Chapitre 1
1Viviani voulut sortir le premier.
Le crépitement des balles… puis son corps était venu s’éclater contre la baie vitrée de la banque, l’éclaboussant de sang, comme sur un écran de télé géant. Les otages femelles se mirent à hurler, des cris stridents sur des masques de théâtre antiques. Gosta jeta un œil sur Tino et Stéph, ils avaient chacun un gros sac en bandoulière, bourré à craquer de billets, une cagoule noire sur la gueule et un fusil-mitrailleur en main. Tino lui répondit par un signe de tête interrogatif, le chef acquiesça. Il se tourna vers le public.
— Tout le monde au fond de la salle contre le mur ! Grouillez ! Y’a les flics dehors et ils tirent pas avec des lance-pierres !
La douzaine de malheureux employés et clients qui avaient choisi le mauvais samedi pour venir au Crédit Marseillais de Saint-Denis, obéirent sans se faire prier, se pressant les uns les autres en gémissant. Les hommes se collant plus aux femmes que l’inverse. Gosta revint vers l’entrée et ouvrit sa besace. Le sas de la succursale avait été explosé par les balles de Kalachnikov des gangsters et l’air froid en profitait pour venir s’accrocher sur leur cagoule trempée par la sueur. Collé au mur de béton, le chef inspira un grand coup, sortit deux grenades fumigènes de son sac qu’il dégoupilla, et les fit rouler sur le trottoir vers l’extérieur.
Le Cramé – c’était le surnom de Gosta, le chef de ce commando de braqueurs – avait eu le temps de voir que seules deux voitures de la BRB étaient en position au milieu du rond-point. Les autres véhicules bleu-blanc-rouge étaient encore occupés à bloquer les accès des différentes avenues coulant leurs pavés jusqu’à la grande place où se trouvait la banque. Il fallait qu’ils en profitent maintenant. Il y eut un double sifflement et une fumée grise comme l’orage se mit à envahir le sol en tourbillonnant. Dans un bruit de tonnerre et de rage, les rafales d’armes automatiques de la fonction publique recommencèrent à creuser des trous dans les murs, une des baies vitrées explosa et une femme hurla à s’en arracher la glotte. Les flics de l’autre côté cessèrent leurs tirs.
Stéph et Tino s’étaient rapprochés du Cramé. Ils avaient tous trois leur flingue levé, les doigts crispés sur la crosse, la nuque et les cheveux trempés sous leur p****n de cagoule.
— Qu’est-ce qu’il lui a pris, à Viviani ? demanda Tino.
— Il a paniqué quand il a vu ce c*n de Moretti se barrer avec la caisse. Il a voulu sauver sa peau. Seul, lui précisa Gosta.
— Pas question de crever seul, répliqua Stéph. Je veux que toi et Tino vous m’accompagniez en enfer pour vider des bouteilles et botter le c*l de Satan !
Les deux hommes étaient trop tendus pour sourire, mais ils étaient réconfortés par son état d’esprit. Aucun ne lâcherait l’autre avant que tout ne soit fini. Viviani était nouveau dans la b***e et ce casse était une sorte de test d’entrée. Son échec était on ne peut plus évident : il gisait mort sur le ruban du trottoir, la poitrine en marmelade.
Une voix crachée par un parlophone se mit à hurler dans leur direction.
— Sors de là, Cramé ! La place est bouclée, t’es foutu ! Ton chauffeur s’est barré, t’as plus de moyens, t’as plus de caisse, alors on te donne une chance, une seule ! Dis à tes gars de jeter leur flingue dehors et sortez tous les bras en l’air !
— C’est ça ! gueula Stéph. Pour se faire déchiqueter comme notre copain !
Tino attrapa le bras de son chef.
— Gosta, ils savent que c’est nous, quelqu’un nous a donnés.
— J’avais compris ! siffla le Cramé avec haine. Rien que pour ça, ils ne nous auront pas !
Il arracha sa cagoule et planta ses yeux noirs dans ceux de son frère d’arme. Tino ne cilla pas, enlevant la cagoule à son tour, imité par Stéph.
