sentiment agréable qui l’envahit.
Il rougit et s’éloigne rapidement de la pelouse, sans se retourner, vers les rues, loin de la foule.
Et maintenant ? se dit-il. Où vas-tu aller ?
Il traverse en biais la rue, marchant vaguement vers sa voiture qu’il a parquée là, sachant qu’elle n’aurait pas pu contenir tous les enfants.
Il ressent la fatigue des heures de veille précédentes et pense : Je vais dormir un peu… non, je vais téléphoner d’abord à Jack puis je ferai un somme, ensuite j’appellerai Verne pour lui donner ma démission, alors je prendrai contact avec Lubin. Lubin me veut avec lui. Je réussirai sans doute très bien dans un journal comme le sien et…
— McCarter !
Tom s’extirpe de ses pensées embrumées et se tourne pour se trouver en face de Pierre Varann, en bras de chemise rouge, embarrassé et frémissant. À côté du Pasteur d’occasion se dresse Bruce Carey.
— Oui ? répond Tom.
— Qu’avez-vous à dire ?
Pierre Varann lance un regard à Carey et redresse la tête.
— Sur quoi ? dit Tom.
— Vous le savez bien.
Tom jette sa cigarette et veut passer à côté du petit bonhomme. Carey lui barre le passage.
— On t’a vu, McCarter, et on veut des explications.
La gorge de Tom se dessèche ; son cœur se met à battre. Du coin de l’œil il peut en voir d’autres s’approcher. Gloria Dodge, il la reconnaît. Dongen, Simpson, Oligarch, le type à nuque de taureau de l’épicerie… Manners ?… Manning ?… Ted Manning.
— On attend, dit Carey. Il semble immense à côté de Varann. Un géant avec de petites lunettes ridicules perchées sur son nez et une chemise de nylon trempée de sueur.
— Je vous demande de vous retirer de mon chemin, répond Tom, honteux de la faiblesse soudaine qui l’envahit.
Il en voit d’autres survenir. Ils se meuvent lentement autour de lui, ne sachant encore que faire.
Carey s’écarte. Tom passe et atteint sa voiture. Il va l’ouvrir quand une main agrippe son épaule et le fait pivoter.
— Minute !
Tom regarde l’homme, puis les quinze autres qui le cernent. Surtout des hommes, mais quelques femmes aussi. Il y a sur la droite une jolie fille d’environ vingt-cinq ans qu’il ne peut se souvenir avoir vue. Leurs yeux sont chargés de haine. Peut-être est-ce cela, il l’espère du moins, ce qui le terrifie tant : toute cette haine concentrée sur lui.
— Enfin, qu’est-ce que vous voulez, Carey ?
— Une explication, répond le géant.
La voix aiguë de Varann ajoute :
— Oui, Mr. McCarter, expliquez voir pourquoi vous avez mené ce troupeau de mal-blanchis à notre école blanche.
— Je ne vois pas en quoi ça vous regarde, riposte Tom.
— Ah, vous ne voyez pas ?
— Non.
Il tend de nouveau la main vers la poignée en pensant : Si je pouvais seulement y entrer. Dieu, permettez que j’y entre et démarre…
De nouveau la grosse poigne de Carey le retient.
— On croyait pas qu’t’aimais les nègres. On croyait qu’t’étais contre tout ça.
Les gens se rapprochent. Tom sent leur haleine et la chaleur qui émane de leurs corps.
— Quand on t’a vu conduire les macaques à l’école, on a été soufflés, hein. C’est pour ça qu’on pense que tu devrais t’expliquer un peu.
À sa grande horreur, Tom s’entend dire :
— Je vous en parlerai demain. Maintenant je dois rentrer chez moi.
Carey sourit.
— T’étais pas si pressé quand tu passais ton temps avec les négros, M’sieu McCarter. Alors tu peux bien consacrer quelques minutes à nous autres Blancs. Ça me déplairait de penser qu’on n’est pas assez bons pour toi.
