3Ils filèrent sur Saint-Ouen, longèrent le stade de France et pénétrèrent dans la capitale par la porte de Clignancourt. Après avoir contourné Montmartre et s’être faufilés entre les taxis et les bus qui se mélangeaient devant la gare du Nord, ils atteignirent enfin l’immense boulevard Sébastopol qu’ils descendirent par des transversales jusqu’à la Seine. Là, sous la fraîcheur des noisetiers du pont Marie, ils passèrent le bras pour atteindre leur île. L’île Saint-Louis, à une centaine de mètres du palais de justice, mais surtout, non loin du 36 quai des Orfèvres, le siège de la police parisienne, plus connu chez les affranchis sous les termes de « la tour pointue », « le 36 » ou bien « le quai ».
Les deux motos vibraient au ralenti sur les pavés de schiste des ruelles de l’île. Elles passèrent sous une arcade de pierre du XIIIe siècle qui se prolongeait en traversant par-dessous la moitié de l’hôtel particulier du comte de Surcouf, jusqu’à bifurquer dans une cour pavée de gros moellons parsemés d’herbes folles. Le chauffeur du camion descendit pour aller ouvrir deux portes d’écurie derrière lesquelles les gros cubes finirent leur course.
Les moteurs cessèrent de mugir alors que les portes se refermaient. Isabelle enleva son casque et secoua sa lourde chevelure brune. Le deuxième motard était déjà en train de sectionner, à l’aide d’une pince, le collier de plastique qui liait les mains du Cramé. Celui-ci se retourna en se massant les poignets, dévoilant ses dents blanches dans un grand sourire :
— Merci Stéphane, et toi aussi, Fred, merci à tous d’être venus me chercher. Ça fait du bien de se sentir aimé.
Il fit un clin d’œil à Isabelle qui ne se dépara pas de son air sérieux. Gosta ferma son visage à son tour.
— C’est quoi le programme ?
La jeune femme ôta ses gants de cuir noir qu’elle posa sur sa selle.
— Les gars nous attendent là-haut. Mais d’abord, j’ai pensé que tu voudrais prendre une douche.
Elle jeta un œil aux deux hommes de la b***e qui firent un signe de la main avant de disparaître par un passage.
— On va prendre l’ascenseur, fit-elle.
— Je te suis.
Isabelle tira un lourd battant de bois qui dissimulait une entrée d’ascenseur et appuya sur le bouton d’appel. Celui-ci menait au dernier étage, à l’immense loft du Cramé, avec possibilité de s’échapper par les toits. En fait, tout l’hôtel particulier, dit « du comte de Surcouf », lui appartenait. Certains membres de sa b***e logeant, seuls ou avec famille, dans une des douze chambres qu’il possédait. En bas, d’autres écuries abritaient quelques 4X4 et grosses berlines aux moteurs gonflés, préparées pour monter sur des casses.
Tandis que la cabine grimpait entre les vieux murs de pierre, Gosta plaqua sa bouche sur celle d’Isabelle et tenta de faire descendre la fermeture éclair de sa combinaison de cuir. Il savait qu’elle ne portait presque rien dessous, si ce n’était une fine guêpière de chez Dior. La jeune fille lui mordit la lèvre et bloqua sa main, elle siffla tout près de son oreille :
— Pas maintenant, d’abord la douche, et puis, tu as quelqu’un à voir…
— Qui ? fit Gosta, méfiant.
— Gilbert, mon frère…
Ils restèrent un moment à se fixer, comme se défiant du regard. Puis le Cramé recula d’un pas.
— Tu as bien fait. Il vaut mieux régler cette histoire tout de suite. D’ailleurs, il y a autre chose, mais j’en parlerai avec tous les autres, après.
— Comme tu voudras.
La porte de l’ascenseur baîlla sur le grand appartement qui occupait tout l’étage et, après avoir repéré sa proie, le Cramé se rua hors de la cabine.
