4Presque tous les fidèles étaient là, au deuxième étage de l’hôtel particulier. La grande pièce aux murs et à la cheminée de pierre était meublée moderne. Canapés Roche Bobois de tons orangés et chaîne stéréo B & O, sans oublier les tables basses et petites lampes tout droit sorties d’une galerie d’art du XVe arrondissement. Quelqu’un avait mis de la musique, les enceintes envoyaient la voix grave de Tricky avec les chœurs d’Alanis Morissette, sur le rythme techno-trip-hop du morceau « Excess », l’ambiance était à la fête, il y avait du champagne sur les dessertes et quelques gros cigares emplissaient l’air de nuages bleutés. Certains de ses amis jouaient aux cartes, d’autres discutaient, la seule femme présente éclata d’un rire rauque, en réponse à une allusion qu’un jeune black au sourire franc venait de lui faire, à l’instant précis où Gosta arriva.
Vêtu d’un costume sombre Marc Jacobs sur une chemise bleu clair, rasé de près, les cheveux gominés plaqués en arrière, une montre Breguet au poignet et une Marlboro à la bouche, ses deux mains étaient plantées dans les poches et son visage affichait un sourire sorti tout droit du cœur. Il se tenait en haut de trois marches. Isabelle, derrière lui, rayonnait. Belle et maquillée pour un dîner de gala, les iris encore étoilés des instants d’amour qu’elle venait de passer.
Tout le monde cessa de parler et les regards convergèrent vers le Cramé. Plus exactement, droit sur ses yeux, pour en voler du plaisir et en donner, aussi, au travers de tous ces pétillements de pupilles. La musique se fit plus présente, plus rapide, on avait l’impression d’entendre battre les cœurs à l’unisson ; quelque chose de plus fort que le sang liait cette b***e.
Une des personnes près de la platine voulut baisser le son, Gosta l’arrêta d’un geste.
— Laisse, Frédo, j’ai envie de faire la fête moi aussi !
— Alors descends boire un coup avec nous ! lui lança la grande blonde à la voix rauque.
— Plutôt deux fois qu’une ! rétorqua-t-il.
Et tous éclatèrent de rire, se jetant dans ses bras à mesure qu’il traversait la pièce. Arrivé devant Olga, elle lui tendit une coupe remplie à ras bord de liquide pétillant et trinqua avec son propre verre, puis, à la manière des Russes, ils croisèrent les bras pour vider jusqu’à la dernière goutte de champagne. Le Cramé l’embrassa sur la bouche d’un smack puissant.
— Un b****r au champagne pour fêter mon retour !
Isabelle croisa le regard d’Olga et une complicité propre aux femmes s’échangea entre elles. Ce sacré Gosta aimait l’action, l’argent et les belles filles, et savait qu’il n’en profiterait pas toute sa vie. Celles qui le côtoyaient l’avaient compris depuis longtemps.
Il avait rencontré Olga en Suisse, dans la chambre d’un palace du lac de Garde, une nuit, alors qu’il lui dérobait ses bijoux. Elle lui avoua qu’ils étaient faux, ayant vendu les vrais depuis longtemps, mais l’incita tout de même à les prendre en lui proposant une part de l’assurance. En fait, la belle Olga était une arnaqueuse de haut vol ; grande éducation, goût immodéré pour les bijoux mais aussi pour les grands hôtels de la Côte d’Azur et les casinos, elle était en fin de parcours, ayant épuisé toutes les recettes du roulage de pigeon dans la farine. Quand Gosta lui tomba du ciel, du moins, par la fenêtre, et, de là, dans son lit où il finit la nuit.
Le Cramé savait depuis toujours que l’audace et le courage n’étaient rien par rapport aux « informations ». Ces fameuses informations qui faisaient qu’il possédait un carnet d’adresses comme le bras ; assureurs de places fortes, sous-directeurs de sociétés de vigiles, installateurs de systèmes de protections dans les bijouteries ou les banques et dames du monde comme Olga pouvant visiter les palais de certains particuliers collectionnant les liasses de billets et les œuvres d’art. La seconde chose importante dans leur métier, était d’avoir de bons fourgues, pour revendre les bijoux, fourrures ou voitures de luxe qu’ils volaient. C’était une des raisons qui faisait que c’était lui le chef. Il savait trouver ces informations et ces hommes, ou femmes, qu’il séduisait en leur proposant des compensations financières proportionnellement avantageuses aux risques encourus, bref, qu’il corrompait, ou même, parfois, menaçait.
