Cher Moris,
Je t’ai dit que je te tiendrais au courant et je vais le faire. Tu sais que je suis un homme de parole… quand il le faut. Comme je te l’ai écrit dans mes précédentes lettres, les appels téléphoniques ont très bien marché… et Mr. Fisher s’est montré une recrue de valeur. Nous avons maintenant plus de gens qu’il ne faut pour le travail en train, car je n’avais pas pensé aux miteux et aux bouseux qui n’ont pas le téléphone, il y a aussi tous ceux qui vivent un peu en marge et qui, naturellement, se sont joints à nous… Mais n’anticipons pas !
Le plan est encore assez vague mais commence à prendre forme, une forme presque unique en son genre. Une chose est certaine, l’Elvis Landstrate que toi et moi connaissions et aimions (!) est complètement englouti… Requiescat in pace ! C’était un garçon charmant plein d’esprit et d’intelligence, mais il ne convenait pas ici. Son remplaçant t’écœurerait : un jeune homme doux, courtois, poli, qui parle le langage du peuple, oui m’sieur. Je suis maintenant comme la glace d’un bar ; les gens me regardent et se voient eux-mêmes, avec tous leurs préjugés, sous un angle estompé et flatteur. Je suis leur idée d’un homme distingué, civilisé, bien éduqué. Comme je pense exactement comme eux, ils se retrouvent du respect pour eux-mêmes. Et ils m’aiment pour cette seule raison.
Je sais que ce n’est pas absolument original. Le Trattato di Sociologia Generale m’a été étrangement utile, ne serait-ce que pour ce que j’en ai rejeté, et le syndicalisme de Sorel m’a fourni un excellent thème pour les premières manœuvres… Tu vois ce que je veux dire. Le syndicalisme, en son sens original, est très éloigné de ce que j’entreprends, mais il contient des idées parmi lesquelles on peut choisir. Ici règne la « paix », mais j’ai découvert un fond de violence sous-jacent. Dernièrement, dans une ville voisine, un mineur « jaune » a été enterré vivant parce qu’il refusait de s’incliner, et il y a eu d’autres incidents. Ils prennent leurs groupements au sérieux.
En tout cas la conviction est importante et j’estime que ma première tâche est d’être profondément convaincu de tout ce que je dis. Je dois éviter à tout prix l’intellectualité, hors le genre dont nous avons discuté. Je ne veux pas penser à mon système ; plus tard, une fois qu’il aura réussi, je pourrai, comme Mussolini, baser sur lui une philosophie et la sortir en deux semaines… ou autre chose.
Tu te souviens quand nous discutions de l’importance de la capacité à parler en public ? Eh bien, nous nous trompions. Je n’ai jamais excellé en ce genre, mais mes discours ont connu un énorme succès auquel tu ne pourrais croire. Le premier a suscité dans la foule une admirable furie ; après ils erraient çà et là en flairant, comme les chiens de Pavlov entendant la cloche du déjeuner. Beaucoup étaient des voyous et des vauriens, il y avait naturellement quelques jeunes impressionnables, mais aussi plusieurs « gens bien » de Caxton dont les réactions me furent particulièrement agréables. Tous étaient sous pression. Leur sang bouillait et ils voulaient faire quelque chose… tout de suite. Quand une auto est arrivée avec une cargaison de négros – je l’ai su plus tard car je me trouvais alors avec mon « commanditaire » Fisher –, ils l’ont arrêtée et on a dû appeler le shérif !
Il y a quelques adversaires relativement intelligents avec qui j’aurai encore à lutter, mais, Moris, je puis dire que la ville est pour moi. La Snap prospère et nous pourrons sous peu entreprendre une action. Il sera nécessaire de démontrer l’influence néfaste des nègres dans l’école, ce qui sera très simple avec les fonds dont dispose la Snap pour graisser les pattes, alors, contrairement à ma première idée de faire boycotter l’école par les blancs, ce qui aurait ressemblé à une défaite, nous…
Il cesse d’écrire, assommé par la chaleur, et maintenant que la douleur a disparu, il se sent fatigué.
