Il est assis dans sa cellule, sur la couchette, dégustant cette nouvelle expérience, savourant les sons d’une conversation lointaine qui lui parviennent étouffés, comme des voix de nains, l’odeur du métal et de la crasse, toutes les autres odeurs indéfinissables, rances et aigres, abandonnées là. La porte grise, les murs verts, les vrais barreaux, se complaisant dans le rôle du révolutionnaire incarcéré par amour pour sa patrie. Il en avait été « exactement » de même pour De Valera et Paine… et aussi Dostoïevski… et Sénèque… Eux aussi avaient connu de petites cellules semblables à des cryptes, traqués par l’injustice de la masse, châtiés pour leur courage et leur sagesse.
Parfaitement !
Oh, il n’avait pas été difficile de voir à travers le pauvre shérif. Une seule parmi douze attitudes possibles aurait suffi. La plus simple aurait été une réaction outragée, suivie d’un humble et suave petit compte rendu du lieu où il se trouvait au moment de l’explosion. « Je regardais le programme policier à la télévision, monsieur. Mrs. Links et moi le faisons très souvent. Elle était avec moi ; vous pouvez le lui demander. Mais, pristi ! je ne peux pas croire ce que vous racontez. » Puis exprimer sincèrement sa foi en la capacité du shérif pour retrouver le coupable.
Au lieu de cela, il l’avait traité de sbire pompeux, nanti de pouvoirs exorbitants et lui avait dit que s’il ne le relâchait pas rapidement, il s’en repentirait.
L’alibi s’était révélé exact, mais Rudy Parkhouse, blessé dans son amour-propre, avait alors inculpé Landstrate d’incitation à l’émeute.
Ce qui était pour le mieux.
Elvis jette sa cigarette et l’écrase du talon. Il se prépare à s’étendre sur la paillasse quand la lourde porte de fer tourne.
— Merci, Rudy. Tu peux nous laisser seuls.
— Dix minutes, dit le shérif. Pas plus, c’est la règle.
— Très bien, Rudy.
Verne Fisher attend que la porte soit fermée, puis va s’asseoir sur la couchette.
Elvis sourit.
— Comment va, Verne ? dit-il en tendant la main.
Fisher fait comme s’il ne voyait pas.
— Autant le dire tout de suite. Je ne suis pas du tout d’accord avec ces histoires. Je vous croyais malin et ai marché avec vous parce que je l’imaginais. Maintenant je commence à me poser des questions.
— Oh ?
Fisher embrasse la cellule du geste.
— Les malins ne finissent pas ici.
Elvis se lève et marche jusqu’au coin de la cellule. Il regarde au-dehors et son sourire s’épanouit encore plus.
— Mais je ne « finis » pas ici, Verne. Ce n’est qu’une brève visite.
— N’en soyez pas trop sûr. Avec la façon dont vous avez asticoté Rudy, je ne m’étonnerais de rien. Il m’a répété vos paroles. Avec un alibi comme celui de la vieille Links, vous auriez pu aisément ne pas être mis en boîte.
— Je le sais.
Fisher sursaute.
— Écoutez, Verne, c’est un peu difficile à expliquer, mais c’est en réalité une phase essentielle de mon opération. C’est un grand pas.
— Être coffré ? Un pas en avant ?
— Hé oui. Je ne sais si vous avez jamais étudié l’histoire politique, mais on y voit qu’un petit emprisonnement fait parfois plus de bien au chef d’un parti qu’une douzaine de discours. Cette théorie a reçu de nombreuses confirmations. Voyez-vous, Verne, le PEUPLE n’aime pas les flics. Les flics sont censés être nos protecteurs, les gardiens de la paix, chargés d’appliquer la loi… et c’est ce qu’ils sont en théorie, vous voyez ce que je veux dire. Mais en pratique, le peuple les considère comme ses ennemis. SES ENNEMIS ! On leur voue un respect issu de la haine, et la haine est basée sur la crainte.
Elvis voit que Fisher ne le suit pas.
— Essayons de le voir sous cet angle. En Amérique, tout le monde a peur d’être mis en prison. C’est juste ? On en a des cauchemars. Fort bien, alors quand une personne que l’on connaît est arrêtée injustement, quand son innocence est absolument évidente, on sympathise avec elle… on se met dans sa peau.
Fisher a toujours un regard vague.
— Cette histoire contribuera à les braquer contre l’autorité dont ils ont peur. Cela brisera leur résistance à notre organisation… et fort peu y ont résisté, vous le savez. Uniquement en raison de la crainte respectueuse de cette prétendue loi…
— Je ne sais pas. Il y a une bonne part de boniment là-dedans.
— Ce n’en est pas moins vrai. La valeur de la prison ne doit pas être sous-estimée par celui qui veut aller de l’avant dans ce pays.
