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4438 Mots
Alors elle s’est mise avec Bijou, Sally et Irène, parce que ça donnait le choix aux clients. Une fille blanche, c’est bon pour les affaires. Surtout une blonde oxygénée qui sait porter des fourrures et a la peau douce et propre. Mais elle n’a rien de commun avec elles. Elles sont bêtes, vulgaires et âpres. L’amour est leur profession et elles ne le considèrent pas autrement. Quand elle était plus jeune, Vy avait lu des romans où de vieilles putains avachies avaient des cœurs d’or, des créatures foncièrement dignes d’être aimées, et cela l’avait tout d’abord encouragée. Mais elle n’en a jamais rencontré une ressemblant à ce portrait. Les putains qu’elle connaît sont souvent avachies, parfois vieilles, mais leurs cœurs sont flétris et elles sont loin d’inspirer de l’affection. Ce n’est pas tant qu’elles soient méchantes, elles sont stupides. Et Vy découvrit bientôt que c’est la caractéristique de la professionnelle. Peut-être est-ce un peu différent chez les filles à 100 ou 500 la nuit et la b***e de Hollywood dont elle a entendu parler, mais elle en doute. Depuis des années qu’elle travaille, elle a connu beaucoup de filles et elles étaient bien toutes les mêmes, travaillant quelques heures la nuit, dormant la plus grande partie de la journée et mourant pauvres. Et elle n’est pas autrement ; elle ne doit pas l’oublier. Malgré ce qu’elle ressent, malgré sa raison, malgré tout, elle n’en diffère pas. — Fait bougrement chaud dans ce foutoir, dit Bijou, je vais… — Ne dis pas ce mot, ne dis pas ce mot, minaude Sally. — Pourquoi ? — C’est pas un mot pour les dames. Assises devant leurs verres de Scotch et de glace pilée, elles attendent. Trois hommes entrent ; Vy flaire tout de suite des michetons ; ils rient trop haut, scrutent un peu trop la salle en s’asseyant ; et puis ils ne sont pas de New York. — T’as vu ça ? murmure Bijou qui envoie un sourire discret en direction des hommes puis ne s’occupe plus que de son verre. Quelques minutes passent, enfin l’un des michetons se lève et vient vers elles. Il est très rouge, Vy voit bien qu’il est éméché, pas complètement saoul, mais éméché. — Hi ! dit-il. Sally a un petit rire nerveux. — J’suis, euh… Enfin j’voudrais savoir si on pourrait pas offrir une consommation à ces demoiselles ? Il lorgne Sally. Dans la lumière diffuse du bar, elle est excitante et fait valoir tant qu’elle peut sa poitrine. Elle en a fait rattacher les muscles par une opération et ses seins pointent droits et fermes. — Oh, j’sais pas, répond-elle. Vous connaissez quelqu’un ici ? — Si j’connais quelqu’un ? balbutie l’homme en tournant la tête vers ses copains. Oh, enfin, j’vais vous dire, c’est comme ça. On est juste de passage dans cette ville. On fait que passer, en tournée. Alors on s’est dit qu’on pourrait rigoler un peu. Vy détourne les yeux. L’homme est affreux et proche de la cinquantaine, ses compagnons ne valent guère mieux. Mais ça ne compte pas, se dit-elle toujours ; quand on est professionnelle, on est professionnelle. On rembarre ceux qui sont brutaux ou dégoûtants, mais les autres, on les accepte. On ne peut pas se permettre de choisir comme les amateurs. — Cela ne nous est pas permis à moins que vous ne connaissiez quelqu’un, dit Sally. Je regrette. C’est presque comme la prohibition. Depuis qu’on a interdit le truc, il faut être prudente. Les flics sont réellement vaches maintenant. — Enfin, décide l’homme. Ça se peut encore