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2782 Mots
Ils marchent à travers le trèfle uni et brillant, avec des bottes de cow-boys, des espadrilles effilochées et des chaussures avec des petits trous d’aération. Dix-huit hommes, cinq femmes et une douzaine d’adolescents, certains ont des traits burinés par les champs et la forêt, d’autres ont la rudesse acérée des citadins. Hommes et femmes sont renfrognés. Ils portent des pancartes en carton léger au bout de bâtons provenant de caisses d’oranges. On y lit : SHARPE TU ES UN LÂCHE ÉGAUX MAIS SÉPARÉS ! PAS DE NÉGROS ICI ! GARDEZ NOTRE ÉCOLE BLANCHE ! Bruce Carey avance à longs pas décidés en tête du groupe. C’est un homme grand à bedaine de Bouddha, avec des bras flasques et bruns comme terre. Ses lunettes contrastent violemment avec ses traits rudes et rocailleux, ce sont elles que l’on remarque en premier. Sa chemisette transparente est froissée, maculée de sueur. Carey donne un peu l’impression d’avoir vécu des années durant dans une forêt perdue, se nourrissant de baies et de reptiles, puis, d’avoir été ramené dans le monde civilisé, hâtivement rasé, baigné et vêtu pour être placé en face d’une centaine de caméras bourdonnantes. Il a presque l’air d’un sauvage à côté du jeune homme brun à la mise soignée qui marche auprès de lui. Phil Dongen, qui a confié son magasin à son aide, trottine juste assez vite pour se maintenir légèrement en avant du révérend Pierre Varann. Tous se taisent. Ils traversent la pelouse. Quand ils atteignent l’entrée de l’école, ils s’arrêtent. — Vous voulez que je l’appelle ? demande Carey. Elvis Landstrate regarde sa montre. — Non, répond-il ; attendez quelques minutes, il n’est pas encore midi. Nous voulons que tout le monde entende. Ils attendent tranquillement, tenant leurs pancartes. Havila Sharpe contemple la lourde boule de fortune noire qu’un ami lui a récemment offerte et conclut qu’il n’a jamais reçu un cadeau aussi à propos. Il tend la main, soulève le lourd objet, le fait pivoter sur son axe et regarde la réponse qui apparaît dans le bas par une petite fente. Il lit : « La Patience est une vertu. » Il repose la boule et essaye de s’absorber dans les journaux, mais en vain. Il ne peut penser à autre chose qu’au coup de téléphone qui l’a tiré du lit à 2 heures du matin, à la voix camouflée lui disant qu’il a trahi les gens de Caxton. Jusqu’ici, tout a mieux marché qu’il ne l’espérait. Il n’y a eu pour le moment ni émeute, ni manifestation, ni bagarre. Mais une chose est en suspens dans l’air. On peut la sentir, la toucher presque. — Vous êtes occupé, Mr. Sharpe ? Il lève les yeux ; Agnès Aniès est sur le pas de la porte. — Non, répond-il, entrez. Le professeur d’anglais ferme rageusement la porte. — Avez-vous regardé par la fenêtre ? demande-t-elle. Sharpe fait pivoter sa chaise, lance un bref regard, reprend sa position première en disant : — Je suppose que c’est encore ce Landstrate. — Oui. — J’ai entendu parler de son discours d’hier soir. C’est Tommy Finch qui me l’a raconté. Miss Aniès, je crois que nous allons avoir quelques difficultés… — Je le sais. C’est pourquoi il faut agir immédiatement. Tout pourrait bien aller… tout, je m’en rends compte ; et vous ? À condition qu’on nous laisse tranquilles. Les nouveaux élèves marchent bien… — Ce n’est pas ce que m’a rapporté Mrs. Gargan, sourit Havila Sharpe. — Cette… (Agnes Aniès ravale le mot) Mrs. Gargan me tape sur les nerfs. J’ai étudié avec soin ces enfants et, si on leur donne la moindre chance, ils pourront réussir. Il faut que nous fassions quelque chose. Le principal hoche la tête. — Je partage vos sentiments, mais il y a ceux qui trouvent que nous en avons déjà trop fait. Que proposez-vous ? — Je ne sais pas. Miss Aniès se laisse tomber dans un fauteuil. — Je ne sais absolument pas. Mais si ces… gens… là, dehors, obtiennent ce qu’ils désirent, nous sommes ramenés de cinquante ans en arrière. Il ne