Fisher tire un mouchoir de sa poche et y souffle bruyamment.
— Heu… Je ne sais pas encore. La caution est de 10 000 dollars. Et si je ne les payais pas ? Et si je décidais de…
— N’y pensez pas, Verne. Je ne veux pas de votre argent.
— Vous avez 10 000 dollars ? demande l’homme à la face poupine.
— Non ! répond Elvis.
Il rit mais cesse aussitôt.
— Savez-vous que vous me décevez un peu, Verne. Depuis le temps, j’aurais espéré une certaine part de foi. Les événements ne se sont-ils pas déroulés, comme je vous l’avais dit ?
— Heu… oui… je crois.
— N’ai-je pas tenu parole en tout point ?
— Oui. Mais…
— Alors, s’il vous intéresse toujours d’en faire partie, je vous conseillerais de faire preuve d’un peu plus de confiance. Je ne vous ai pas demandé de venir ici, vous êtes venu de vous-même.
Elvis sourit de nouveau et tape sur l’épaule de Fisher.
— Allons, reprenez courage et épargnez votre argent ; on en aura besoin… et de vous… plus tard. Ce n’est que le commencement.
Il tend sa main une seconde fois. Fisher la prend en hésitant ; puis se lève, traverse la moitié de la cellule et s’arrête.
— Où allez-vous trouver le montant de la caution ? demande-t-il.
Elvis hausse les épaules et fait un geste en direction de la fenêtre. En bas, sur le trottoir face à la prison, des hommes, des femmes et des enfants sont rassemblés ; beaucoup portent des pancartes où l’on lit :
LIBÉREZ ELVIS LANDSTRATE !
JUSTICE POUR LANDSTRATE !
LANDSTRATE EST INNOCENT !
Ils se meuvent lentement, tournant en rond, comme des soldats de garde. Fisher demeure rivé à la fenêtre jusqu’à ce que la porte s’ouvre.
— C’est l’heure, dit impatiemment Rudy Parkhouse.
Encore une fois Fisher regarde en arrière, puis quitte la cellule.
Trois heures plus tard, Elvis est informé que Bruce Carey, Al Oligarch et Phillip Dongen ont déposé les 10 000 dollars de caution.
Vingt minutes après, il sort de la prison et les acclamations de la foule l’enivrent comme une douce musique. Les gens crient, hurlent, lui tapent dans le dos, et bien qu’il y en ait tout au plus une vingtaine, on croirait une armée.
En compagnie de Bruce Carey, Elvis se rend au café de Joan.
La salle du fond est pleine à craquer.
Le révérend Pierre Varann glapit une bienvenue et s’écarte de la table centrale.
Elvis élève les mains.
— Je tiens à remercier messieurs Carey, Dongen et Oligarch de ce qu’ils ont fait pour moi. Notre ami Verne Fisher m’avait proposé de me faire libérer, mais je lui ai répondu : Non ; je lui ai dit : « Inutile, le peuple s’en chargera. » Maintenant, écoutez-moi bien. C’est un brave homme, mais il ne m’avait pas cru et je veux que vous sachiez maintenant que je suis bougrement heureux de lui démontrer que j’avais raison. Il a certainement compris que le peuple de Caxton ne tolère aucune injustice.
— Oui ! crie une voix.
— Oui, c’est bien ça !
Les mains d’Elvis s’élèvent une seconde fois.
— Le shérif me croyait responsable de ce dynamitage à Simon’s Hill. Je ne pouvais vraiment croire qu’il parlait sérieusement. Je lui ai dit comme ça : « Shérif, celui qui a posé cette bombe ne pouvait être quelqu’un de la Snap. Je peux vous le dire tout de suite. » Il a voulu savoir qui alors était le responsable. Je lui ai répondu : « Je ne puis l’affirmer, mais j’ai idée que c’est un de ces intégrationnistes, un ami des nègres ! »
Il regarde autour de la salle où un silence subit s’est fait.
Le révérend Pierre Varann commence à s’agiter. Elvis le voit lancer un coup d’œil à un autre.
— Eh bien, le shérif n’a pas compris tout de suite. Il a été assez b****t pour me demander pourquoi un intégrationniste voudrait tuer un n***e ? Je vous le jure ! Je lui ai répondu : « Shérif, c’est bien simple. Nous combattons tous l’intégration. Mais, Dieu Tout-Puissant ! nous avons quand même assez de bon sens pour savoir que tuer un pasteur noir et dynamiter une église ne ferait que nuire à notre cause. » Mais il n’a pas encore pigé. « Comment voyez-vous ça ? » qu’il m’a demandé.