Quant à ses propres hommes, il avait aussi le don de détecter les meilleurs. À ses yeux, ceux qui avaient un minimum de respect d’eux-mêmes. Généralement, ces personnes avaient une bonne connaissance des souffrances humaines, pour en avoir partagé les tourments, ils connaissaient donc la vraie valeur de la vie et des hommes. Se refusant à ressembler, ne serait-ce qu’en pensée, à ceux qui faisaient souffrir inutilement, par plaisir, ou par connerie. La compétence venait après, le Cramé se faisant fort de les former. Ces hommes, il les croisait au hasard de sa vie, souvent en prison, ou lors de ses cavales.
Comme Frédéric et Stéphane, qui vinrent à leur tour trinquer avec lui. Les frères Paoli, deux Corses, mais de Nice. Gosta les avait rencontrés là-bas, dans un bar de la vieille ville. Ils lui avaient fourni une arme et le Cramé avait remarqué la petite étincelle qui sommeillait dans les yeux de ces hommes qui se rongeaient de désœuvrement. L’étincelle du danger, de l’action et du risque, bref, de l’aventure. Il l’avait ranimée en leur demandant s’il n’y avait pas « des choses à faire » à Nice. Trois jours plus tard, une des plus grosses bijouteries du bas de l’avenue Jean Médecin était braquée par deux hommes cagoulés. Un troisième les attendait dehors, au volant d’une Ford Escort XR3.
Puis il salua Cheyenne, un jeune black féru d’informatique, un hacker capable de trouver les logiciels et le matériel pour fabriquer de vrais faux papiers. Vint ensuite Francis : ce c*n chiala d’émotion en voyant le Cramé. Ancien flic, carrément commissaire aux stups à l’époque. Avant que sa femme enceinte ne décède, en emmenant l’enfant avec elle. Un gosse qui meurt, c’est comme un ange qui part, alors, c’est dans une sorte de bruissement d’ailes qu’elle s’est envolée…
Il avait sombré dans l’alcool. Un vrai cocktail Molotov, à tel point que ses collègues lui interdisaient de s’approcher du poêle à fuel, l’hiver, de peur qu’il ne foute le feu au commissariat. Avant de le virer. Plus tard, alors qu’il se battait avec une cloche pour une place sur un carton de la gare Saint-Lazare, il avait sorti son feu – qu’il avait oublié de rendre – et troué le type, sans toutefois l’achever. Pour finir en taule, où Gosta l’avait pris sous sa protection, autant dire qu’il lui avait sauvé la vie. Depuis, il ne buvait plus, enfin, proportionnellement à son passé, pas plus d’une demi-bouteille de pastis par jour, mais il était fidèle, costaud sur les coups, et connaissait pas mal de trucs sur ses anciens frères d’armes : les flics.
À côté, le vieux Fernand lui tapa sur l’épaule. Chaudronnier de son état, ce qui voulait dire, au plus simple, serrurier, et au mieux, perceur de coffre…
Et enfin, timide, attendant son tour… Lino. L’ami, le frère de sueur, de larmes et de sang. Aucun des deux ne savait lequel avait le plus de fois sauvé la mise à l’autre. Ils s’étaient connus à douze ans, au CR de Poissy. Lino arrivait de Corse, un petit village près de Ponte-Leccia où toute sa famille avait péri dans une succession de vendetta. Silencieux, costaud – bras comme des piliers, pas très grand mais massif, compact, au cou de taureau et aux oreilles décollées –, il ne souriait pas, sauf, parfois, avant de tuer quelqu’un. Ce qui lui était arrivé en prison. Ces gars étaient des pourritures qui infligeaient des sévices à des plus jeunes, c’est pour cela qu’il souriait.
Plus tard, il y était retourné, en Corse.
Plus aucun des protagonistes de la vendetta visant sa famille n’étant en vie, il se reposait chez des proches.