Il se dévêt et se laisse tomber nu sur le lit. Il rêve presque aussitôt de la femme dans la cabine, qui se désagrège dès qu’il la touche, mais maintenant elle prend les traits d’Ella et les personnes qui rient sont Jeaness, la petite Française, son père et surtout Moris Blake, tous pendent à des crochets et ricanent hystériquement.
Puis le rêve s’estompe et il se trouve dans une sorte de brume, suffisamment conscient pour se rendre compte qu’il rêve mais incapable de faire autre chose que regarder.
Il revoit les époques passées, qu’il aime et regrette parce qu’elles sont révolues. Lui-même à six ans, son corps mince coincé entre le mur et l’évier, surveillant craintivement, avec un plaisir sans borne, les gestes de son père qui se rase et demandant : « Est-ce que je pourrai aussi le faire plus tard ? » Et son père, avec un drôle de maillot sans manches, apparaissant si étrange, si autre, mais conservant, malgré les nævi et les énormes poireaux qui saillent sur sa peau blême, l’air digne qu’il a dans son trois-pièces gris clair, lui répondant : « Bien sûr, bien sûr, mais va-t’en. » À sept ans, le soir, couché sur le plancher, le haut du corps sous la radio brune perchée sur de hauts pieds sculptés, et écoutant dans un monde uniquement sien. Jamais rien n’a été réel, pense-t-il dans son rêve. J’inventais tout. Je n’ai pas eu d’enfance. Il n’y a jamais eu de maison en briques ni de rivière serpentine, pas de Dany, Marty et moi tirant sur des préservatifs usagés que nous appelions des « ballons » parce que nous croyons que c’en était ; que pouvait-ce être d’autre ? Pas de sombre égout courant sous le sol pendant un millier de milles, si loin qu’on pouvait en perdre l’entrée de vue ; certainement pas de base-ball dans la rue avant que la nuit tombe, ni de chevauchées sur des chevaux écarlates, ni de lit pour dormir…
Non, sa vie avait commencé à douze ans, quand la maladie s’était insinuée dans la maison comme un voleur et avait escamoté l’homme qui aurait pu être, laissant une momie desséchée à sa place.
***
Les autos roulent doucement, sans bruit, en descendant la rue, puis sur le chemin escaladant la colline. Il y en a soixante-dix, neuves et brillantes, d’autres vieilles et zébrées de boue. Une chenille multicolore, une créature interminable qui rampe, ses cent quarante yeux ne cillant pas dans la nuit d’été.
Dans chaque voiture il y a des fantômes, silencieux, drapés de blanc, coiffés de blanches cagoules pointues, raides et droites.
La première voiture, une Buick, ralentit. Une forme encagoulée est au volant, à côté de lui un jeune homme hoche la tête en souriant légèrement.
— Nous ne nous arrêterons pas, dit-il. Continuez à la même vitesse.
Les voitures poursuivent leur route, ronflant légèrement, montant la côte au-delà de toutes les maisons éclairées, puis à travers les champs obscurs, vers Simon’s Hill.
Elles dépassent les baraques vermoulues où, perchés sur des tabourets, les nègres boivent du café, des Coca, mangent des gâteaux. Elles dépassent les premiers logements.
Elles dépassent les boutiques du tailleur, du barbier.
— Continuez toujours.
Elles dépassent les fenêtres ouvertes, virant lentement, les cannelures des pneus projetant des graviers, au rythme des ressorts qui grincent.
Et les fantômes sont assis, droits et rigides.
— Hé, regarde ! dit Stuart Porterfield.
Une fois son travail fini, il avait regardé la télé, puis avait éprouvé le besoin de se dégourdir les jambes, un peu de faim aussi ; au Huddle, on trouve toujours des copains. Il tape sur l’épaule d’Andrew McGivern.
— Quoi ?
— Par la fenêtre, là-bas.
Le petit homme noir, qui parlait de la vie de famille d’une voix de fausset, dépose sa fourchette et écarquille les yeux.
— C’est le Klan, dit Porterfield.
— Tu crois ?
— Bon Dieu, oui ! Regarde les draps et tout. C’est bien le Klan.
Les autres clients ont cessé de parler et demeurent le regard fixe.
Le propriétaire, French Rosier, un gaillard au visage balafré, essuie calmement ses mains à son tablier maculé.
— Qu’est-ce qu’y vont faire ? demande Andrew McGivern.