Tom a peur. Peur comme il ne l’a plus eu depuis son enfance, cauchemar de son existence depuis longtemps effacé, quand il faisait de longs circuits pour éviter un pugilat. Durant ces secondes interminables et silencieuses, il s’étonne d’observer certains détails minimes, un bouton de corne cassé sur la chemise de Phillip Dongen, le visage cadavéreux et poudré à blanc de Gloria Dodge dont le seul œil sain semble hurler, le réseau affolant de rides et de plis sur la chair de Pierre Varann, le fait étrange que presque toutes les chaussures sont brunes ; et tandis que le cercle se resserre autour de lui, il croit aussi que tout n’est qu’un rêve, parce qu’il est en Amérique, dans sa propre ville, Caxton.
Il se souvient alors des nègres de la voiture et des visages aperçus à Simon’s Hill.
Ils connaissent cette peur, se dit-il.
Ils l’ont toujours connue et ils la combattent.
Soudain, il n’a plus peur. Il regarde la masse énorme de Carey et à son sentiment d’inimitié s’ajoute une certaine pitié.
— Alors, m’sieur, dit une voix. T’as quelque chose à dire pour ta défense ?
Tom regarde Carey, puis laisse errer ses yeux sur les autres. Certains le fixent, d’autres détournent le regard.
— Quel est le n***o qui t’a payé ? demande Pierre Varann.
Bruce Carey ramène le poing en arrière et frappe rudement Tom à l’estomac. Tom n’a pas été complètement surpris, il a tendu ses muscles, mais la douleur est quand même vive. Il chancelle jusque contre l’aile de sa voiture, s’efforçant de ne pas vomir.
— C’est pas poli de pas répondre quand on pose une question aimable, dit Carey. Le révérend désire savoir qui t’a payé pour trahir les tiens.
Tom essaye vainement de parler.
— Allez, donne-lui une leçon ! glapit quelqu’un.
Il emplit d’air ses poumons, se redresse, accoté contre l’aile. La sueur lui monte au front. Il lutte contre le vertige et des nausées atroces.
— Pourquoi ne pas amener encore quinze à vingt personnes, Carey ? dit-il d’une voix étranglée. Alors vous seriez vraiment en sécurité.
— Ta gueule, l***e-n***e.
— Ah oui, vous êtes un dur… Avec toute une b***e derrière vous, vous êtes un dur de dur.
— J’t’ai déjà dit de fermer ta gueule.
— Rentre-lui dedans, Bruce !
Tom marche sur Carey. Son sang bout et il ne sent presque plus la douleur de son ventre.
— Vous êtes très fort pour questionner, dit-il, voyons si vous répondez aussi bien. Où étiez-vous quand le pasteur a été tué, Mr. Carey ?
— Tiens-toi peinard ou t’auras la même dose, s’écrie une voix.
— Où étiez-vous ?
Un son rauque monte de la gorge de Carey qui se rue en avant. Le poing de Tom part et frappe en plein visage du gros homme. Il y a un cliquetis quand les lunettes de Carey tombent sur le trottoir et se brisent.
— À mort le l***e-n***e !
Tom essaye d’ouvrir la porte, mais n’est pas assez prompt. Carey l’a pris par les jambes et essaye de le faire tomber. Il tente de se dégager et ne voit pas ainsi approcher l’autre homme.
Le genou de Phil Dongen s’élève et frappe entre les jambes Tom qui hurle, mais avant de tomber sent encore une douleur atroce à la mâchoire et entend quelque chose craquer à l’intérieur.
Il s’affaisse en vomissant et gît sur le sol, ayant seulement vaguement conscience que Pierre Varann lui donne méthodiquement des coups de pied dans la tête, dans le côté, dans le ventre.
Avant de perdre connaissance, il entend encore les gens hurler :
— À mort, le copain des nègres ! Tuez-le !
Et entrevoit les visages congestionnés de fureur.
Puis quelque chose de pointu pénètre dans son œil. Tom McCarter se crispe et reste étendu inerte dans une flaque de sang.