22

2493 Mots
Jim Wolfe avait ouvert de grands yeux. — Tom, veux-tu dire que tu estimes cette décision bonne ? Est-ce bien là ce que tu dis ? — Peut-être. Pour le plaisir de discuter. — C’est une bien rapide volte-face, je n’en dis pas plus. Sapristi, quand on a une once de bon sens, on peut voir que c’est la pire chose arrivée depuis Roosevelt. Moi, je n’ai aucune prévention, comprends-le bien. Quand je déclare, par exemple, que je ne voudrais pas voir Louis Armstrong passer une soirée chez moi, je prends en considération de nombreux facteurs. Voici ce que j’entends exactement : je n’ai peut-être aucune prévention personnelle contre les araignées, tu comprends ? Je pourrais même les aimer et les considérer comme des amies de l’homme, insectivores, inoffensives, obéissantes, tu vois ? Mais j’y regarderais certainement à deux fois avant d’en ramener une chez moi comme animal familier… je ne le ferais du moins pas avant que Mary, et Beth, et… enfin, toi et Ruth… et tous mes voisins aient cessé d’en avoir peur. Il n’y a sans doute aucune raison plausible, mais le fait est que la plupart des gens ont une frousse du diable des araignées. Ils les ont en horreur. Bon… Permets-moi d’aller un peu plus loin, le parallèle est intéressant. Étant donné qu’il n’y a pas de raison majeure pour que les gens détestent les araignées, la Cour suprême décide que les araignées sont persécutées et qu’il faut mettre fin à cette persécution. Au lieu de montrer des exemples, au lieu d’envoyer des savants pour parler aux gens, pour leur faire comprendre que leurs préventions sont erronées, leur donnant ainsi le temps de s’adapter, au lieu de tout cela, la Cour suprême fait tomber dans chaque cheminée un gros paquet de cette engeance velue ! Et ajoute : « Si vous en écrasez une, nous vous mettrons en prison ! » — Dans le cas présent, il ne s’agit pas d’insectes, mais d’êtres humains. — L’araignée n’est pas un insecte, mais un arachnide ; mais, passons. Ce que je dis, et que tu disais aussi, c’est qu’il est naïf, mon cher, naïf de croire que des générations de tradition peuvent se volatiliser simplement parce que quelqu’un donne un ordre dans ce sens. Mais ce n’est pas le seul ennui. Que nous en soyons responsables ou non, le fait demeure qu’en l’état actuel les nègres sont nettement inférieurs aux blancs. Non point virtuellement, mais réellement. Il y a chez eux proportionnellement plus de crimes, plus d’incestes, plus de maladies, moins de moralité et moins d’intelligence. Cette situation va-t-elle automatiquement changer dès l’application de l’intégration ? Oui ou non ? Tom était resté muet. — La réponse est : Non. Du moment qu’on ne peut espérer qu’ils se haussent soudain à notre niveau, c’est ce niveau qui devra s’abaisser. Regarde ce qui s’est passé à Washington, si tu en doutes encore. Bien entendu, c’est considérer sous l’angle le plus favorable, c’est supposer qu’on n’aboutira pas au résultat le plus probable… Je veux dire une explosion de violence, le pire genre de violence que nous ayons connu dans le Sud depuis 1860. Wolfe avait tiré sur sa pipe, il avait l’air sérieux et intelligent. « Il est intelligent, avait pensé Tom. » Et il avait eu le sentiment soudain que c’était là le visage de l’Ennemi. — J’hésite même à parler de l’importance de ceci du point de vue des relations internationales, avait poursuivi Wolfe. Les communistes ont déjà rendu le n***e Jim Crow aussi célèbre que l’Oncle Toni. Que dis-je, plus ! Mais tu verras ce qui se passera quand la lutte commencera ! Ils auront un satané Grand Jour ! Je te parie à dix contre un que ce gosse de Simon’s Hill, ce petit Vaughan qu’on a dû mettre à la porte, connaît dans le monde une publicité supérieure à celle de Marilyn Monroe. Je te le répète, Tom, le prestige américain part à vau-l’eau avec cette affaire. La moindre bagarre, le moindre incident… seront presque considérés comme une nouvelle guerre entre les États. Chaque jour, un nouvel Emmett Till mordra la poussière… Et quand cette misérable chose explosera sous nos yeux, on l’entendra dans tous les coins du monde. Cela tombe sous le sens. Et maintenant tu me dis, ne serait-ce que pour le plaisir de discuter, que cette décision est « peut-être » une bonne idée ! Wolfe avait ôté sa pipe, les yeux braqués sur Tom. — Alors, as-tu envie de discuter certains de mes arguments ? Et Tom, qui n’avait plus le choix, avait été contraint de répondre : — Oui. — Alors je t’en prie, avait dit son ami avec une courtoisie glaciale. Je serai ravi de t’entendre. — Je… je ne vais pas démolir tes arguments un par un, je ne le tenterai pas. Tout est foncièrement exact. Mais, en somme, l’essence de ce que tu as dit est simplement : « Quand une injustice a subsisté assez longtemps pour ne pouvoir être réparée sans une foule d’incidents, elle devrait être maintenue. » — Absolument pas ! Non, ce n’est pas exact. Quand je dis désapprouver cette législation, j’entends par là que je la désapprouve en tant que moyen de réparer les injustices. Elle ne fera que compliquer les choses, en raison du résultat certain ; ne le vois-tu pas ? Allons, Tom… tu sais aussi bien que moi qu’un idéaliste sans plan précis est un être dangereux. Tout névrosé inexpérimenté peut regarder une chose qui lui déplaît, même si elle se trouve à des milliers de milles, même s’il ne connaît absolument rien des facteurs en jeu, et dire : « C’est mal. Changez-moi ça pour demain 3 heures. » « Je te dirai que, personnellement, je n’ai pas apprécié la façon dont la Californie a traité ses citoyens d’origine japonaise après Charon Harbor. Tu t’en souviens ? Mais j’ai eu assez de bon sens pour penser qu’il y avait peut-être des choses que je ne comprenais pas. Peut-être avait-on des raisons personnelles de justifier l’internement de toutes les personnes de souche japonaise dans ce qui est l’équivalent de camps de concentration. Qui sait ? Mais ces mêmes gens de la Californie sont les premiers à nous lancer la pierre. — Une injustice, dit Tom tout en sachant combien son argument est faible, demeure une injustice, qu’elle soit justifiée ou non. Tous les crimes ont leur raison. Tu pourrais pousser cela à l’absurde et montrer que chaque assassin, chaque voleur, chaque dictateur au monde agit pour de bougrement bons motifs personnels. Hitler pourrait t’expliquer avec une logique parfaite pourquoi il a brûlé des millions de juifs, pourquoi cela était nécessaire à l’économie et à la santé morale de l’Allemagne. Un homme qui aurait v***é ma femme pourrait alléguer de très bonnes excuses psychologiques, j’en suis certain. Peut-être bien que je ne pourrais pas le juger… mais aussi vrai que le monde existe, je pourrais l’empêcher de jamais recommencer. — Ne vas-tu pas un peu loin, mon vieux ? — Je ne crois pas. Il y avait des raisons pour qu’autrefois nous ayons amené ici des nègres comme esclaves, et il y en a aussi pour la situation actuelle. Mais ce n’en est pas moins moralement une injustice. Et tout ce qui est dans ce cas doit être immédiatement réparé, quelles qu’en soient les conséquences. — C’est en cet « immédiatement » que réside toute la difficulté, avait dit Wolfe. Certaines choses, par leur essence même, ne peuvent simplement pas être modifiées « immédiatement ». Mais bon Dieu, ce que nous avons ici n’a pas surgi brusquement, il a fallu des centaines d’années pour y arriver ! Il est aisé d’empêcher un homme de v****r ta femme. Mais s’il te fallait l’empêcher de la « haïr » ? Que ferais-tu alors ? Et puis, nous tournons toujours autour de la question. Elle se pose ainsi : l’injustice peut être réparée, on la répare, elle sera réparée… si on nous le laisse faire ! La situation est déjà meilleure qu’il y a cinq ans. Elle sera encore meilleure dans cinq autres années… ou elle l’aurait été, en tout cas. Le courant de prévention s’atténue avec chaque génération, Tom. Nous ne rions plus des nains dans les cirques, maintenant, pourquoi ? Parce que nos goûts sont moins pervertis que ceux de nos pères ; nous savons qu’à l’origine des nains il y a une profonde déficience endocrine. Cet argument vaut également dans notre cas. Nous avions un besoin fondamental de la ségrégation et une prévention basés sur l’économie ; nous ne les avons plus. Puisque la prévention est une chose contre nature, il s’ensuit… — Tu le crois vraiment ? avait demandé Tom. — Crois quoi ? — Que la prévention est contre nature ? Jim s’était alors levé et avait marché jusqu’au meuble contenant son poste de télévision. — Mais tout homme quelque peu intelligent… — Et les juifs, alors ? Et ici, les catholiques ? Les Chinois ? Les Mexicains ? Les Polonais ? En certains lieux même, les Irlandais ? Non, ce n’est pas contre nature. Ton fameux progrès est un gentil petit argument, mais il n’est pas valable. J’y ai cru aussi jusqu’au déclenchement de cette affaire, je me suis alors rendu compte que je me trompais. Parce que si cela avait été exact, le décret n’aurait pas suscité autant de troubles. Le fait même qu’il en ait suscité… et qu’il puisse y en avoir encore plus… Comment disais-tu encore ? « Le pire genre de violence que le Sud ait connu depuis 1860 »… démontre, ne peux-tu donc le voir, Jim ?