— J’sais pas.
Stuart Porterfield tire une serviette en papier d’un distributeur métallique, en frotte ses lèvres, puis pivote sur son tabouret.
— Jésus ! Je m’demande c’qu’y vont faire.
— J’vous l’dis, s’écrie à la cantonade un garçon robuste. S’ils viennent chercher la bagarre sur la Colline, je verrai à ce qu’y soient pas déçus.
— Ta gueule, Glad Owen. Ça suffit comme boniments, ferme-la, dit French Rosier. Il y a rien d’arrivé encore.
— C’est p’t-être des gosses, fait un homme sur le dernier tabouret. Des gosses qui veulent rigoler un peu, hein ?
— Non, dit le grand garçon. C’est pas des gosses.
— Comment qu’tu l’sais ? T’as des tuyaux particuliers ?
Personne ne bouge. Tous regardent, tournant légèrement la tête.
— … Vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, compte Porterfield.
— Sûr qu’y en a un tas.
— Ouais.
Porterfield est rigide sur son tabouret, la cigarette jaunie brûlant presque au ras de ses doigts, avec une longue cendre prête à se détacher. Au-dessus du comptoir, la radio en plastique émet des sifflements ; elle est cassée depuis qu’on l’a laissée tomber et les fentes se sont élargies, sans se cicatriser, le scotch qui a servi à la panser s’est détaché et pend lamentablement. Au mur tictaque un réveil nickelé de pacotille. La photo coloriée d’un garçon souriant en uniforme se tord auprès, elle porte : À Papa, ça c’est une vie ! Sandy.
Stuart Porterfield sent la brûlure soudaine du mégot incandescent, mais il ne détourne pas les yeux. Lentement ses doigts séparent le papier du tabac, écrasent les brins crêpelés, transforment la pointe rougeoyante en cendre.
— Cinquante-sept ! s’exclame le jeune gaillard. D’la m***e s’ils ont pas quelque chose en tête. Pourquoi qu’on reste tous assis comme des mannequins quand nos femmes sont seules à la maison.
— Bouge pas, que j’te dis, murmure French.
— Que j’bouge pas ! Des clous !
— Glad, j’ai déjà vu ça ailleurs, réplique French Rosier en s’essuyant les mains. T’as pas de raison d’avoir peur.
Le garçon lance un mauvais regard, traverse la salle et s’arrête.
— Écoute, poursuit French, tout ce que ces gars-là cherchent, c’est à nous faire peur. C’est comme une b***e de gosses à Halloween. Tu te souviens pas de ce que tu faisais à Halloween quand t’étais gamin ?
Glad Owens ne répond pas.
— J’suis sûr que tu prenais un des draps à ta mère et que t’allais dehors la nuit. C’est pas vrai ? Pour sûr que si. Tu t’déguisais en fantôme et te cachais derrière un buisson ; et quand quelqu’un passait, tu bondissais en gueulant : « Bouh ! » On a tous fait ça. Mais réfléchis un peu, Glad ; t’étais avec une b***e d’autres fantômes, t’étais pas seul.
— Oh, ferme ça, French, tu déconnes.
— Mais non. Je dis que ces gars dehors, ils ne sont pas différents des gosses à Halloween. Il faut qu’ils soient réunis et cachés sous des draps, car ils ont tous une pétoche de tous les diables. De jour, tu rigolerais d’eux, et ils rigoleraient d’eux-mêmes.
— J’en sais rien, French. Ça se peut que ça soit comme ça. J’ai jamais dit qu’ils n’avaient pas les foies blancs ; mais ils ne sont pas seuls, ils sont ensemble. Il suffit qu’y en ait un pour dire : « Si on faisait ça » et tous le feraient.
— C’est un fait, French, c’est un fait, intervient Porterfield.
— Ils essayent seulement de nous flanquer la frousse. Vous en faites pas. Y s’passera rien cette nuit, c’est pas leur façon de travailler. C’est qu’un avertissement, y a des chances ; une occasion de parader. Allez, n’y pensez plus. Finissez vos cafés.
Stuart Porterfield tire un mouchoir de sa poche de derrière et éponge lentement son front.