Cette nuit-là, ses amis étaient partis faire la fête à l’Île Rousse. Lui n’aimait pas faire la fête. Il faisait chaud et moite à cause de la rocaille alentour qui avait bouffé du soleil et de la poussière toute la journée. On était au cœur de la nuit et Lino traînait sur le pont de pierre de Ponte-Leccia, écoutant le calme et le bruit de l’eau qui filait, lentement, vers la plaine de Corte. Quand il vit passer, toutes sirènes hurlantes, plusieurs voitures de la gendarmerie. Des barrages se mettaient en place sur les grands axes du village. On pouvait, de ce lieu, rejoindre directement Ajaccio, Bastia, Corte, Bonifacio ou même Calvi au nord. Le cœur de l’île en quelque sorte. Une vieille Golf arriva en trombe, de Bastia justement, et s’arrêta sur le pont. À l’intérieur, trois hommes, les visages durs, tendus, le front trempé de sueur. Le chauffeur l’appela.
— Hé, garçon !
Lino s’avança, il devait approcher des vingt ans à l’époque. L’homme lui tendit une sacoche de cuir en lui disant :
— Petit, tu peux nous garder ça ? On le récupérera plus tard.
Un peu comme dans Le parrain II, la scène où Vito Corleone jeune, rencontre Clemenza pour la première fois.
Lino prit le sac en faisant un signe de tête et la voiture démarra. Elle se fit arrêter par un barrage quelques kilomètres plus loin, mais cela, le jeune homme ne l’apprit que le lendemain. À peine une minute après que la Golf ait disparu du pont, un break bleu marine au gyrophare orange déboula à son tour et pila devant Lino. Cinq gendarmes l’entourèrent, se saisirent du sac et en sortirent des armes. Elles étaient encore brûlantes. Une fusillade avec des morts avait eu lieu quelques heures auparavant à la terrasse d’un bar de la capitale du nord.
On lui demanda d’où cela venait. Il ne répondit pas. On lui demanda s’il faisait partie de la b***e qui avait tiré sur « l’entrepreneur » et ses deux fils à Bastia. Il ne répondit pas. On lui demanda où il avait passé la soirée. Tous ses amis étaient absents, personne ne pouvait témoigner pour lui. Il se retrouva aux « murs » de Corte. Quelques jours plus tard, on le confronta aux trois hommes à la Golf, en lui posant une multitude de questions, il ne répondit à aucune. Puis, pensant qu’il était sous l’influence de la b***e, on le transféra sur le continent, à Melun. Il resta deux mois sans rien dire. Finalement, les trois hommes du pont de Ponte-Leccia furent libérés. Quant à Lino, Gosta s’en était occupé, le faisant évader à la faveur d’un transfert chez le juge.
Depuis, tous les gendarmes de Corse sont persuadés qu’il est le chef de la b***e de « la tuerie de Bastia » et Lino, lui, sait que, là-bas au pays, on n’oubliera pas ce qu’il a fait.
Les deux amis restèrent un long moment à se serrer dans les bras. Lino toussa, rougit un peu, puis dit :
— Écoute, Gosta, je voulais venir te chercher moi aussi mais… Isabelle n’a pas voulu.
— Elle a eu raison, tu te serais fait arrêter, et moi déjà au trou… Tu comprends ?
— Bien sûr…
Chacun se devait de veiller sur l’autre. Pour cela, au moins, le Cramé en avait l’assurance ; Lino n’était pas le traître. Il but une dernière flûte de Krug puis baissa la musique complètement. Tous les hommes, ainsi qu’Olga et Isabelle, firent silence. Gosta leur indiqua les fauteuils. Trois clubs et deux grands canapés, largement de quoi faire asseoir les neuf personnes présentes : Olga, Isabelle, Fred et Stéphane, Cheyenne, Francis, Fernand, Lino et Gosta. Bien sûr, la b***e comptait encore quelques membres, des auxiliaires qui ne faisaient pas partie du premier cercle et ne venaient sur les coups qu’à la dernière minute. Tandis que ceux qui entouraient Gosta savaient toujours tout à l’avance.
Il ne s’agissait pas de Gilbert, Viviani n’avait été affranchi qu’à la dernière minute et pour quelle raison Tino et Stéph auraient-ils balancé ? Pour être tués ? Non… Donc le traître était là, parmi eux…
Gosta ne voulait pas en parler, cela ne servirait à rien et tout le monde le savait. Lorsqu’ils furent tous installés et attentifs, il s’alluma une cigarette et commença.