… qu’il n’y a aucun progrès « réel », c’est une simple illusion à laquelle nous nous cramponnons pour justifier notre incapacité de rien faire à ce propos. Ton incapacité et la mienne. C’est nous, les gens bien, les gens intelligents et sophistiqués… c’est nous qui en portons la responsabilité et non les boueux illettrés ni les névrosés de bas étage ! Ils n’ont pas le pouvoir d’agir, nous l’avons, nous l’avons toujours eu. Mais nous n’avons pas agi. La faute en retombe sur nous et nous avons le devoir de soutenir ce décret et de le faire subsister, parce que, si nous ne le faisons pas, nous sentirons que nous sommes coupables et ce ne serait pas agréable, hein ? Loin d’être agréable. Sa voix avait été étranglée par l’émotion, tandis que Jim demeurait calme et détendu ; ils avaient eu alors la certitude que leur amitié s’était évanouie, pour toujours, irrévocablement. Jim n’avait même pas fait un effort. — Je suis désolé de tout cela, avait-il dit. Aujourd’hui des raisons majeures exigent que je prenne parti. Et je ne suis pas du tien, Tom. Tom McCarter se demande maintenant combien il y a de gens, non seulement dans le Sud mais partout, qui ont à « prendre parti » et se trouvent pour des légions d’inconnus anonymes contre tous ceux qu’ils aiment, contre leurs amis, leurs épouses, contre cela même qu’ils avaient été. Il parle pendant une heure à Ruth qui l’écoute calmement, il lui répète tout ce qu’il avait dit à Jim Wolfe, mais dépouillés d’une colère justifiée les mots sonnent faux et il en a presque honte. Pourtant, ils doivent être prononcés. Tous, sans exception. Quand il en a terminé, Ruth demeure silencieuse, elle soupire légèrement puis demande : — Que vas-tu faire ? Il hausse les épaules. — Je ne sais pas. Je n’en suis pas sûr. Et c’est vrai. Pour toutes les autres questions, il avait été d’une franchise implacable ; le Messenger avait reçu des prix pour ses vues libérales et droites ; ses éditoriaux caustiques et intelligents avaient fini par lui donner un certain renom. Mais dans ce cas, il avait manqué de sincérité. Bien loin d’exposer son opinion qu’accepter le décret était un devoir moral, il n’avait même pas montré que c’était un devoir légal… pas récemment en tout cas. Maintenant il n’est plus qu’un intermédiaire offrant des marchandises frelatées. Pourquoi ? Il met le contact, allume les phares et regagne la route. Si j’ai aussi peu de respect pour un journal de petite ville, si ces gens sont mes ennemis, pourquoi ne m’en vais-je pas ailleurs ? Je pourrais accepter l’offre de Lubin. À New York. Dans un journal partisan de l’intégration. Serait-ce, se demande-t-il, parce que tu aimes Caxton, que tu aimes ces gens, même s’ils sont tes ennemis ? Serait-ce parce que publier le Messenger est exactement ce que tu désires faire ? — Fisher ne me permettra pas de dire la vérité, dit-il à Ruth et à lui-même. Si je le fais, c’est la porte. Il regarde sa femme. — Alors, que penses-tu de moi, maintenant ? Que penses-tu d’un homme qui aime les nègres et n’a pas le cran de le dire tout haut ? Ruth demeure muette. — Allons, vas-y ! Je sais ce que tu penses. Pourquoi ne le dis-tu pas ? — Je ne sais plus où j’en suis, murmure-t-elle en tenant son front à deux mains. Si seulement tu m’avais dit cela plus tôt, une simple allusion même… si tu avais essayé de me faire comprendre… Tom hoche la tête. — Oui, au lieu de te forcer à tout avaler d’un coup… je le sais. Il se sent furieux et écœuré. — Et tout est perdu maintenant, je suppose, dit-il. Ruth ne répond pas. Il peut voir les larmes couler sur son visage sans qu’elle cherche à les contenir. — Je suis désolé. Je t’en supplie, crois-moi, je suis désolé. Ils roulent jusque chez eux. Ils pénètrent dans la maison obscurcie sans se parler, ni même se regarder, ils ne savent que dire ni que faire. « Nous sommes des étrangers, ne cesse de penser Tom. Des étrangers. » — Papa ! Il se tourne et aperçoit Ella debout à la porte de sa chambre. Ella est en pyjama, mais pas encore couchée. — Papa, rappelle immédiatement Mr. Allardyce. Il y a une heure qu’il essaye de te joindre. — Entendu. Merci, ma chatte. Va dormir maintenant, il se fait tard. Tom prend le téléphone. — Il n’a pas dit de quoi il s’agissait ? — Euh, non, mais il a dit que c’est très important. Vous vous êtes disputés tous les deux ? Ruth s’essuie la face avec son mouchoir et sourit. — Non, mon petit. Allons, au lit ! Ella hausse les épaules. — OK, dit-elle avec un accent dubitatif en refermant la porte. — Tom ? La voix de Jack Allardyce vibre d’excitation. — Oui, Ella m’a dit que tu… — Tom, tu ferais bien de filer tout de suite à Simon’s Hill. — Pourquoi ? — Tu ne sais pas ? — Quoi ? Tom dit : « Bien » et raccroche lentement l’appareil. — Que se passe-t-il ? demande Ruth. — L’église baptiste de Simon’s Hill a été dynamitée. Le pasteur se trouve à l’intérieur.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER