Chapitre 6

2725 Mots
6Quatre mois après s’en être évadé, Gosta Murneau garait sa Triumph Bonneville sur le trottoir en face du commissariat de Saint-Denis, « en France », comme disent les rappeurs du coin. Il resta un long moment, son casque vintage à la main, à observer les allées et venues de la flicaille. Son regard scrutait leurs flingues à travers les épaisses lunettes noires qui lui barraient le visage, ses nerfs se tendant par instants comme des élastiques. Il avait un plan, c’était vrai, mais il avait aussi une nouvelle gueule et n’en maîtrisait pas encore les avantages, bref, il avait tendance à l’oublier. Mais il fallait quand même qu’il accomplisse sa mission. Ses yeux se levèrent jusqu’à la fenêtre du deuxième étage, là où il avait vu Fabiani pour la dernière fois, mais là aussi, où se trouvait le rapport avec le nom du traître inscrit en bas de page. Sagement rangé dans un classeur métallique dans le bureau du commissaire… Du commissaire comment déjà ? Le Cramé venait de réaliser qu’il ne connaissait même pas le nom de celui qu’il comptait suivre jusqu’à son domicile pour ensuite lui tomber sur le râble et le questionner sur ce foutu rapport. Et s’il y avait sa moitié, et ses gnares, chez lui ? Non, il était trop vieux pour avoir encore à charge des mouflets, mais une daronne, c’était moins sûr. Gosta sortit son portable et appela son avocat. Un homme sûr, qui possédait tout un étage dans le VIIIe en face de la tour Eiffel, un peu grâce au Cramé d’ailleurs. Mais c’était un bon. Il alla ensuite s’asseoir dans un bistrot PMU au coin de la rue et se descendre un demi. Le bavard rappela une demi-heure plus tard pour lui donner le nom et l’adresse du bon commissaire qui s’intéressait tant aux histoires du Cramé. Celui-ci allait lui en raconter une, d’histoire, en version originale et en 3D même, mais plus tard, quand la soirée serait bien avancée. Le quatre cylindres de la Bonneville ronronnait tel un tigre dans une ruelle montante bordée de petits pavillons de banlieue datant de l’après-guerre. Son gros phare rond grillagé léchait les pavés gras et disjoints, faisant jaillir des reflets de pisse ou d’huile. L’endroit était triste et froid, la nuit noire percée seulement par endroits de réverbères au jaune blafard. C’est le silence qui tordait le cœur, le calme, un calme inhumain. Normal, pas d’humains et pas de nature par ici. Juste des sortes de clapiers à familles, à couples ou à célibataires pochtrons, alignés comme à la parade avec leurs jardins maigrichons et leurs arbres squelettiques. En Corse, cela s’appellerait un cimetière, oui, ces pavillons ressemblaient à des chapelles funéraires, en un peu plus gros, sauf qu’on était dans un trou de banlieue pressé de cités, de voies express et d’entrepôts et non sur le haut d’une colline au-dessus de l’île Rousse et de sa baie, comme à la proue d’un bateau. La façade du 65 de la rue des Enragés faisait penser à ces dessins d’enfants représentant les maisons. Symétriquement carrée, avec son toit comme un chapeau pointu, ses deux fenêtres à l’étage braquant ses lumières blanches sur l’extérieur et sa petite porte ogivale, semblant faire la moue. Sur la gauche de celle-ci, une baie vitrée montrait une cuisine où, par instants, un homme allait rapidement, passant d’un bout à l’autre, les bras parfois vides, ou chargés de cartons. Gosta l’observait, sa moto garée contre un arbre, une sorte de trou noir, le réverbère de service s’était pris de la caillasse, ce qui arrangeait bien le Cramé. L’homme qu’il épiait semblait jeune : était-ce le fils de Dumont, le commissaire qui avait eu l’info sur le braquage de la banque Marseillaise ? Il jeta un œil sur la plaque de la rue, c’était la bonne, sous son patronyme deux phrases expliquaient que « les Enragés » était un groupe de résistants ayant sévis dans ce secteur en quarante-quatre. Avant de se faire fusiller du côté de Drancy, un mois avant la libération. Comme toujours… Il tira sur les poignets de ses gants noirs pour que ses doigts en épousent parfaitement le cuir, fit glisser le Glock de sous son blouson et vérifia qu’une balle était bien engagée dans la culasse. Pas de cran de sûreté sur cette marque de flingue, mais il fallait avoir une poigne de bûcheron pour appuyer sur la gâchette, ce qui compensait au niveau sécurité, genre gamin