Le jeune Gilbert Moretti, avec ses dix-neuf ans, avait une décennie de moins qu’Isabelle. Il traînait dans la b***e depuis un moment, son rôle consistant davantage à faire le guet, les pâtes à la carbonara ou le chauffeur pour l’aéroport et le restaurant qu’autre chose. Jusqu’au jour où il avait demandé au Cramé de lui faire confiance. Il est vrai qu’il avait gagné quelques compétitions de karting étant adolescent et pouvait se révéler un excellent chauffeur sur les braquages. Mais le gosse avait tendance à abuser des bonnes choses, quitte à prendre de la dope de temps à autres. C’était d’ailleurs la raison qui le poussait à vouloir participer plus activement aux coups ; afin de ramasser encore plus de fric et se payer plus de coke ou d’héro. Se doutant des réactions du Cramé, il avait juré ses grands dieux que ça l’aiderait à devenir, enfin, un homme et à arrêter toutes ses conneries.
Gosta s’était laissé convaincre, pour le casse de la Marseillaise de Saint-Denis, avec les conséquences que l’on connaissait. Pour l’instant, sa sœur lui avait expliqué que le Cramé ne lui en voulait pas, qu’ils avaient été trahis et que n’importe qui aurait réagi de la même manière. Il n’empêchait que Gilbert aurait préféré rester au large et rencontrer son chef le plus tard possible.
En attendant, quelques grammes d’héroïne lui donnaient les yeux vitreux et il gisait, affalé sur un des grands fauteuils de cuir qui peuplaient le loft en fumant une cigarette. Il sirotait sans vergogne son troisième verre de rhum vingt ans d’âge quand il entendit le « cling » joyeux de l’ascenseur. Dévoilant toutes ses dents dans son plus beau sourire, il se redressa un peu pour accueillir son mentor.
Il le vit débouler sur lui comme un sanglier et sentit ses canines et ses incisives éclater sous l’impact de son poing gauche avant de comprendre ce qu’il se passait.
Rouge de fureur, Gosta planté sur ses jambes, lui envoya deux directs en pleine face, deux coups de marteau pilon : un dans la mâchoire et l’autre sur l’arcade sourcillière. On aurait dit qu’il voulait lui réduire la tête en bouillie. Gilbert voulut lever ses deux bras, son chef les écarta en avançant sa tête à cinq centimètres de son visage. Il hurla :
— Espèce de fils de p**e !
Et lui envoya un coup de boule qui fractura son nez dans un craquement sec. Le jeune Moretti se mit à crier de douleur et à dégouliner des nasaux ; des l****s de sang se répandaient sur sa chemise rose. Il couinait comme une truie. Gosta recula d’un coup, toujours fou de rage mais hésitant. Il finit par le prendre au col et lui balancer une monumentale paire de baffes pour qu’il la ferme.
— Ferme-là, enflure ! Ou je te brise les deux bras ! T’as compris ?
Gilbert bavait du sang, deux de ses dents manquaient, il avait le nez en compote et l’arcade gonflée comme une balle de baseball. Une balle mauve et brillante. Il était pris de secousses tant il avait peur et pleurnichait :
— J’crie plus, chef, j’crie plus…
Isabelle s’était rapprochée par le côté, de manière à être vue par son homme.
— C’est bon, Gosta. Il a eu son compte, non ?
Le Cramé lui jeta un regard de feu qu’elle soutint. Gilbert méritait une leçon, c’était vrai, mais de là à se comporter comme une bête… Il baissa les yeux pour se calmer, repoussant le gosse contre le dossier du fauteuil.
— C’est bon, marmonna-t-il.
Puis, s’adressant au gamin :
— Espèce d’enfoiré ! Pourquoi tu t’es barré avec la caisse ? Hein ? Quitte à avoir les foies, t’aurais pu au moins nous laisser la tire ! Tu sais que Stéph et Tino y sont restés à cause de toi ? Hein ? Petite enflure de drogué de m***e !
Gilbert balbutiait en crachant du sang.
— J’te… j’te jure que j’avais pas le choix. T’as toujours dit d’éviter les pertes inutiles. Quand j’ai vu que la seule issue était sur le point d’être bloquée, j’ai… j’ai…
— Tu nous as laissés tomber fils de p**e ! On aurait pu foncer ensemble dans cette issue. Tu me dégoûtes. Et tu te pavanes chez moi, dans mon fauteuil, pendant que je suis en cabane ?
Isabelle intervint.
— C’est moi qui suis allée le chercher. Il se planquait dans une piaule du XVIIIe. J’ai préféré que vous régliez le problème tout de suite.