Il pense : « On dit qu’ils payent beaucoup plus à New York, un plâtrier peut y faire vite son beurre, facilement… »
Les voitures roulent sur le chemin de terre, leurs phares atteignent au-delà de la dernière crête ; dans leurs draps blancs, les hommes se tiennent raides et droits.
Les plaques des voitures sont d’origines diverses, certaines sont du comté de Farragut, d’autres de villes voisines, plusieurs enfin de différents États du Sud.
Mais personne ne regarde ces plaques.
— Je savais pas qu’ils avaient encore tant d’adhérents, dit Elbert Peters en regardant le défilé qui semble ne plus en finir.
— Moi non plus, fait CHavila Hughes.
Les cartes gisent sur la table auprès des bouteilles de bière à moitié vides et de la boîte de cacahuètes, personne n’y a touché depuis que John Holbert a crié d’une voix étranglée : « Regardez par la fenêtre ! »
Helen Peters, la femme d’Elbert, est assise dans son fauteuil, les yeux dilatés.
— Vous savez, dans un sens, je suis pas fâché de les voir, dit CHavila Hughes. Quand j’étais en Géorgie, ah, y a bien vingt ans, ils faisaient toutes sortes de démonstrations, mais j’avais toujours manqué la rigolade. J’en étais arrivé à croire qu’y avait pas de Ku Klux Klan.
Avec un sourire réjoui, il regarde ses amis et empoigne une bouteille de bière.
— Qui c’est le Dragon à Caxton ? demande-t-il.
— Sais pas. Ça pourrait encore être ce type, tu sais bien, Carey ; celui-là qu’est toujours à déblatérer et divaguer. Ou bien c’est le Prêcheur à la gomme.
— Varann ?
— Ouais, ça pourrait être lui… sauf que les gens qui le suivraient pourraient pas s’offrir des bagnoles comme ça.
Ils s’appuient à la fenêtre et regardent. Soudain, CHavila Hughes éclate de rire.
— Qu’est-ce qui te prend ?
— Oh, je viens de penser si y en avait un qui crevait maintenant !
— Ben, tout ce que je peux dire c’est que t’as un drôle de sens de l’humour.
Elbert Peters reprend sa bouteille de bière, boit une lampée et sourit.
— Ça serait pourtant quelque chose, hein, El ? Tu es en train de défiler avec un air féroce et affreux, et puis Boum ! le pneu à plat. En plein milieu de la procession. Faut que tu descendes et changes la roue, mais… est-ce que t’enlèves ton drap ? Si tu l’enlèves pas, tu le colles plein de taches, et si tu l’enlèves, tout le monde peut voir que t’es le petit comptable du moulin qu’a si peur de son patron. Et pense un peu à tous les autres qui sont derrière toi à attendre. Ils peuvent même pas corner… Vindieu ! J’ai presque envie…
Il prend une deuxième gorgée de bière et se tourne vers Helen Peters.
— Dis, beauté. T’aurais pas une boîte de semences qui traîne par ici ? Elbert et moi on va liquider le Ku Klux Klan !
Une éternité se passe avant que la dernière auto ait disparu, que la rue soit déserte et la nuit de nouveau la nuit. Plus haut, rampant vers le sommet, cent quarante rageuses petites lumières rouges vont en diminuant, puis s’éteignent enfin.
Liam laisse retomber le rideau.
Albert s’approche en mâchant un bout de salami.
— Qu’est-ce que tu penses de tout ce truc ? demande Liam.
— Drôles de pistolets, répond Albert.
Charlotte Cosmos est assise dans son fauteuil, elle lit ou fait semblant.
— Croyais-tu qu’il existait vraiment des choses comme ça ? demande Liam.
— Pour sûr. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— As-tu peur ? Tu n’as pas peur maintenant ?
Albert attire la tête de Liam à lui et murmure :
— Écoute, s’ils essayent quelque chose, y a par ici un tas de gars comme Glad Owen qu’attendent. Ils ont tout un arsenal ; il m’a montré un jour un peu de son matériel. Il a un 38 et son frère Arnie, qu’est à Louisville, il va lui avoir une mitrailleuse, qu’il dit. Je sais pas s’il pourra l’avoir à temps, mais il l’a dit.
Liam regarde sa mère et cherche à découvrir ce qu’il y a sous ce visage calme et serein. C’est absolument comme si elle n’était pas surprise, inquiète ni troublée, comme si une caravane d’autos pleines d’hommes en cagoules était la chose la plus naturelle du monde.
Charlotte Cosmos ne relève pas les yeux de son livre.
Tu vas m’envoyer à l’école demain, pense Liam ; et si je reviens avec la gorge coupée, tu auras du chagrin, mais tu n’abandonneras pas, tu ne cesseras pas de lutter. Rien n’est changé, Mam’, veut-il dire, mais il n’y parvient pas. Il y a un grand mur blanc entre toi et ce que tu désires, il a toujours existé et existera toujours. Tu peux te cogner la tête contre lui, il ne cédera pas.
— Peux-tu m’apporter un verre de lait ? demande Charlotte Cosmos.
Liam se lève, emplit un verre et regarde sa mère boire. Elle lui semble menue et frêle, pas comme un chef d’armée.
Il se recouche sur le divan près de la fenêtre. Il se souvient qu’Oncle Rowan est allé dans la salle de bains quand les voitures ont apparu. La porte est verrouillée, le vieux est toujours à l’intérieur. Liam l’imagine assis sur la lunette, les mains jointes, certain que cette nuit serait sa dernière.
Eh bien que ça vienne, c’est tout ce que je souhaite maintenant. Que ça vienne et qu’on en finisse, prie-t-il.
Les automobiles sont garées bien en ordre sur le côté de la route, muettes, les freins à main serrés. Les hommes en cagoule montent la colline, mais aucun ne parle, leurs mouvements ont une lenteur calme, hiératique, comme si chacun pensait : C’est regrettable que nous soyons obligés de faire ça, mais ce doit être fait. Cela doit l’être, et comme personne d’autre n’en a la force ou le courage, nous sommes contraints de tirer notre glaive !
Ils marchent sur le chemin raviné.
La pente devient de plus en plus raide.
Le cœur de David Parkinson bat à se rompre dans sa poitrine. La montée et la vive excitation qu’il ressent depuis le moment où il décrocha le téléphone et organisa la réunion drainent ses forces, mais personne ne peut le voir. Il n’a pas marché aussi droit et aussi sûrement depuis des années.
Quand ils atteignent enfin la petite plate-forme du sommet, il ne peut plus respirer. Comme des poings, la douleur étreint sa gorge, mais il en est heureux et violemment fier.
Il lève la main.
Six hommes avancent, élèvent la lourde croix de bois et la plantent avec soin.
Elle est l’œuvre du révérend Pierre Varann. Il s’est rendu à la McGra Lumber Company et a acheté, avec l’argent remis par le jeune Elvis Landstrate, six longues planches. Une scie circulaire les a coupées aux dimensions voulues. Il a travaillé sur elles avec des clous et des entretoises jusqu’à ce qu’elles soient solidement assemblées, puis il s’est rendu dans l’arrière-boutique du bazar, y a trouvé la fibre de bois enveloppée de papier qui sert à emballer les meubles qu’on expédie, et en a attaché partout sur la croix.
C’est bien la plus belle croix, la plus solide qu’on ait vue depuis des années, avouent les hommes.
— Un vrai travail de professionnel, dit Parkinson. Et Pierre Varann est heureux d’avoir durement œuvré.
— Qu’elle brûle avec éclat ! crie un homme après que la croix eut été imbibée d’essence. Qu’elle flambe de telle sorte que tous puissent la voir.
Un autre prend une boîte d’allumettes, en craque une et protège de ses mains la petite flamme contre un vent inexistant.
David Parkinson élève encore la main.
Une langue de flamme monte du pied de la croix. Puis s’étend soudain, embrasant toute la charpente, perçant l’obscurité, emplissant de clarté la nuit sombre et silencieuse qui enveloppe la colline.
Elvis Landstrate sourit.
Il s’arrête au pied de la croix enflammée et regarde les petites lumières dans la plaine, Caxton, les maisons où maintenant des gens impressionnés, muets, immobiles, effrayés, regardent par leurs fenêtres. Et la flamme chauffe son visage…
Toujours silencieux, les hommes en cagoules retournent à leurs voitures et partent.
Il est temps, car la colline est de nouveau obscure.