5Lino l’attendait dans la voiture, les flingues de différents calibres étaient sous les sièges et les bagages faits. Gosta claqua la portière de la Porsche Cayman, sa voiture préférée du moment achetée en Allemagne six mois plus tôt, et fit vrombir le moteur d’un tour de clé. Il tendit les traits de son visage en se tournant vers son ami.
— Il faut que je change de gueule ! lâcha-t-il.
Lino le regardait intrigué.
— Mais comment ? Pourquoi ?
— Tu le sais très bien, toutes les polices de France sont à mes trousses et j’en ai marre de me badigeonner de fond de teint pour cacher ma brûlure. D’ailleurs, un type en taule m’a expliqué que les gens focalisaient principalement sur un trait marquant du visage : il suffit qu’il disparaisse, et ils ne vous reconnaissent plus. C’est comme quand tu croises une infirmière en civil, tu ne la reconnais pas, même si elle t’a soigné pendant des mois, tu saisis ?
— Je préfère quand même les infirmières en robe blanche, et si possible assez courte.
— Ouais.
Ça fit sourire le Cramé.
— Mais j’ai compris, le rassura Lino. Tu comptes donc te faire « opérer » ? T’as une idée, t’y as réfléchi ?
— Ça fait six mois que j’y pense. Tant que je n’aurai pas changé de gueule, je ne pourrai rien faire. À tout moment, un flic peut me reconnaître et prévenir le GIPN. Olga m’a indiqué un chirurgien esthétique sur Nice. Un cador qui bosse avec les dernières technologies. On y va.
— C’est bien beau de changer de gueule, mais s’il continue à traîner des gars pour te balancer à tout bout de champs, ça ne sert à rien.
— Pour ça aussi j’ai un plan, mais d’abord, Nice !
La première s’enclencha et le gros turbo chanta d’une voix grave et lourde alors que le bolide s’engageait sous le passage de l’hôtel du comte de Surcouf.
Ils allèrent dîner d’un pavé de bœuf et de frites maison dans une brasserie du XVIIe. Avant cela, Gosta appliqua plusieurs couches de fond de teint sur sa cicatrice, ce qui lui donnait un air bouffi et médicamenteux. Seuls ses yeux de rapace révélaient un esprit en alerte permanente.
Puis ils récupérèrent leur voiture pour descendre vers le sud. Un mardi soir, début mai, Gosta savait que les gendarmes allaient rester au chaud. Ils mirent donc un peu moins de quatre heures pour rejoindre la Côte d’Azur. Avec une moyenne de deux cents à l’heure et quelques pointes à deux-cent-soixante, la voiture rugissait et semblait percer les brumes de l’Auxerrois comme un fantôme, disparaissant et réapparaissant une dizaine de kilomètres plus loin en l’espace de quelques secondes, laissant aux conducteurs doublés, le long ruban rouge et un peu flou des feux arrière imprimés sur leurs rétines.
Ayant l’impression d’avoir traversé la nuit, ils laissaient derrière eux les portes fermées du crépuscule pour arriver en poussant les voiles de l’aurore sur la mer Méditerranée. Ils la virent apparaître au niveau de l’autoroute plantée de palmiers à Mandelieu, du haut d’une colline qui redescendait vers la grande baie, de Nice à Cannes, comme vers un berceau couvert de draps d’or, le soleil, s’éveillant, commençait à en manger les bords. Le Cramé adorait cette région, l’air y était à la fois plus pur et plus chaud, un air qui s’étendait des basses montagnes plantées de romarin et de thym jusqu’à la mer vers la Corse et l’Afrique. On sentait l’homme vivre à son rythme, sans fard, calme ou fougueux, on sentait la liberté et l’espace, tout le contraire du mitard.
Il y avait passé une petite partie de son enfance dans une famille adoptive, des gens simples et honnêtes d’origine italienne. Le père, garagiste, préparait des rallyes historiques, il lui avait donné le goût des belles voitures, et la mère celui de la nourriture faite avec amour. Ce couple avait deux filles, dont une, Nathalie…
Mais Gosta s’ennuyait, son sang bouillait trop souvent pour rien, ou si peu, peut-être le fait de savoir sa vie plus courte, mais plus intense. Il fuguait, ne respectait pas les règles des tuteurs du ministère de la justice et dut retourner en camp de redressement, là-haut, dans le nord, avant de s’en échapper à nouveau, et de survivre avec ses armes à lui.