— Comme tu t’occupes bien de ton petit frère ! railla le Cramé.
Au fond de lui, il pensait surtout qu’elle lui avait sauvé la vie. Si le gosse était resté caché, le Cramé aurait été obligé d’aller chez lui et de l’abattre.
La jeune fille alla vers le comptoir du bar américain et y pêcha un rouleau de Sopalin qu’elle lança en revenant sur les genoux de son frère. Elle répondit :
— Oui, c’est vrai, je tiens à lui, mais pas plus qu’à nos principes. Et rappelle-toi que je ne voulais pas qu’il aille sur des coups avec des armes. C’est pas vrai ?
— Il a insisté et il a donné sa parole d’homme. Hein, Gilbert ?
Le jeune reniflait son sang. Il avait réussi à s’essuyer la gueule avec le Sopalin. Des boules de papier absorbant imbibées d’hémoglobine jonchaient le sol autour du fauteuil. Comprenant que sa peau était en jeu, il tenta de s’excuser sur un ton larmoyant.
— Je te demande pardon Gosta, pardon pour Stéph et Tino. J’ai eu la trouille, c’est vrai, mais… mais je comptais revenir…
— C’est ça, à la Saint-Glinglin ! le coupa le Cramé.
Puis son regard redevint noir et profond comme les ténèbres, se plantant dans celui du gamin tandis que deux poignes de fer enserraient à nouveau sa veste et que le visage à moitié brûlé se rapprochait du sien. Gosta siffla entre ses dents:
— Dis-moi la vérité, fils de p**e ! C’est toi qui nous as donnés ? Hein ? C’est toi ?
Il venait de hurler ses derniers mots. Gilbert avait blanchi, sentant l’intégralité de son sang quitter son visage. Une envie de déféquer le saisit et il dut faire un effort surhumain pour ne pas tout lâcher, là, sur le fauteuil de son patron. Il tremblait de terreur.
— N… Non… Je te jure que non, Cramé ! Ja… Jamais, j’aurais jamais fait ça !
Gosta ne le quitta pas des yeux, fouillant à travers ses orbites, pénétrant son cerveau et y foutant un bordel digne d’une perquisition des flics. Cela dura trente interminables secondes. Puis il se leva d’un bond, alla derrière le bar où il ouvrit un tiroir. Un pistolet Glock en acier et carbone noir vint se planter dans sa paume. Il y engagea un chargeur qui claqua comme le tranchoir d’un boucher sur le billot, et dans le même bruit sinistre, fit monter la première balle dans le canon en tirant la culasse d’un coup sec. Ses yeux sombres se reposèrent sur le petit, l’arme en l’air dans sa main gauche.
— Je te crois, c’est pas toi.
Il glissa l’arme dans sa ceinture au niveau de l’aine et se servit une large rasade d’Islay qu’il engloutit c*l sec. L’alcool glissa dans sa gorge comme du petit lait, mais le calma un peu. Il se tourna vers Isabelle.
— Isa, dis-lui que je ne veux plus le voir. Tu lui donneras du fric sur la caisse, qu’il puisse se refaire, mais je ne veux plus entendre parler de lui.
La jeune fille acquiesça en baissant les yeux.
— Compris, Gosta.
Cela voulait dire merci.
Elle jeta un regard sur son frère qui saisit à son tour qu’il devait se grouiller de se lever et de décarrer. Lorsque l’ascenseur se fut enfin refermé sur le traître, Gosta s’était vidé deux autres doses de whisky dans les tripes et fumait une cigarette.
Sans regarder la jeune fille, il rajouta :
— S’il ne déconne pas pendant un moment, je lui donnerai une autre chance. Tu lui diras, mais pas tout de suite.
— Vrai ? Tu lui pardonnerais ?
— On fait tous des conneries dans la vie.
— Tous, sauf toi.
— Ne crois pas ça, Isa. Moi aussi, j’ai fait des saloperies, et pour la pire des raisons, comme ton frère, par lâcheté, par peur.
Il parlait d’une voix grave et mesurée, son regard toujours fixé vers les fenêtres, on sentait que le sujet lui tenait à cœur.
— Et tu t’en veux ? demanda Isabelle, ne bougeant pas d’un pouce de l’endroit où elle se tenait.