— Bon, je voulais vous remercier de m’avoir sorti des pattes de Fabiani. Vous ne m’avez pas lâché, je ne vous lâcherai pas. On continuera à faire des coups ensemble, à prendre du fric et à faire la fête, mais pour l’instant, on va se mettre en veille…
Les yeux du Cramé balayèrent un instant les visages présents, faisant passer le message avec plus d’éloquence que ses mots.
— Et vous savez pourquoi… Stéph et Tino sont morts, Viviani aussi et moi je me suis fait serrer. Ça peut recommencer à tout moment, n’importe quand et on ne peut pas se le permettre. Alors voilà…
Il parut ennuyé, ce n’était pas dans l’ordre des choses qu’il décide seul et impose sa manière de fonctionner, mais cette fois il savait qu’au moins sept des personnes présentes comptaient sur ses capacités pour régler le problème.
Il reprit donc :
— J’ai donc décidé de m’occuper personnellement de cette affaire. Et pour cela, je dois disparaître, pendant un moment, personne ne doit savoir où je serai et ce que je ferai… Durant ce temps, pas de casse, pas de coup, pas de trafic, rien. La caisse est assez pleine pour nous faire vivre deux années comme des ministres à talons aiguilles. Mais plus tôt le problème sera réglé, mieux cela vaudra. Je compte partir aujourd’hui, d’ici une heure…
— Seul ? le coupa Isabelle.
— Lino viendra avec moi.
La jeune fille s’échauffa: son amant venait à peine de réapparaître après presque six mois d’absence et il allait à nouveau disparaître.
— Com… Combien de temps ? Combien de temps cela va-t-il durer ? demanda-t-elle en s’efforçant de garder une voix ferme.
— J’ai un plan. Il y a une partie à mettre en place qui peut être longue, je ne sais pas, plusieurs mois…
Isabelle se mordit l’intérieur de la joue en blêmissant. « Mais c’est pas vrai, songeait-elle… Qu’est-ce que je vais devenir ? »
Elle tenta :
— Et si on le découvre avant toi, le… le s****d ! Qu’est-ce qu’on fait ?
— C’est prévu ma chérie, même si je ne suis pas là, je t’aurai à l’œil, ne t’inquiète pas, fit-il avec un drôle de sourire. Bon, maintenant, je vous demande à tous de quitter la pièce. J’ai encore deux trois choses à régler avec Isabelle. On va se dire adieu, on ne sait jamais, hein ?
Cette fois-ci, il souriait franchement. Les autres membres de la b***e lui rendirent son sourire avec un peu d’inquiétude et vinrent l’embrasser en lui souhaitant bon courage.
Ils se retrouvèrent seuls. Gosta toujours assis. Isabelle, face à lui, ne savait que dire ou penser. Le Cramé tendit ses bras pour la prendre par la taille et lui dit :
— Alors, tu ne veux pas savoir pourquoi je t’ai appelée Catwoman, sur la moto, ce matin ?
Il lui expliqua que cela venait de Fabiani et Isa éclata de rire. Elle se sentit un peu moins triste.
— Écoute, Isa, je t’appellerai dans un ou deux jours, et je te donnerai un numéro pour que tu puisses me joindre à tout moment, d’accord… Catwoman ?
— D’accord, maugréa-t-elle. Tu ne veux rien me dire, j’imagine…
— Non, ma chérie, et tu sais que c’est mieux. Je… je vais y aller…
Le Cramé détestait les adieux. La jeune fille fit glisser ses deux mains de ses hanches à ses fesses, qu’elle avait rebondies et fermes comme une danseuse black.
— Tu es sûr que… tu ne voudrais pas encore…
Il la fixa en souriant.
— Je n’ai pas beaucoup de temps, Lino m’attend. Désolé…
Elle lui arracha les mains de son corps tandis qu’il se levait pour rapprocher son visage du sien.
— Tant pis pour toi ! Merci quand même pour la sieste !
Ce fut dit avec ironie, Gosta ne sut jamais si elle avait de la rancœur ou non. Isabelle se jeta sur ses lèvres et l’embrassa fougueusement.