que je connaisse quelqu’un. Je vais voir et reviendrai. Attendez une minute. Il retourne auprès des autres et Vy voit l’un des hommes, lourd et congestionné, sourire et secouer la tête ; il n’est certainement pas habitué à ces choses. Le premier désigne Vy du doigt et le rougeaud la regarde. Il la fixe longuement, puis détourne les yeux. — Je crois que ça va coller, murmure Irène. — J’espère, dit Sally, car j’en ai plein les bottes. Le premier micheton va au bar et prend Ewald à part. Du coin de l’œil, Vy peut voir des billets changer de main. Puis Ewald vient vers elles. — Les gosses, ça c’est un de mes vieux potes, Howard De Vries. Ses copains et lui voudraient vous offrir une tournée. Ça ne vous ennuie pas ? — Absolument pas, glousse Sally. De Vries fait un clin d’œil à Ewald et va chercher les autres. Ils sont bientôt installés dans une grande alcôve semi-circulaire. — Celui-là, c’est Ben Desmond, dit De Vries en désignant un homme maigre et balafré aux cheveux blond-roux, puis se tournant vers l’autre à la face rouge. — Et voilà Pete Jones. Vy sourit à Jones et sait aussitôt qu’il la choisira. — Et alors, que prenez-vous, les petites ? demande De Vries, bien plus à son aise maintenant. — Du Scotch, répond Bijou. Ewald hoche la tête et s’éloigne. — J’ai cru qu’on aurait la poisse, dit De Vries à Sally, mais les choses ont changé. — Pas trop, susurre Sally en battant des paupières. — Pas trop, tu parles ! Ewald revient avec les consommations. Celui qui s’appelle Diamond lance un billet de 10 dollars sur le plateau en plastique et dit : — Gardez la monnaie. Vy sent les yeux de Jones peser sur elle. Des yeux gentils, elle le sent. Ça ira très bien avec lui. Après les présentations, il est évident que Bijou restera pour compte. Elle avale son Scotch et demande à De Vries : — Vous voulez aller ailleurs après ? — Bien sûr. — J’connais un truc qui vous fera rigoler deux fois plus. — Euh, répond De Vries, j’sais pas, j’crois pas… — Vous avez pas entendu parler de Bijou ? — Euh, on n’est pas très en fond ce soir et… — Tant pis, rit-elle, n’y pensons plus. Elle se lève de table. — La nuit fait que commencer. Debout, elle paraît bien plus que ses trente-huit ans, sa chevelure blonde la rend grotesque dans la lumière bleue. — Amusez-vous bien, les gosses. — Va pas chez Hardy, lui glisse Sally, on veut pas qu’il y ait des trucs au rabais. Tu piges ? Bijou sourit et s’en va. Pete Jones boit une gorgée et dit : — Croyez-vous pouvoir passer la soirée avec moi, mademoiselle ? Vy conserve le ton professionnel. Elle ne sait pas si c’est la chaleur, l’alcool ou le temps qu’elle a eu pour penser, mais elle éprouve une sorte de honte, ce même sentiment qu’elle a dû surmonter pendant les deux premières années. — Je ne vois rien qui m’en empêche, Mr. Jones. — Ça me ferait plaisir. Il baisse la tête pour la regarder. — Savez-vous mademoiselle, je crois que vous êtes presque la plus jolie fille que j’aie vue à New York ? — C’est gentil, Mr. Jones, répond-elle avec un sourire professionnel. Il rougit un peu plus et boit une autre gorgée. Elle perçoit les autres voix, les étranges petits gloussements de Sally, le ton rauque d’Irène. Elles contrastent bizarrement avec le doux accent du Sud de cet homme. — Je ne m’appelle pas Jones en réalité. Les autres ont décidé qu’on prendrait des faux noms, mais je me tromperais certainement. Alors autant vous dire tout de suite le vrai… ça fera de mal à personne. Je suis seul. — Rien ne vous y oblige. — Je