Il tourna son visage vers elle, et Isa crut voir l’obscurité des limbes au fond de ses yeux, un mélange de douleur et de tristesse.
— Si je m’en veux ? répéta-t-il d’une voix tendue. Si tu savais… Le mal que j’ai fait… Ce jour-là, j’ai pactisé avec le diable et cette cicatrice, que tu vois, là, sur mon visage, c’est sa signature.
Ses derniers mots se déchirèrent dans sa gorge alors que ses yeux brillaient de rage. Le Cramé serrait les poings, ses ongles enfoncés jusqu’au sang dans ses paumes. Il rajouta, tout doucement, la voix brisée :
— J’ai été lâche, Isa, j’ai été lâche, et cela a eu des conséquences terribles, terribles… Mais, maintenant, c’est fini. Plus jamais je ne reculerai, plus jamais.
— Tu me raconteras ?
— Il faudra bien que je le fasse un jour, que je me confesse, comme on dit.
— Mon Dieu, Gosta, mais on dirait que tu as vécu l’enfer…
— J’avais dix ans, j’étais gosse. L’enfer, oui, je l’ai visité à ce moment-là, en long en large et en travers… Je peux te dire que cela ne ressemble pas à Disneyland.
— Tu avais dix ans ? Dix ans ! Tu étais un enfant, quoi que tu aies fait, tu ne peux t’en vouloir, on a dû te forcer, où tu ne savais pas ce que tu faisais…
— Oui, peut-être. Enfin… c’est le passé… Parlons d’autre chose, trancha-t-il, redevenant calme et souriant.
Isabelle sentit l’intensité que cette conversation avait créée dans la pièce. Elle décida de faire bifurquer la discussion.
— Il serait peut-être temps de te faire enlever cette cicatrice. On en a déjà parlé, tu sais, ce médecin, dans le sud…
— J’y songe de plus en plus, ma chérie. C’est vrai, bientôt tu auras un nouveau mec à embrasser, ça te plairait, hein ? fit-il avec ironie.
— Tu ne plaisantes pas ? bondit la jeune fille. Tu vas le faire ?
Le Cramé redevint sérieux.
— Je ne peux pas tout te dire. J’ai un plan, mais je veux en discuter avec les autres, avant.
— D’accord, n’en parlons plus. Pour le moment…
Et elle continua à le mater sans bouger.
Toujours debout derrière le bar, fixant la mer de toits à travers la fenêtre de l’appartement, Gosta réfléchissait en fumant sa Camel. Il devait retrouver le traître, le vrai, et le tuer pour de bon. C’était la règle, qui que ce soit, il le devait à Stéph et à Tino, mais aussi à toute sa b***e. Il en allait de sa réputation. Des gars lui faisaient confiance, se donnant corps et âmes pour ses plans, parce qu’ils savaient qu’il était juste, et qu’il allait jusqu’au bout. Depuis tout petit, il savait que pour être respecté dans ce milieu, il fallait être craint. Il retournerait en prison, peut-être que oui, peut-être que non, dans tous les cas, avoir sa réputation pouvait vous éviter les emmerdes, et au mieux, vous sauver la vie. Le Cramé avait un plan, mais il ne pourrait rien faire avec cette cicatrice sur le visage. Et pour ça aussi, il y avait peut-être une solution…
Isabelle s’approcha de lui en faisant glisser la fermeture éclair de sa combinaison de cuir, dévoilant lentement le globe de ses seins qu’elle n’avait, en fait, pas jugé utile de couvrir d’une guêpière. Il la regarda et sourit, détendant enfin ses traits. La jeune femme lui prit la cigarette des doigts et en tira deux goulées, puis elle plaqua son corps contre le sien pour se mettre à lui s***r le cou tel un vampire. Gosta plongea son visage dans son abondante chevelure auburn, elle sentait le monoï et la vanille, les voyages, la plage, la liberté… Il chuchota, ironique :
— Et la douche ?
Et elle, le grondant, mais chuchotant aussi :
— Tu te fous de ma gueule ? Cinq mois que j’ai pas baisé et tu veux prendre une douche ?
— Non.
Il souleva sa cuisse gauche et la transporta ainsi jusqu’au grand lit caché derrière un paravent de bois de l’autre côté du loft.