Les deux hommes descendirent à l’hôtel Exedra sur le boulevard Victor Hugo, un de ces palaces de luxe très « hype » au hall parsemé d’œuvres d’art contemporaines et aux meubles et suites dessinés par des designers new-yorkais. Ils y restèrent un bon mois, le temps de rencontrer le chirurgien, de discuter avec lui, ils faisaient le tour des restaurants, voyaient des amis corses de Lino qui les renseignaient sur des coups à venir, des armes ou des planques à trouver, ils buvaient peu et usaient de la salle de sport, du spa et de la piscine du palace. Enfin, Gosta rentra à la clinique.
Le traitement fut un peu long, presque trois mois. Un fin rayon laser devait, en passant plusieurs fois par séance, et à très faible dose sur sa cicatrice, la faire disparaître petit à petit. Ensuite, une cure d’un mélange d’ultra-violets et d’autres rayons rendit une sorte d’unité de teint à son visage. Le médecin l’opéra ensuite du nez, y rajoutant l’équivalent d’un cartilage, le réparant et donnant ainsi un profil d’aigle au Cramé. Il raccourcit légèrement ses paupières supérieures, ce qui agrandissait ses yeux et changeait considérablement son regard, lui fit des implants capillaires sur les tempes et, enfin, très discrètement, raffermit son menton afin d’en casser l’arrondi pour y apporter une touche carrée et volontaire. Les deux dernières semaines furent consacrées à la convalescence et aux soins postopératoires.
Dans les dix derniers jours, une fois les bandages ôtés, Gosta passait son temps à s’observer dans le grand miroir de sa chambre. Il fallait qu’il voie l’ensemble de son corps, pour que dans son esprit, les gestes et mouvements s’accordent à son nouveau visage. Lino, ne l’ayant pas quitté d’une semelle – un lit, sous le matelas duquel il cachait son Glock, avait été installé contigu à celui de son chef – n’en revenait toujours pas. Gosta avait toujours le même feu dans les yeux, le même maintien volontaire et les mêmes cheveux noirs, mais on aurait dit son cousin germain. Le regard un peu plus effrayant, quand il s’y mettait, le front plus bas, à cause des implants, et le visage dégagé et bronzé, net, accueillant et mystérieux, viril et beau comme celui d’un pêcheur grec d’une trentaine d’années, bref, sans cicatrice ni brûlure. Il exultait, ils exultaient tous les deux. Gosta était toujours le même, et pourtant, il était méconnaissable !
Opération réussie. Le Cramé fit un virement à la clinique d’un de ses comptes aux îles Caïman de cinq cent mille dollars, le prix de l’excellence et du silence de l’équipe médicale, mais aussi, d’une nouvelle vie. Il était prêt à payer deux fois plus tant le résultat l’éblouissait, aucune cicatrice n’apparaissait, ni autour des yeux, ni sur le menton. Il n’aurait juste qu’à légèrement « chatainiser » ses cheveux, ce qui lui coûtait, fier comme il l’était de ses origines siciliennes.
Quelques jours après la sortie de la clinique, ils remontaient à Paris. Dans une planque connue d’eux seuls. Le Cramé n’était plus le Cramé, mais il allait garder son surnom, car il le tenait également pour son état d’esprit. Cramé : fou, téméraire et inconscient, ne connaissant pas la peur et bravant les coups et les blessures, jusqu’à défier la mort elle-même. Il avait fait tout ça, et le ferait encore, c’était dans ses gènes depuis son enfance, dans son passé. Il restait Gosta Murneau, recherché par toutes les polices de France, et ce n’était pas fini. Sous peu, il allait avoir un nouveau nom. Mais cela, il ne le savait pas encore.
LA RÉDEMPTION DE LA PEUR