qui joue au cow-boy ou balle dans le pied ou le bide à la « Pierrot le fou », et donnait au dos des mains droites ou gauches de ses utilisateurs une petite bosse musculaire caractéristique. L’automatique en carbone noir retourna sous son aisselle et le Cramé inspecta les alentours ; pas âme qui vive, pas même un greffier en vadrouille ou un clébard sortant son maître pour qu’il le regarde pisser. Ange Gabriel finissait de gravir l’escalier de son petit pavillon au papier peint imitation lambris, eux-mêmes imitation murs de chiottes de campagne, lorsqu’il entendit cogner à la porte. Ces sortes de « Bam ! Bam ! Bam ! » que les flics affectionnent lors de leurs descentes. Il resta immobile, sur le palier de l’étage recouvert de lino « petits graviers parsemés », l’œil inquiet, l’oreille tendue : qui cela pouvait être ? Personne ne savait qu’il avait emménagé ici depuis deux jours, mis à part sa famille restée au pays, ou ses futurs collègues qui devaient s’en douter. Une étincelle tinta dans son cerveau, en éclairant tout l’intérieur comme un hangar – Ange Gabriel n’avait pas inventé la poudre –, ça ne pouvait-être qu’un ami de l’ancien proprio. Notre ami dévala les marches jusqu’à l’entrée, au moment précis où une autre série de « Bam ! Bam ! » la faisait trembler. Il tira la porte sans penser à regarder par le judas. L’œil sombre d’un automatique lui salua le bide, alors que deux autres se braquaient sur lui au travers d’une cagoule de coton noir comme en portent les pilotes de course sous leur casque. Le Cramé avança dans le petit hall en le menaçant de son arme pour qu’il recule, et referma la lourde dans son dos. La baraque était pleine de silence, pas de meubles, pas d’abat-jours sur les ampoules, un silence livide. Ange Gabriel venait de s’en rendre compte, il comprenait enfin ce qui lui nouait le ventre depuis que la nuit était tombée dans cette f****e banlieue. Un peu de chaleur ne lui aurait pas fait de mal. Le Cramé n’était pas là pour ça. Sa voix claqua, froide, directement dominante : — T’es qui toi ? L’autre fit l’idiot, il répondit par une question. — Qu’est-ce que vous voulez ? brailla-t-il, sans toutefois oser lever le ton. — Bon. Gabriel vit une sorte d’hirondelle passer devant ses yeux puis comprit qu’il s’agissait de la crosse du flingue quand elle lui retomba sur la tempe gauche à la vitesse d’un Boeing 747. Il crut se prendre un coup de batte de baseball, poussa un cri, flancha des guibolles et s’écroula contre le mur donnant sur sa cuisine, avant de glisser jusqu’au sol. Restant sur ses genoux, la main plaquée sur son front qui gonflait comme un canot sous les coups de pompes de son cœur, il leva les yeux sur son agresseur. Nom de Dieu, c’est qui ce furieux ! songea-t-il les yeux déjà en larmes et les dents en démonstration de castagnettes. Mais ça, c’était davantage à cause du choc que de la peur. Gosta lui planta le canon du calibre au milieu du front. — Je répète la question. T’es qui toi ? Sa voix encore plus froide, légèrement énervée. — Ange… Je m’appelle Ange Gabriel… Gosta évalua le quidam, la peur le collait au sol, il ne bougerait pas un cil avant un moment. Ses yeux firent un tour d’inspection de l’endroit. Ils tiquèrent sur la valisette de style mallette à poker posée sur la commode sur sa droite, le porte-plaque à la tête de tigre gravée sur le cuir, et la paire de menotte traînant juste à côté. Pas besoin de lui faire un dessin. Sur le sol, un carton ouvert dévoilait des magazines de c*l et de tuning, des DVD de la même engeance mais aussi de films d’action genre IronMan ou Transformers. Il y avait pire, sur certaines pochettes on pouvait lire Secret story l’intégrale avec les scènes inédites. Il ne pouvait en croire ses yeux et détourna le regard. En face, après le hall, de grandes baies vitrées, donnant sur un jardin, derrière la maison, faisaient rentrer la noirceur de la nuit dans le salon. Il attrapa le Gabriel par la peau de son pull et le traîna, clopin-clopant sur les genoux, jusqu’à un canapé Fly-jaune-clic-clac pour l’y jeter. En quelques pas, il alla tirer les rideaux et revint se planter au-dessus de sa victime. Il gueula, sans hargne : — T’es flic ? Au ton de la voix, Ange comprit que sa corporation n’était pas dans la liste de Noël de l’inconnu qui était venu le braquer dans sa nouvelle