faut pas que cela se produise. Elle essaye de se contrôler, mais elle est à bout. Havila Sharpe se sent soudain gêné. Il voudrait réconforter cette femme, lui dire sous une forme ou une autre qu’il comprend tout ; mais il ne peut que la regarder. — J’ai reçu des menaces la nuit dernière, reprend-elle. S’ils en viennent là… je suppose qu’ils ont dû vous appeler aussi ? — Oui, répond brièvement Sharpe entendant encore bourdonner à ses oreilles les mots : « Si vous voulez que rien n’arrive à votre famille, débarrassez-vous de ces mal-blanchis. » Agnès Aniès dit : — Ne devrions-nous pas… La cloche de midi se met à sonner et les couloirs s’emplissent de bruit. On frappe à la porte. Havila Sharpe ouvre et se trouve en face d’un garçon en salopette, John Christiansen, un jeune de première année. Ses parents l’ont appelé lundi pour dire qu’ils ne voulaient pas que leur fils aille à l’école avec des nègres. — Il y a dehors une délégation de citoyens qui voudraient vous parler, dit emphatiquement le garçon. Le principal regarde Miss Aniès. — Merci, John. Dis à Mr. Landstrate que je serai à lui dans un instant. — OK. — John… Le garçon s’arrête. — Monsieur ?… — Viens ici une seconde. Si je me souviens bien, John, nous avons passé quelque temps ensemble le semestre dernier ; c’était une histoire de moyenne insuffisante. Tu t’en souviens ? — Oui, m’sieur. — Je te connais donc un peu et j’ai eu alors l’impression que tu étais un brave garçon. Je l’ai dit franchement. Veux-tu être franc avec moi ? Le garçon semble effrayé et gêné. — Bien sûr, répond-il après une courte hésitation. — Très bien. Maintenant, pourrais-tu me dire pourquoi tu n’es pas venu hier à l’école ? John se tortille. — Ben, m’sieur, c’est mon papa qui voulait pas. Vous savez, c’est rapport aux négros. Ça lui plaisait pas que j’aille à l’école avec eux. — L’idée venait de toi. ? Je veux dire : est-ce toi qui as demandé à ton père de me téléphoner ? — Non, j’ai rien fait de ça. Il a téléphoné tout seul. — Autrement dit, l’idée vient de lui ? — Oui, mais… Havila Sharpe sourit chaleureusement. — Et tu n’étais pas non plus fâché de manquer un peu l’école, hein ? — Il faut que je sorte, dit le garçon. — Encore une dernière question. Si ton père n’avait pas soulevé la question, autrement dit, s’il ne t’avait pas ordonné de rester à la maison… serais-tu venu ? — Je crois que oui. Havila Sharpe lance un regard significatif à Miss Aniès. — Vaut mieux que vous disiez rien sur mon père, dit le garçon, parce qu’il est là dehors et bigrement en rogne. — Je ne dis rien contre lui, John. Tu peux t’en aller. Le garçon sort en courant. Au bout de quelques instants, Havila Sharpe dit : — Autant en finir tout de suite avec cette histoire. Et il sort dans le hall. Quand il s’avance sur les marches de pierre, il semble soudain très petit et très frêle à Miss Aniès. Elle regarde par la fenêtre ouverte la foule des enfants qui se rassemble et le groupe d’adultes, puis, quand elle tourne ses yeux vers Sharpe, elle prend peur. Sharpe est maigre, presque émacié. Sa tête qui se dénude paraît trop lourde pour son cou décharné et ses vêtements pendent sur sa légère ossature. Seule l’expression de son visage empêche qu’il soit ridicule ou pitoyable. Et la chaleur de son sourire intensifie cette grâce. Maintenant, il ne sourit pas. À sa vue, les enfants, pour qui c’est l’heure du déjeuner, se calment, puis attendent. D’une voix nette et presque atone, Havila Sharpe demande : — Vous désirez me parler ? Elvis Landstrate s’avance. — Oui, la population de Caxton veut savoir pourquoi vous avez toléré que des nègres se mêlent à ses enfants dans cette école. Nous voulons une explication. Bruce Carey lance un regard circulaire. — C’est ça même, dit-il très haut. — Qu’avez-vous à dire ? crient d’autres. Havila Sharpe attend que le silence se soit rétabli. Il s’adresse alors au jeune homme : — Vous n’avez probablement pas entendu parler de la décision de la Cour suprême ? Le révérend Pierre Varann crache un jet de jus de chique sur l’herbe et glapit : — Inutile de nous la faire avec ce machin. — Nous connaissons fort bien cette décision, répond Landstrate. — Dans ce cas, votre question est sans objet et ne réclame aucune réponse. — Les gens d’ici pensent autrement, riposte Landstrate. Pourquoi n’avez-vous pas refusé d’ouvrir l’école ? — Parce que j’ai choisi d’obéir à la loi. Le groupe d’adultes se rapproche des marches. — C’est des boniments, Sharpe ! crie quelqu’un. Tu pouvais très bien la fermer. — Ce n’est pas à moi de prendre de telles décisions, réplique calmement le principal. Une demande de ce genre a été adressée au comité de l’école qui l’a rejetée. Je n’avais donc pas le choix. — Autrement dit, reprend Landstrate, vous auriez été mis à la porte. Autrement dit, vous avez laissé entrer les nègres parce que vous aviez trop peur de perdre votre sinécure. Havila Sharpe serre les poings et les met derrière son dos. — J’ignore qui vous êtes, jeune homme, mais j’ai l’impression que vous savez parfaitement que vous dites des inepties. — Mr. Sharpe, la population de Caxton exige que vous renvoyiez immédiatement les élèves nègres de cette école, reprend Landstrate. Et si vous n’avez pas le courage de le faire, elle exige votre démission. — Ça montrera quels sont tes vrais sentiments, dit une femme cachée derrière les autres. — Elle a raison ! Phil Dongen s’avance. — Sharpe, mettons la chose tout de suite au point. Es-tu pour ou contre l’intégration ? Le regard du principal erre sur la pelouse, sur les enfants, sur la délégation. Il lève les yeux et voit à la fenêtre Miss Aniès, attendant sa réponse comme les autres. — Je suis contre l’intégration des races, répond-il fermement, mais je suis pour l’ordre et la légalité. Pour cette raison, je n’ai ni l’intention de renvoyer chez eux les nouveaux élèves, ni de fermer l’école. Pour ce qui est de ma démission… Je ne pense pas, Mr. Landstrate, que vous représentiez la population de Caxton. Toutefois, si vous pouvez me donner la preuve que cinquante et un pour cent de la population ne veut plus de moi, je partirai. Jusqu’à ce moment, c’est moi qui conserve la direction et rien ne sera changé. — Et c’est c’t homme qui s’occupe de vos enfants ! s’écrie Phil Dongen. — Cinquante et un pour cent, répète Havila Sharpe. — Alors, commence à emballer, Havila ! Y aura plutôt cent pour cent. — C’est à voir. — T’en fais pas, t’en fais pas. Havila Sharpe affronte le regard du groupe, le fixe un moment sans sourciller, puis fait demi-tour et rentre. Il ferme la porte et sent son cœur battre violemment dans sa poitrine. Il regagne son bureau et, par la fenêtre, observe les gens sur la pelouse, les gens de tous les jours, ces gens qu’il a vus des milliers de fois et n’a peut-être jamais vraiment vus. Il les regarde se former en un cortège désordonné puis s’éloigner dans la rue calme en brandissant leurs pancartes. Il entend à peine la porte. — Oui ? C’est Miss Aniès, elle marche jusqu’au bureau et s’arrête. — Oui, qu’y a-t-il ? Elle le fixe et il sent qu’il ne peut déchiffrer son expression. Il détourne pourtant, malgré lui, les yeux. — Pourquoi leur avez-vous dit ça ? demande-t-elle. Le regard rivé sur la boule de fortune, il répond : — Dit quoi ? — Vous avez été fort, vous leur avez tenu tête, mais vous avez menti. Pourquoi ? — Je ne vois pas ce dont vous voulez parler. Il est bientôt 1 heure, Miss Aniès, et… — Cela m’est égal, Mr. Sharpe. Je suis depuis quatre ans à cette école. C’est peut-être peu, mais j’ai quand même le sentiment d’en faire partie et elle a pour moi beaucoup d’importance. Havila Sharpe hoche la tête et comprend qu’il doit tout dire maintenant. — Vous avez aussi pour moi une grande importance, poursuit Miss Aniès qui se hâte d’ajouter : dans ce sens que j’ai beaucoup de respect pour vous, j’ai toujours eu l’impression que… enfin que nous avions