sais, mais j’aime mieux ça. Je m’appelle Toni Lester, je suis camelot, je vends des trucs. Mais j’ai pas beaucoup de chance ici. Ce qu’il fait froid dans cette ville ! Vy boit un peu de Scotch. Elle entend Irène dire : — T’as pas à t’inquiéter, mon chou. Diamond commence à lui chuchoter : — Est-ce que vous faites, tout ? et semble étonné de son audace. — J’ai jamais eu de réclamation de mes clients, sourit Irène. — Appelez-moi Toni. Y a pas beaucoup de gens qui le font. Je voyage la plupart du temps, alors j’ai pas beaucoup de chance de me faire des amis. Ces autres, c’est aussi des camelots. Je suis tombé sur eux l’autre soir, au magasin. Ed présente un briquet qui résiste au vent, Harry, un détachant pour le linge. C’est des bons articles aussi, mais les gens sont si froids à New York, ils vous regardent et c’est tout. C’est quand même la plus grande ville des États-Unis, mais jamais je me suis senti aussi seul. Il fait une pause. — Tout ça doit vous sembler bien bête. — Non, répond Vy. Pas du tout. Toni Lester s’épanouit. — Mais j’vois pas comment vous pouvez vous sentir jamais seule… Il rougit. — J’veux dire que… enfin c’est bien de moi, faut que j’mette les pieds dans le plat. J’voulais dire qu’avec une jolie fille comme vous, ça doit pas manquer de gars qui… — Pas la peine, Mr. Lester, je vous comprends. Il la regarde. — Oui, j’pense que vous pigez. Mais y en a pas un qui le fait. Ces deux types, Ed et Harry, ils sont heureux comme des cochons sur le f****r, tout le temps. Ils ont toujours ce qu’il leur faut. Y peuvent tomber n’importe où, y sont chez eux… La plupart des camelots sont comme ça. Vy se redresse sur son siège. Ce ne sont pas des hommes, se dit-elle, mais des clients. Et il se fait tard. — Vous voulez passer la nuit avec moi ? demande-t-elle soudain sur un ton différent. — Certainement, sourit Lester. — C’est 25 dollars pour une heure, dit Vy. Une expression douloureuse apparaît dans les yeux de Toni, comme si elle l’avait déçu, mais il continue à sourire. — Vous les voulez tout de suite ? — Non, après. — Comme vous voudrez, Vy. — Êtes-vous prêt ou désirez-vous encore boire un peu ? Si vous buvez, ça compte dans l’heure. — Je suis prêt, dit-il. Cristi, quels beaux cheveux vous avez. Je pense pas en avoir jamais vu d’aussi jolis. — Allez au James Hotel, reprend Vy, évitant ses yeux et baissant la voix. Inscrivez-nous comme Mr. et Mrs. Taylor. Vous savez où est le James ? — Non. Elle lui donne l’adresse. — Souvenez-vous bien, Mr. et Mrs. Taylor. On vous donnera la chambre 7. Bouclez la porte et attendez-moi. — Bien, m’dame. — Prenez un taxi maintenant. Je reste encore un quart d’heure et je vous rejoins. — C’est du vrai ? — Quoi ? — Vos cheveux. — Non. Ils sont teints. — Enfin, ils sont jolis, en tout cas, et ils sentent bon. Toni Lester se dirige vers la porte, puis se retourne. — Vous viendrez, c’est promis ? — Bien sûr. L’homme qui se fait appeler Diamond arrête Toni au passage et murmure assez haut : — Dis, Lester. Sans blague, tu devrais un peu essayer avec les Noires. Elles savent y faire, des trucs dont t’aurais pas idée. — J’suis content comme ça. Tout va très bien. — Ouais, mais tu pourrais quand même revenir après dans la boîte avec nous. T’as jamais marché avec une Noire ? — Non, mais… — J’te l’dis, Tonimy, elles sont cent millions de fois meilleures. Elles ont de la science, que j’te dis. Et puis, pas besoin de se faire de la bile, j’te l’répète. Elles sont propres. Vy fait celle