demeure. — Oui. Commissaire, commissaire depuis pas longtemps, bafouilla-t-il. Gabriel avait aussi compris que le gars à la cagoule et aux gants de cuir noir ne rigolait pas. Donc, sa décision était prise de faire le mouton et de laisser venir, quitte à supplier en dernier recours. Un ordinateur était installé entre deux piles de cartons, sur une table de camping, son fond d’écran montrait une nana à poil, soulignant encore plus la froideur de ce salon aux murs jaunis par des années de nicotine et éclairé par une ampoule nue pendant au bout de son fil. Le Cramé alla récupérer la chaise pliante qui se trouvait devant et revint s’asseoir en face du canapé. — Bon, reprit-il, son Glock toujours braqué et menaçant le malheureux Gabriel. Charles Dumont, tu connais ? — Du… Dumont ? Oui, bien sûr, il habitait ici avant et… Gosta le coupa : — Où est-il ? Où est-il maintenant ? — Ben… À la retraite quoi. Il a pris sa retraite anticipée, il paraît qu’il est parti en Bretagne dans son ancien village, mais je… Je sais pas où, je vous jure, c’est vrai, je vous jure, sinon… Heu… « Sinon, tu te serais empressé de me le dire, espèce d’enflure ! » pensa le Cramé. Il avait cerné son homme, un de la pire race : peureux, balanceur, et planqué. Sinon, comment se serait-il retrouvé commissaire ? Le gars devait avoir trente, trente-cinq ans et le contenu de son carton « culture » dévoilait un QI proche de la poule. Il grogna : — On va prendre son temps, hein ? Tu vas tout me raconter depuis le début, t’es venu pour prendre sa place, c’est ça ? — Oui, oui, je vous raconte. Gabriel était soulagé, le s******d en voulait au vieux, pas à lui. — Alors, heu, voilà, le poste est vacant depuis un mois, et comme moi, au pays, je… j’avais besoin de bouger, et bien, on m’a muté là. Au vu de l’air interrogatif du Cramé, il précisa : — Oui, je viens de Nouvelle Calédonie, Nouméa, la capitale quoi. — T’avais besoin de bouger, hein ? La face d’Ange se rembrunit, pas à l’aise. — Raconte ! lui ordonna le Cramé. Et pas de conneries, je vois quand tu racontes des charres, alors, tu t’allonges et proprement, d’accord, c*****d ? — Heu… d’accord, d’accord… Bon… Gabriel se racla la gorge, il n’avait pas compris le mot « charre » mais le sens de la phrase du braqueur, oui. Il s’allongea, sans mentir. — Heu, oui, en fait, mon oncle est le cousin du gouverneur et j’ai pu rentrer dans la police comme lieutenant. Mais pour passer chef de groupe, il me fallait quelque chose. Alors, j’ai infiltré un groupe d’am… heu, de connaissances. — Pas de charres, j’ai dit, le coupa le Cramé de sa voix métallique. — Des… amis, oui, c’était des amis d’enfance. Des indépendantistes. Ils ne savaient pas que j’étais devenu flic et ils s’emmerdaient. Je leur ai proposé, pour déconner, d’aller foutre une bombe devant chez les gendarmes, je leur ai même fourni le matériel, grâce à des collègues de la DST de là-bas… Enfin, voilà, on les a pincés le jour J et j’ai eu des félicitations. Le problème, qu’était pas prévu, c’est que la hiérarchie a préféré que je quitte l’île pendant un moment, alors j’ai négocié commissaire et je me retrouve là. Le Cramé le regardait avec dégoût. Il laissa tomber, d’une voix tendue : — T’as balancé tes amis d’enfance ? L’autre se mit à blêmir, ses yeux ne quittaient plus la main droite du gangster qui semblait se crisper sur la détente du Glock pointé vers son ventre. Il préféra la fermer et déglutir. Gosta pensait qu’il était vraiment tombé sur le dernier des fils de p**e. Heureusement que tous les flics ne sont pas comme lui, songea-t-il. Mais déjà, une petite idée se mettait en place dans son crâne. Il avait besoin d’en savoir plus. Les questions déboulèrent les unes après les autres, sèches et précises, comme des coups de tranchoirs dans un carré de côtes. — Donc tu vas reprendre le poste de Dumont ? — Oui, demain matin. — Qui sait que tu es ici ? — Ma… ma famille de Nouméa et la préfecture, bien sûr… — T’es arrivé quand ? — Avant-hier soir, l’avion de 22 heures. — Et depuis t’as vu qui ? — Ben… Personne, les clés étaient planquées dans un pot de fleurs et je dois rencontrer… — Personne, personne ? Et tes chefs ? le coupa Gosta. — J’allais vous le dire, je suis arrivé avant-hier et je suis pas sorti du pavillon, à part pour aller faire trois courses et recevoir mes premiers containers