« Je ne savais pas trop quoi répondre. C’était clair, ça se voyait comme… son nez au milieu de sa gueule d’abruti. Je lui ai dit alors : “Shérif, au lieu de jacasser avec moi, pourquoi ne faites-vous pas un tour à la NAACP pour vérifier les alibis qu’ils peuvent avoir ? C’est bien leur genre. Ils savent que le meilleur moyen de nuire à la cause de la ségrégation, c’est le système des martyrs. Comme quand ils ont tué Emmett Till et voulu en accuser un Blanc du Sud. Je ne serais pas étonné qu’ils aient aussi manigancé cette explosion. Car maintenant ce vieux pasteur n***e sera un martyr ; vous voyez ce que je veux dire ? Les gens auront de la pitié pour lui. On portera son deuil, comme celui d’un héros assassiné ! J’espère que vous comprenez maintenant, shérif, que personne dans mon organisation et personne ayant la moindre jugeote n’est mêlé à cette affaire.” Il a dû piger le truc mais il était furieux contre moi parce qu’il avait fallu que je lui mette les points sur les i.
Le silence devient encore plus profond et Elvis regarde les hommes.
— Enfin, c’est ce que j’ai en tout cas pensé. Mais pendant que j’étais en taule, j’ai étudié la question. Et l’idée m’est venue que je pouvais m’être trompé. Je me suis demandé s’il ne se pouvait pas… oh, c’est une simple supposition… que quelqu’un de la Snap ait effectivement à voir avec ça ? Quelqu’un ayant agi, on peut le dire, impulsivement, sans réfléchir aux conséquences ? Cela ne me semblait naturellement pas possible. Mais je savais que des gens peuvent agir stupidement en croyant avoir absolument raison, bien que leur acte doive un jour se retourner contre eux. Donc, même en ne le croyant pas, je vais imaginer que quelque part dans cette ville un homme a acheté de la dynamite, l’a portée jusqu’à l’église et y a mis le feu. C’est à lui que je vais m’adresser et je demanderai aux autres de m’excuser. Je ne m’adresse pas à ceux d’entre vous qui sont doués de bon sens.
Le révérend Varann s’agite sur son siège. Il extrait une chique d’un paquet de Beech-Nut et la mâche rapidement. Ses yeux ont une étrange expression d’amusement mêlée de colère.
Elvis sait sans aucun doute que le coupable est cette misérable loque humaine. Il peut voir Varann rampant jusqu’à l’église, traînant sa cargaison de mort, et le tout au nom de Jésus, le doux Jésus de Nazareth à la peau tannée, aux ongles sales, qui crachait des jets de tabac bien ajustés dans les yeux de la fausseté et rendait le figuier stérile pour ne lui avoir pas donné de fruit.
Mais il se demande si Varann était seul.
Il devait sûrement l’être. Les autres sont ses bons soldats.
Il tente de déchiffrer l’expression du visage de Bruce Carey, de Dongen, de Oligarch, de Rickey, de Humboldt.
— Inspirer de la peur aux mal-blanchis, c’est bien, dit-il. Mais nous devons être prudents, extrêmement prudents. Car n’oubliez surtout pas que nous voulons faire plus qu’écarter l’intégration de Caxton, nous voulons l’annihiler définitivement. Je vous ai défini certains modes d’action. Il en existe beaucoup d’autres. Mais ils sont tous médités, calculés pour que ce soient EUX, les négros, qui creusent leur propre tombe. Nous leur présentons la corde, voyez-vous ? C’est fort bien, mais ce sont eux qui font le lynchage. Ce sont eux-mêmes qui se pendent.
Dans la salle, les faces demeurent impassibles, les gens ne semblent pas écouter. Il y a des murmures.
Une voix crie :
— Comment qu’on sait si ça collera ?
Elvis ne le connaît pas. Un homme au visage velu et large.
— Je vous en donne ma parole, monsieur. Lisez seulement les statistiques. La démoralisation s’est toujours montrée mille fois plus efficace que n’importe quelle bombe. Ne pouvez-vous donc voir qu’amener quelqu’un à se rendre est plus avantageux que le vaincre ? C’est simplement un autre genre de guerre, un genre plus astucieux. Bien sûr vous pouvez vous dire : Ça va pour ici, où nous sommes plus nombreux que les négros, mais quand la proportion est inversée ?… Il y a aussi réponse à cela. Si nous étions comme certaines villes du Mississippi, nous utiliserions d’autres moyens. Nous nous servirions de ce que l’on nomme la « pression économique ». Elle serait appliquée à tous les nègres et à tous les blancs qui ne soutiennent pas la ségrégation. Pour eux, aucun prêt, les fournisseurs et les grossistes cesseraient soudain d’accorder les crédits habituels, et cætera. Pas d’assassinat ni d’explosion, pas de n***e devenant soudain martyr, mais ils sont quand même aussi sûrement vaincus que si nous les fauchions avec une mitrailleuse.