On comprenait à présent pourquoi le chef de cette b***e se faisait appeler « le Cramé ». La tignasse brune, les yeux noirs d’un Sicilien et le nez cassé à la suite d’une bagarre en prison, il avait sur la majeure partie de sa joue gauche, la marque séchée d’une brûlure : une plaque zébrée de plusieurs sillons rougeâtres. Sa peau avait été labourée par le feu. Alors que Gosta devait avoir dans les trente-cinq ans, Tino s’approchait davantage des cinquante. De larges pattes sur les tempes, à la Coluche dans Tchao pantin, avec la moustache assortie renforçaient son côté vieille école, ainsi que son embonpoint et sa calvitie naissante. Quant à Stéph : un jeunot. Fine moustache aussi mais carrure de footballeur, ses yeux avaient le bleu tranchant d’un Alain Delon jeune et son visage en portait la gravité et la concentration. C’est vrai qu’ils avaient des gueules de cinéma, mais ils faisaient partie de la b***e du Cramé et savaient que s’ils étaient là, c’était pour leur droiture et leur courage, leur « mentale », comme on disait dans le temps.
— Va falloir faire gaffe quand même, précisa Stéph, c’est cet enfoiré de Fabiani, là-bas, et il a juré de nous effacer.
Gosta le fixa dans les yeux :
— Je sais, et c’est moi qui vous ai emmenés dans cette m***e.
Il jeta un regard dans la rue, le brouillard de fumée âcre formait comme un rempart avec le reste de la ville. Il n’y aurait que la banque derrière eux, et la mort en face.
— On y va ! Vous par la gauche, il y a une impasse, mais derrière la porte du dernier immeuble vous allez tomber sur une cour intérieure qui rejoint d’autres rues. Je prends à droite. Ne tirez surtout pas.
Gosta se précipita le long du trottoir et lâcha quelques rafales vers le ciel pour faire diversion. Des balles lui répondirent en explosant les vitres de la file de voitures qui le protégeait. Il parcourut une cinquantaine de mètres à demi baissé puis s’agenouilla pour sortir une nouvelle grenade. Il balança le fumigène par-dessous une camionnette et se plaqua contre. Le Cramé était incapable de voir quoi que ce soit, c’était comme si la nuit venait de tomber sur ce coin de Seine-Saint-Denis, une nuit de poivre qui piquait les yeux et les poumons.
À l’autre bout du trottoir, il entendit des cris, des coups de feu, un râle…
— m***e…
Le Cramé serrait les dents, il aurait dû rester avec le petit. Tino et Stéph avaient sans doute tiré pour que Gosta se retrouve seul et ait plus de chance de s’en tirer. Le haut-parleur reprit sa harangue :
— Rendez-vous ! Je ne risquerai pas la vie de mes hommes ! Jetez vos armes et rendez-vous !
Fabiani aurait la conscience tranquille, il savait que les gangsters ne lâcheraient pas leur flingue, il pouvait maintenant les tirer comme des lapins. Tout d’un coup, le Cramé entendit le rugissement d’un tigre et vit sur sa gauche, à travers ses pupilles qui ne cessaient de pleurer, une lueur blanche percer l’opacité plombée de la fumée pour lui bondir dessus. Ses mains se serrèrent sur la culasse de son AK47, la moto pila en vrombissant à vingt centimètres de ses jambes. Il baissa son arme en gueulant :
— Isabelle ! Qu’est-ce que tu fous là ?
Les rafales reprirent, les balles tintèrent de concert sur la tôle du Master Renault jusqu’à crever tous les pneus, sans les atteindre.
La jeune femme recouverte de cuir releva la visière de son casque intégral et pointa ses yeux de chat gris-vert sur le Cramé.
— Il y a une trouée, une ruelle planquée par des poubelles qui part là-bas. On peut s’en tirer si on fait fissa.
Gosta se releva à demi, il n’avait plus de fumigène et les autres ne feraient encore effet que quelques minutes.
— Je t’ai demandé ce que tu foutais là ! Tu n’étais pas sur le coup, que je sache…
— Tu sais très bien que je ne te lâcherai jamais !
— On nous a donnés.
— Je sais. Le fils de p**e ! fit la jeune fille en crachant vers le sol. Gosta lui balança la bandoulière du gros sac autour du cou.
— Prends le fric et tire-toi. Et… Si je suis pris, tu sais ce que tu as à faire ?
Isabelle soupira, ses yeux exprimaient de la colère.
— Qu’est-ce que tu comptes foutre, Gosta ?
Ils entendirent de nouvelles rafales au loin sur leur droite et les coups sourds d’un Colt qui y répondaient. On aurait dit le combat d’un dogue contre une meute de chasse.
— Je dois essayer de sauver Stéph, le persuader de se rendre. Le gosse a vingt ans et c’est moi qui l’ai fourré là-dedans, s’il y reste…
— Et s’il n’y a pas moyen ?
Il remua la tête pour chasser la question et la fixa avec intensité.
— Tu sais ce que tu as à faire, oui ou non ? répéta le Cramé.
— Oui, je sais, jour et nuit !
— Jour et nuit, c’est ça, il n’y a que comme ça.
— Je sais.
Des projecteurs claquèrent, essayant de creuser cette nuit qui avait la couleur et l’odeur d’une serpillière sale, des pas furtifs, des cliquetis d’armes, les flics approchaient. La jeune fille fit glisser sa visière vers le bas.
— Tu vas y rester, le Cramé.
— Non, je t’ai dit qu’on nous a donnés, et rien que pour ça je m’en sortirai ! Allez file, fais du bruit et évite les balles, ils vont croire que je me suis barré avec toi.
La motarde fit rugir son 1 100 Benelli en serrant la poignée de frein et en faisant brûler son pneu arrière dans le demi-tour. Puis elle lâcha les gaz et sa bête cabra dans les profondeurs du brouillard. Le Cramé se mit à tousser, ses yeux étaient en feu, il reprit sa course en sens inverse pour rejoindre ses potes. Ça continuait à tirer, au coup par coup, à cet endroit la fumée ouvrait des brèches, doucement mais sûrement. Il longeait la file de voitures, il appelait :
— Stéph ? Tino ?
— Là…
Gosta s’approcha à quatre pattes. Ses mains pataugèrent dans du sang puis il vit Tino, la tête arrachée par les balles. Le gosse se tenait à côté, assis par terre, le dos plaqué contre une Clio, serrant ses mains sur son ventre. Le Cramé balaya les alentours et vit que les flics avaient traversé la place et rejoint la banque. Il était juste à l’entrée de l’impasse, on devait les chercher plus loin, pas aussi près du braquage. Il essaya de prendre Stéphane sur son épaule mais le garçon se mit à hurler et à vomir en même temps.
Il était sur le point de crever.
Ce n’était plus la fumée des fumigènes qui faisait chialer le Cramé.
— Chuis foutu, se lamenta Stéph, chuis foutu… Laisse-moi Gosta, tu… tu dois t’en tirer, retrouver le s****d qui…
Gosta le serra fort aux épaules et le plaqua contre sa poitrine.
— m***e ! gronda-t-il. T’es pas foutu ! On va s’en sortir. Tu vas venir avec moi, on a rendez-vous chez le docteur, il nous attend.
Stéph fit une espèce de sourire.
— Dé… déconne pas, Gosta, ça fait mal.
Il se saisit du gamin et le colla plus fort contre lui, il sentait son souffle chaud contre son oreille ainsi que le sang qui imbibait son ventre. Il s’engagea pas à pas, traînant des pieds, comme tirant un boulet, dans l’impasse. Stéph haletait sa douleur entre ses dents, une balle lui avait troué les intestins et il essayait de les contenir pour ne pas qu’ils lui dégoulinent le long des jambes, la sueur sur son front tombait en cascade jusqu’à lui brûler les yeux. Son ami ne voulait pas penser à la blessure : il s’en sortira se disait-il, il s’en sortira. Ils y étaient presque, la double porte de l’immeuble était entrouverte, il y avait des plaques de médecins, d’avocats. Derrière, il braquerait une voiture et à eux la liberté.