qui n’entend pas, car elle sait instinctivement que Toni serait horriblement gêné. — Sais-tu ce que la mienne vient de me dire ? J’lui ai demandé comme ça : « Es-tu OK ? »… alors elle m’a répondu : « Mon chou, tu m’aimes peut-être, mais j’m’aime encore plus ! » Ça c’est des putains à 25 dollars, mon vieux… J’ai jamais entendu qu’un gars ait ramassé quelque chose avec elles. — Pas si haut, Ed. — Quoi ? — Ferme ça, ferme ça, tu peux pas rabaisser ton bon Dieu de clapet. — Pourquoi ? Qu’est-ce qui te prend ? — Rien. — Alors, pourquoi que tu m’regardes comme ça ? — J’regarde rien. — J’essaye seulement de te donner du bon temps. T’as jamais mis dans le Noir. J’te dis seulement qu’c’est épatant, pas plus. — Ça va. Tu l’as dit. Maintenant c’est classé. À demain. — Bon. Mais de quoi que tu t’prives, c’est toi qu’tu prives, j’te l’dis. Les Blanches, ça fait seulement son boulot, pas plus, je l’sais. Elles n’y mettent pas de cœur. Et pour des petites fantaisies c’qu’il faut encaisser comme giries. T’as quand même pas envie de jeter ta galette par la fenêtre, hein ? Vy entend Lester s’éloigner et est heureuse qu’il soit parti. — J’ai pas raison ? demande Diamond à Sally. Sally glousse et Vy voudrait avoir décidé de ne pas travailler ce soir. Qu’est-ce qui lui prend donc ? Les voix et les bruits du bar s’estompent et elle se met à penser à Hammond, au mois d’août, à la puissante odeur des foins blonds et à Bo. C’est presque banal la façon dont c’est arrivé la première fois. Bo, elle n’a jamais connu le reste de son nom, était dépanneur à la compagnie des téléphones. Il était venu alors que Maman était allée passer le week-end chez Maudie. Le téléphone fonctionnait parfaitement, mais Bo faisait une tournée de vérification. Il avait roulé ses manches et les muscles saillaient sous sa peau hâlée, et elle éprouvait cette même sensation si souvent ressentie. Seulement Bo ne l’avait pas regardée comme si elle était une enfant. Il avait ri très fort, s’était versé un peu d’eau et lui avait dit qu’elle était jolie. Puis, quand il avait demandé si elle était seule, elle avait dit la vérité. Il fut le premier. Quand il était parti, elle s’était sentie malheureuse, elle savait avoir fait quelque chose de très mal. Mais cette nuit-là elle avait rêvé de ses mains, de son grand corps bronzé dans sa chambre, de sa voix rude, rauque et sans harmonie. Le jour suivant, Bo était revenu et elle s’était encore donnée à lui, et le lendemain encore, et chaque jour jusqu’au retour de Maman. Elle pouvait encore se souvenir du second, mais les traits des autres se fondaient en une vague entité humaine sans visage. Le professeur de mathématiques, Mr. Loge, le jeune garçon timide qui avait été si surpris quand elle ne l’avait pas repoussé, les marins et les soldats, tous ceux qui lui avaient donné ce qu’elle désirait sans qu’elle le désire, ce qu’elle ne voulait désespérément pas mais dont elle avait désespérément besoin. Naturellement, personne ne comprenait, parce qu’elle ne comprenait pas non plus. Quand sa mère s’en était aperçue, elle l’avait traitée de sale petite traînée et Vy avait pensé qu’elle n’avait pas tort. Elle avait donc quitté l’école et était partie pour New York. Là elle pourrait repartir sur de nouvelles bases, trouver du travail, rencontrer quelqu’un de gentil. Mais cela avait continué comme avant. Dans chaque bureau il y avait au moins un homme pour y voir clair en elle, remarquer l’ardeur qui la consumait. Comment ? Comment pouvaient-ils