de déménagement, répondit Ange, la langue un peu molle. Il ne comprenait pas où voulait en venir son agresseur, mais sentait que son cas l’intéressait de plus en plus. — Donc, t’as pas encore été au commissariat ? — Non, je vous dis, je communique que par mails depuis mon arrivée, avec mes parents, avec Dumont et aussi avec le poste. J’attaque demain à neuf heures, j’ai rendez-vous avec le principal mais… Mais je dirai rien, je ne balancerai pas que vous cherchez Dumont, je vous jure. Je peux même vous chercher son adresse en Bretagne si vous voulez, dès demain, prom… — Ce sera pas nécessaire… trancha le Cramé. Il se leva. Ses yeux avaient repéré un rouleau de chatterton à son entrée dans la pièce. Il se déplaça pour le récupérer, ainsi qu’une poignée de serviettes jetables, et revint près de Gabriel. Le bout de son Glock se planta dans son flanc. — Allonge-toi, lui ordonna Gosta. Tu vas faire une petite sieste. Faut que je réfléchisse. Le gangster le saucissonna dans les règles : poignets serrés collés au corps par plusieurs tours de scotch, chevilles entravées et bouche, oreilles et yeux masqués par une serviette en papier recouverte de papier collant, le monde de la nuit recouvrit ses sens, seul son nez lui permettait de respirer. Gosta lui demanda : — Ça va ? Tu respires ? L’autre acquiesça de plusieurs hochements de tête. Il ressemblait au petit frère de Toutankhamon avant sa mise en bière. En parlant de bière, le Cramé ôta sa cagoule et se planta une malbeuche entre les dents, ses yeux restaient plissés, concentrés, ça turbinait ferme sous sa caboche. Il alla visiter le frigo et en tira une Heineken qu’il décapsula avec son briquet, avant d’aller la siroter, planté devant la fenêtre du salon. Son plan se mettait en place, il y avait des risques, mais ça lui plaisait. La bouteille verte, vide, alla finir sur la commode. Le Cramé ouvrit la petite mallette et s’empara du Sig-Sauer SP réglementaire que tous les flics de France doivent trimballer avec eux jusqu’à leur mort. Un chargeur douze balles l’accompagnait. Ses doigts se saisirent ensuite du porte-cartes. La plaque aux armes de la préfecture de Paris se refléta sous la lumière, lui serrant un instant le ventre, trop de mauvais souvenirs liés à la vue de cet objet. Mais sa décision était prise. Il jeta un œil sur la carte plastifiée barrée de tricolore qui l’accompagnait avec la gueule d’Ange Gabriel dans le coin droit. Il n’y aura pas de problèmes pour changer la photo, pensa-t-il avec une petite pointe d’excitation au cœur. Cela allait être dangereux, mais tellement jouissif, si jamais cela marchait… Sortant son portable il appela Lino, son frère d’arme. — Allô, mon ami. J’ai besoin de toi. Il y a un colis à récupérer, du genre remuant. Prévois quelque chose pour le transporter, et aussi, un endroit pour le stocker. Ça doit rester aux frais un ou deux jours, si tu vois ce que je veux dire. Au frais, au calme et au silence… Il est déjà tout emballé, ne t’inquiète pas. Autre chose, trouve un appareil photo, je dois me faire tirer le portrait. Je te donnerai quelque chose avec les photos et tu appelleras tes amis corses qui sont dans les papiers, je t’expliquerai, sauf que c’est urgent… Non, pas de problèmes. Je te donne l’adresse, 65 rue des Enragés à Saint-Denis. Je compte m’installer, alors amène à grailler avec une bouteille de rouille, genre fromages et rillettes avec du pain de campagne. Une dernière chose, gare-toi à trois rues, c’est mieux. Allez, je t’attends. Il raccrocha, un sourire aux lèvres, il allait maintenant s’occuper d’expédier quelques mails à la famille de ce cher Gabriel. Il avait déjà sa petite idée. Le garçon aimait les infiltrations ? Et bien, on allait l’infiltrer. Il allait leur envoyer un petit message en se faisant passer pour lui et leur expliquer qu’il ne serait pas joignable pendant un moment. Ses chefs, au vu de son talent du tonnerre, l’avaient mis sur une nouvelle affaire d’infiltration à Paris, tiens, chez les terroristes, ça évitera les questions. Et avec ça, pas question de contacter le commissariat, ou qui que ce soit, pendant plusieurs jours. Le Cramé pensait qu’il n’en aurait que pour une journée, mieux, une heure à peine, mais il préférait prendre ses précautions. Et il n’avait pas tort…
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