Elvis Landstrate élève un doigt.
— Donc, écoutez. Je ne blâme personne. Quel que soit celui qui a fait sauter l’église, s’il est parmi nous, il a cru agir pour le mieux et avoir raison, mais il a eu tort. J’espère que maintenant vous avez bien compris et que désormais vos actes seront conformes aux ordres de la Snap.
Il y a un bref silence. Puis le révérend Pierre Varann dit :
— Je connais rien à tout ça, fiston, mais je sais une chose : y aura pas un n***o qu’aura le culot de venir demain dans notre école. C’est réglé.
Une acclamation monte dans la salle.
Elvis regarde Carey et Dongen qui sourient calmement.
— C’est réglé ! braille Varann aux autres. Caxton est de nouveau une ville blanche ! Et ça c’est sûr !
Joan, la propriétaire du café, boitille à travers la salle jusqu’auprès de Carey.
— Ollie Underwood vient, dit-elle.
— Et alors ? plaisante Carey. On a simplement une bonne petite réunion. Dis à Ollie qu’il vient trop tard, on a déjà tout liquidé, ’s’pas ?
Elvis hoche la tête.
Joan regagne la salle principale en traînant la patte. Les gens s’agitent. Certains s’en vont, d’autres retournent à leurs bouteilles de soda.
— Faut pas s’en faire, dit Dongen en passant le bras autour du cou d’Elvis. La dynamite a seulement avancé un peu les choses.
— Je ne…
— C’est pas que j’approuve ça, grand Dieu ! Mais faut bien dire que celui qui l’a fait nous a épargné du travail.
— Faut qu’on vous remercie, intervient Carey.
Et Elvis croit le voir faire un clin d’œil à Dongen.
— Vous avez mis de la force dans nos bras, jeune homme.
Il se tourne et crie :
— Trois hourras pour Elvis Landstrate ! Trois hourras pour l’homme qui nous a fait voir la lumière et a débarrassé la ville de son infection !
Il y a des applaudissements mêlés de rires.
Quelqu’un murmure :
— Faudrait qu’y veuillent se battre…
Un autre répond :
— Y z’ont trop les foies. Mais s’ils le veulent, je crois qu’on est paré. Qu’est-ce que t’en penses ?
Elvis fait signe de la tête à Carey et dit :
— La prochaine réunion sera annoncée dans le journal.
— OK. Mais tâchez de rester par ici, sourit l’autre, en cas qu’il y aurait encore de la bagarre. Et puis y a aussi ces 10 000 dollars dans le tiroir de Rudy, faut pas l’oublier.
Elvis lui serre la main et s’en va.
Quelque chose n’a pas collé, quelque chose ne colle pas, mais quoi ? Il redescend lentement la pente légère, se demandant pourquoi il est troublé. C’est idiot. Il a réussi au-delà de ses plus folles espérances. Il est venu à Caxton pour vaincre l’intégration, maintenant elle est en déroute.
Après tout, ce sont eux qui ont versé l’argent de sa caution. N’est-ce pas ?
Il pénètre dans l’hôtel.
Il est exactement le même qu’il était il y a un siècle, quand la ville était calme et personne ne se souciait beaucoup des nègres, l’après-midi où il s’était introduit dans la vie de ces gens paisibles. Dans un silence éburnéen, les trois dames sont figées sur le canapé rouge, tandis que la télé glapit : « … diminue de moitié le temps de votre lessive et double l’économie… »
Mrs Charon Links lève les yeux puis les rabaisse aussitôt sur son livre, un policier de Dorothy Sayers.
Ben Matthews somnole, inerte, les jambes allongées.
Il pourrait y avoir la guerre, pense Elvis ; on se battrait dans la rue, des bombes tomberaient ; rien ne changerait ici.
— Bonsoir, mesdames, dit-il.
Pas une ne répond.
Il traverse le vestibule, gravit l’escalier. Dans l’obscurité ambiante, lui viennent soudain à l’esprit tous les hommes qu’il a vus, vides telles des coquilles abandonnées par le flot, vieux, tremblotants chez qui toute lumière a disparu, tout feu s’est éteint… comme il a été près de devenir comme eux.
Il s’arrête.
— Allons donc, pense-t-il, rejetant la sombre inquiétude. Que peut-il y avoir de plus agréable au monde qu’être maudit et adoré, haï et aimé, être un chef !
« Vous avez remis de la force dans nos bras, jeune homme ! »
Il faut que j’écrive à Moris, se dit-il, en avançant sur le plancher gondolé.
Il tourne la poignée et pénètre dans sa chambre.
L’obscurité est complète, mais avant d’allumer l’électricité Elvis a conscience d’une présence.
Il se retourne et fait face à son visiteur.
— Hello, Toni, dit-il. Quand êtes-vous rentré ?