les mêmes idées. Même quand vous avez décidé de suivre le comité de l’école, même alors. Mais tout à l’heure, quand vous êtes descendu… — Oui ? Le professeur d’anglais tremble un peu. — Mr. Sharpe, êtes-vous contre l’intégration ? Havila Sharpe reprend sa boule et la tourne. — Je me rends bien compte que je dépasse la mesure, reprend-elle, mais j’ai besoin de savoir. Parce que si vous n’y croyez pas, vous ne pouvez combattre à côté de moi. Et je ne puis lutter seule. Il fait pivoter son fauteuil, reste un moment face à la fenêtre, puis se retourne. — Vous ne lutterez pas seule, dit-il. — Alors, pourquoi… — Miss Aniès, je vais vous dire maintenant une chose. Je ne l’ai dite à personne d’autre jusqu’ici, sauf à ma femme. Si vous la répétez à âme qui vive, je nierai. Je dirai que vous m’avez mal interprété. Vous me comprenez ? Elle hésite un instant, puis répond : — Je crois que oui. — Mais vous n’en êtes pas sûre, je le sais. Cela m’a pris un certain temps avant d’y voir clair. Je me suis dit : Qui offenseras-tu en disant la vérité ? Seulement les fanatiques et les idiots… mais ce n’est pas exact. Si nous n’avions affaire qu’aux fanatiques et aux idiots, il n’y aurait pas de difficulté. Non, Miss Aniès, ce sont les gens moyens. Ce sont nos amis mêmes, Mrs. Gargan, et Mr. Spivak, et Mrs. Selfried, professeurs, commerçants, politiciens… De braves gens, intelligents, honnêtes, affables. C’est à eux que nous avons affaire. Miss Aniès secoue la tête. — C’est là surtout ce qu’il faut bien voir dans ce problème, poursuit Sharpe. Il s’agit d’une guerre où nous devons vaincre notre propre parti. Il sourit amèrement. Nous devenons presque des agents d’espionnage. Exactement. Je suis un saboteur, Miss Aniès. Et les saboteurs ont toujours obtenu de meilleurs résultats que les assassins. — Je regrette, dit le professeur d’anglais. — Inutile, il n’y a pas de quoi. L’action directe est saine, elle est franche. Je vous prie de croire que je n’aimerais rien mieux que sortir et tâcher d’inculquer un peu de bon sens à ces gens. J’ai, comme vous, des arguments absolument irréfutables. Dialectiquement nous pourrions tous les deux jeter à bas tout l’édifice vermoulu de la ségrégation. Nous pourrions, cet après-midi, réunir les enfants dans le hall et leur faire une conférence. Mais alors, nous porterions le coup le plus mortel à ce que nous désirons. Je sais que je dis vrai. Il repose violemment sa boule sur le bureau et la colère se peint sur son visage. — Landstrate, ce jeune démagogue, peut faire un mal immense ; mais rien à côté de celui que nous pourrions causer en disant simplement la vérité. — J’ai honte de moi, dit Miss Aniès. — Moi aussi ! J’ai honte chaque fois que je m’assieds à cette table et écoute Harkins et Peterson parler de leur loi et de l’ordre… comme si c’était là le véritable but ! J’ai honte chaque fois que je dis aux professeurs et aux parents que l’intégration est foncièrement mauvaise, bien entendu, mais que nous devons nous montrer bons citoyens et obéir à la loi, même si nous ne sommes pas d’accord avec elle. Chaque fois que j’entends des paroles irréfléchies ou vois l’une de ces affiches orange, écrites par des illettrés, ou pense à Simon’s Hill… j’ai honte. Quelque part, hors de la perception de Sharpe, une sonnerie aiguë résonne. Il joint les mains et conclut d’une voix douce : — Moins honte quand même que si je faiblissais maintenant que nous sommes si près du but. La porte s’ouvre, livrant passage à une fille blonde. — Jimmy Foster voudrait vous parler, Mr. Sharpe, dit-elle. Le principal lève les yeux. — Très bien, Leona. Dites à Jimmy qu’il peut venir. Puis, à Miss Aniès : — Rappelez-vous que je nierai. — Vous n’en aurez pas besoin. En parcourant le hall grouillant d’élèves, Miss Aniès pense à Havila Sharpe et aux différents visages que peut prendre le courage. Le sien est rouge et brûlant.
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