Un type se mit à crier.
— On ne bouge plus ! On se retourne et on lâche son arme, sans ça… je vous abats comme des chiens !
Gosta laissa lentement retomber son bras droit, tout en maintenant Stéph du gauche, et se retourna. Un vieux flic, un briscard passé lieutenant à la force des syndicats, le braquait de son Sig-Sauer. Il devait surveiller le coin, s’être planqué ou tout simplement sortir d’un bar. La moustache grasse et les yeux adipeux au fond jaune pastis, sa main tremblotait comme quand il serrait son verre de fly à l’apéro de onze heures.
— C’est toi, le Cramé ! Pas de doute ! éructa-t-il. Fabiani va être content. Laisse tomber ton pote et lève les mains ! Tout de suite ! Tout de suite ou je te bute ! Je te bute !
Et il allait le faire !
La bave acide de la haine mordait sa lèvre inférieure, son flingue tremblait de plus en plus, au moins deux fois plus vite que le dernier vibromasseur d’Amanda Lear. Gosta sentit une ombre dans son dos et jeta un œil par-derrière. Une femme venait d’apparaître par la porte de l’immeuble, tenant un gosse chétif par la main. Une grande brune aux yeux clairs et aux cheveux bouffants. En voyant la scène elle se rapatria dans le hall en traînant son gamin, laissant la porte se refermer. Le flic interpréta mal le regard du Cramé, il gueula :
— e****é ! Tu t’barreras pas !
Sa deuxième main vint se poser sur la crosse et il appuya de toutes ses forces sur la gâchette. Le Cramé releva sa Kalachnikov. Il pensa : Le fils de p**e… Les balles du Sig fusèrent dans le fracas des douilles explosées. La poitrine de Stéphane se secoua par deux fois et Gosta se prit un double uppercut dans le torse, ainsi qu’une déchirure à la gorge. Il fit parler la poudre. La Kalach’rugit et une rafale coupa les jambes du briscard en deux tandis que Gosta s’écroulait en arrière, le corps de Stéphane sur lui.
Un voile noir tomba sur ses yeux, sa poitrine lui faisait mal et son cou était agréablement chaud du côté gauche. Il entendit une voix douce, féminine.
— C’est l’artère, il est touché à l’artère.
Et sentit une pression sur sa gorge, puis les battements de son cœur lui envahir la tête. Gosta força sur ses paupières pour percer le voile. Tout était flou, une femme était penchée sur lui, celle de tout à l’heure, son môme à ses côtés le fixait, immobile, avec une sorte de curiosité craintive. Le Cramé voyait le bras de la femme et sentait sa main appuyer sur son cou, ses cheveux touchaient son visage, faisant comme un écran de protection, quelque chose de maternel.
La fille aux yeux clairs lui dit :
— Je suis infirmière, je m’appelle Lise Duart, ne bougez pas. Vous avez la carotide ouverte et vous risquez de mourir en une minute. Je remonte au cabinet chercher de quoi faire un garrot, attendez…
Elle s’adressa au petit.
— Louis, mets ta main là, comme moi, sur le chiffon, mets ta main et appuie très fort, très très fort, je vais aller chercher le docteur, maman revient…
Le gamin s’exécuta tant bien que mal, tout tremblant. Gosta vivait la scène comme dans un rêve, il sifflait du sang en respirant, les poumons certainement percés, il sentit la pression du gosse sur son cou se battant contre la force du sang qui faisait tout pour s’échapper et gicler de ce corps. Le petit perdait du terrain, sa main et le chiffon débordaient d’hémoglobine rouge, le Cramé eut un dernier sursaut, il se saisit du poignet du gosse et y imprima sa force pour qu’il continue d’appuyer.
Il allait mourir. Sa force diminuait dans son bras, alors il fixa le regard du gosse, prisonnier de la poigne de ce tueur de flic, un regard apeuré et… fasciné. Plongeant dans celui du Cramé comme pour y voler quelque chose. Le gamin reprit de la niaque et appuya plus fort tandis que Gosta rejoignait les limbes et que sa prise se relâchait sur le poignet de l’enfant…