savoir ? Elle n’avait pourtant pas un aspect différent des autres filles, elle s’habillait bien, était propre et convenable. Et pourtant ils savaient. Et après, ils le racontaient, et elle perdait son emploi. Maintenant, il était trop tard pour revenir en arrière, même si elle avait quelque chose ou quelque endroit vers quoi retourner. Elle avait toujours cet appétit qu’elle ne pouvait extirper d’elle et qui exigeait impitoyablement sa pâture. Oublie avoir jamais souhaité une vie normale, se disait-elle. Tu n’es pas malade, névrosée ni dramatique. Tu n’aspires pas à l’amour et à des paroles tendres. Tu n’es qu’une fille de joie qui ne peut vivre sans ça. Celui qui le fait importe peu… et puis au moins ça donne de la variété. Irène lui tape sur la main. — On s’en va, Vy. Ça doit être aussi le moment pour toi, hein ? — Je crois que oui. — On se retrouve ici dans une heure ? — Peut-être. Elle se lève et descend le couloir étroit. La glace lui montre le reflet d’une blonde à la toilette tapageuse. Vy détourne les yeux ; il ne lui manque qu’un grand P rouge cousu sur sa robe ou un signe voulant dire p****n. Après tout, cela a du bon ; ça permet dans la foule qu’on vous distingue des femmes normales… Le vent froid de février la saisit. En marchant vers la station de taxis, elle pense : il me reste dix ans, peut-être moins ; ensuite, il faudra baisser mon tarif. Un ou deux ans après, je ne pourrai même plus en faire cadeau. Personne ne voudra plus de Vy. Y a qu’à regarder Bijou. Pauvre vieille Bijou, elle est bientôt finie. Que peut-on faire quand on est finie, quand personne ne veut plus de vous ? — Au James-Hotel, s’il vous plaît. Le chauffeur fait oui de la tête et ils roulent, trop vite, comme toujours, trop vite dans la nuit glacée. — Un dollar, dit l’homme. Puis il repart dans un grondement, laissant Vy en face de l’hôtel habituel. Il semble un hôtel parfaitement normal et des centaines de clients croient qu’il l’est, mais le septième étage est réservé. Une douzaine de filles y ont des chambres en permanence. La location, avec un pourcentage régulier pour le gérant et le gardien de nuit, se monte à 50 dollars par semaine. Et puis il y a les frais de médecin, les casse-croûte dans les bars, quelques taxis, « l’assurance vie ». C’est déjà une vie dure, même dans les meilleurs cas. Une semaine creuse et il faut faire des heures supplémentaires pour rattraper. Peut-être faudrait-il que j’aille à Cuba, se dit-elle en pénétrant dans le hall gris, ou au Mexique… on dit que les filles blanches s’y font de belles payes. — Mr. Taylor est rentré ? Le gardien est un homme maigre, à l’air ennuyé, appelé Alex. Il sent la sueur et le vieux cigare. — Un gros type, costume bleu, taches de son ? — C’est ça. — En haut. Alex se replonge dans son roman à bon marché. Vy met de l’ordre dans ses vêtements et monte dans le vieil ascenseur brinquebalant. Quand la porte se referme, elle pense à Toni Lester. Un simple client, se dit-elle. Souviens-t’en. Sois professionnelle, sois désinvolte, sois dure. Elle frappe légèrement à la porte. Toni l’ouvre aussitôt, il semble de meilleure humeur encore. Peut-être un peu craintif, mais surtout de bonne humeur. — Hi ! dit-il. Je commençais à me demander si vous m’aviez pas oublié. Il aide Vy à enlever son manteau et se recule. — C’est bougrement gentil à vous d’être venue. Elle regarde sa silhouette robuste et honnête, ses yeux confiants au fond desquels luit encore une flamme juvénile dissimulant une certaine tristesse profonde et elle devine tout de suite. — C’est la première fois, hein ? Toni Lester rougit. — Comment avez-vous deviné ? — Vous êtes encore habillé. — Ma’ame ? — La plupart des clients sont déjà à poil sur le lit quand j’arrive. Tout prêts. — Sans blague ? Il écarquille des yeux stupéfaits et sa rougeur s’accentue. Il fait quelques pas vers elle. — Bon Dieu c’que vous êtes jolie, Miss Vy. J’aime cette robe. Sa voix est douce et tendre. Les jeunes garçons parlent quelquefois ainsi, parce qu’ils ont peur, mais là, c’est différent, Toni Lester ne semble pas avoir peur, il ne semble pas non plus lui faire de reproche, mais elle a de nouveau ce sentiment de honte. Elle sent la médiocrité de la chambre, le tapis sale, la petite lampe miteuse dont la lumière chiche empêche que l’on voie toutes ces choses et celles qui apparaissent sur son visage. — C’est gentil, mon chéri, dit-elle d’une voix cassante. Tu veux pas qu’on commence ? — Comme vous voudrez. — C’est pas comme je voudrais, chéri, c’est ton argent qui court. Elle se détourne pour ne plus voir l’expression douloureuse qui apparaît dans les yeux de Toni. — À propos, on paye d’avance. Il pose deux billets de dix et un de cinq sur le bureau. Elle compte et les met dans son sac. — Maintenant, à tes ordres, dit-elle. Toni s’approche d’elle et encadre son visage dans ses grandes mains. — Ça vous ferait rien si on parlait un petit peu ? J’ai eu personne avec qui causer depuis que je suis à New York. — Ça m’est égal, mais n’oublie pas que tu n’as qu’une heure. — Écoutez, Miss Vy. Je crois que je m’y connais bien en personnes. Je travaille avec elles à longueur de journée. À première vue j’peux reconnaître les durs, les filous, les malins ; j’peux aussi repérer les bons. Quand j’vous ai vue ce soir, j’veux dire quand j’ai vu vos yeux, j’ai su qu’vous en étiez une bonne. L’idée m’est venue qu’vous étiez un peu comme moi… faut pas rire, je le pense. Voyez-vous, moi j’vends des trucs aussi et j’travaille seul presque tout l’temps comme vous, et j’crois être très bon dans ma partie… mais il me manque quelque chose, j’m’en rends compte seulement quand j’ai fini ma journée. Mais alors, j’y pense et je m’demande c’que c’est… Savez-vous ce que je veux dire ? Vy répond nettement : — Non… Mais tu peux me le raconter si ça te chante. J’écouterai. J’ai rien d’autre à faire. Toni se tait un instant. Puis il dit : — Qu’y a-t-il ? Ça vous plaît pas que je vous parle comme ça ? — Qu’est-ce qui te le fait penser ? — Vous luttez contre moi. Comme les clients quand ils savent qu’ils ont envie de m’acheter quelque chose et ont peur de se séparer de leurs sous. J’essaye seulement d’être un ami. J’ai cru qu’on avait quelque chose de commun… — Eh bien, on n’a rien. On n’a rien de commun. Et pas la peine de faire l’aimable. — Vous voulez pas que je vous parle gentiment ? Toni semble franchement surpris. — Non. Il l’embrasse alors et la douce force qui émane de lui l’enveloppe et lui tient chaud. Elle se dégage brusquement. — Et ne fais pas ça non plus ! — Pourquoi ? Je vous plais pas ? — Ça n’a rien à voir. On n’embrasse pas les putains, ça se fait pas. — Je n’aime pas ce mot, Miss Vy. — Pourtant j’en suis une, faut pas l’oublier. T’as seulement un petit coup de trop, tu te trouves seul et t’as le cafard. Si tu veux te pieuter, d’accord… mais si tu veux continuer comme ça, faut plus y penser, tu peux reprendre ta galette. L’homme scrute longtemps ses yeux, puis va s’asseoir sur le lit. — Mes excuses. Comme vous dites, j’avais le cafard. — Bon. Alors, qu’est-ce que tu veux faire ? — Je… Il lève les yeux vers elle. — Je veux être tout près de vous. — Tu veux aller au dodo ? J’fais du travail soigné. Tout le monde te l’dira. Il ne répond pas. — Tu veux regarder quand je me déshabille ? Y en a qu’aiment ça. Il reste muet. Quand il se tourne, il a une nouvelle expression sur le visage. Vy lui cligne de l’œil et retire sans hâte ses vêtements. Son corps est bien fait, ses seins se dressent, fermes, ses hanches sont larges. — Ça te plaît ? demande-t-elle en conservant le ton professionnel. Toni Lester ne dit rien. Il regarde, mais pas seulement son corps, elle le sent bien, il la regarde elle-même. — Déshabille-toi, chéri, dit-elle. — Pourquoi ? — Parce que c’est la règle. Y a des clients qui ont des pétards dans la poche. On tombe parfois sur de drôles de numéros. — J’ai pas de pétard. — Je l’sais. Mais déshabille-toi quand même. Tu seras plus à ton aise. Tu veux que j’t’aide ? Elle commence à déboutonner sa chemise. Les mains de Toni ne se tendent pas vers son corps. — Pourquoi faites-vous ça ? demande-t-il soudain. Ce n’est pas vous. — Mais oui c’est moi. Allez, tu veux pas en tâter ? Elle lui prend la main, l’applique sur son sein et il sent la pointe se gonfler sous sa paume. — Ça te plaît ? Elle commence à défaire son pantalon quand Toni l’entoure de ses bras et l’étreint fermement. — Fais pas ça. Allons, grouille… J’veux… — Ferme ça ! Il se dégage et la secoue fortement. — Ferme ça ! C’est pas toi qui parles. Je te l’ai dit, je connais les gens et je te connais, toi. Tu as peur d’être toi-même, je ne sais pas encore pourquoi, mais tu as peur. Écoute…, je le trouverai bien. Je te le jure, bon Dieu ! Vy essaye encore, mais elle est lasse de la lutte et la force de Toni Lester la domine. Les larmes lui montent aux yeux et elle ne tente pas de les arrêter. Elles entraînent sur son visage, comme un acide, la tristesse brûlante et la solitude de toutes ses années. Elle pose sa tête sur la poitrine de Toni Lester et souhaite pouvoir mourir là. Au bout d’un temps assez long, il lui dit. — Je vous reverrai demain, Miss Vy, et le lendemain aussi. Je continuerai à vous voir et nous apprendrons à nous connaître. Et il l’avait accompagnée jusque chez elle ce soir-là, et elle avait rêvé de cet homme grand et honnête… Vy entend la porte se refermer. Elle écoute jusqu’à ce que le bruit des pas se soit éteint et que tout soit silence. Elle pense à Toni et se sent étrangement soulagée. C’est fini maintenant. Elle a eu cinq années de bonheur et en est reconnaissante. Cher Toni, pense-t-elle. Tu n’as vraiment pas cru que cela pouvait arriver, hein ? Tu t’es dit : Elle est guérie, guérie par mon amour. Mais moi, je savais. Pendant cinq ans je suis restée à côté de toi, ou seule dans ma chambre, parce que je savais qu’un jour, quelque part, un Elvis Landstrate apparaîtrait et que tout finirait alors. Je t’ai trahi. Et je sais que jamais je ne pourrais te faire comprendre que pendant cela je t’aimais plus que jamais, je te désirais, j’avais besoin de toi. Comment pourrais-tu le comprendre ? Mais, ô Toni, je t’aime ! Seulement c’est arrivé maintenant et peut-être cela arrivera encore et je ne pourrai supporter de te regarder et de lire le chagrin dans tes yeux. Comme ça, tu ne le sauras pas. Pardonne-moi, je t’en prie, au nom de Dieu, Toni, pardonne-moi !
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