— Tamy, est-ce que tu peux appeler le lycée ? Il faut confirmer que je suis le cousin de Séléna, ils se posent des questions, dis-leur qu’elle a fait une crise de je-ne-sais-quoi, trouve une excuse ! Ce n’est pas le moment d’avoir les flics sur le dos ! Dis-leur qu’elle va mieux, mais qu’elle doit rester couchée. Ensuite, monte vite me rejoindre.
Je refais doucement surface, je sais que je suis à la maison. Mon cœur bat très lentement et j’ai des difficultés à respirer. Rowan me dépose sur mon lit et me couvre.
— Alors comment va-t-elle ?
— Mal, je ne sais pas ce qui se passe, Kelan n’était même pas près d’elle ! Tu peux faire quelque chose ?
— Pas vraiment, mon pouvoir de guérison est minime, je suis principalement un Ange de l’enfance. D’habitude, je soigne une coupure ou un mal de tête, pas quelque chose d’inconnu et d’apparemment puissant !
— Essaie ! Il faut qu’elle puisse nous dire ce qui s’est passé pour trouver un antidote ! Si elle meurt, ce ne sera pas qu’un problème de famille, on sera tous fichus !
— D’accord, je vais essayer, mais appelle ta mère.
Une main se pose sur moi, juste à l’emplacement de mon cœur et une sensation de chaleur envahit mon corps, mon cœur reprend un rythme plus régulier mais encore trop lent pour qu’il tienne le coup jusqu’à demain. Mes poumons s’ouvrent juste assez pour que je puisse respirer. J’oblige mon corps à prendre une goulée d’air, qui malheureusement est douloureuse, et la chaleur cesse. J’ouvre les yeux.
— Tamy, dis-je faiblement, ça recommence.
— Séléna, tu es réveillée ! Dis-moi ce qui a provoqué ta souffrance ! me presse Rowan.
— Ambre… Kelan, je l’ai protégé, je le sais, je l’ai vu, mais on aurait dit un martyr au bûcher ! haleté-je, les larmes mouillant mes yeux. Et si je m’étais trompée ?
— Il faut la ménager, Rowan, sinon ta mère n’arrivera pas à temps.
— Je sais, mais il y a tellement de choses que j’aimerais comprendre, elle seule peut me donner les réponses. Et où est Kelan, pourquoi n’est-il pas là à son chevet ! Qu’est-ce qui recommence ?
La panique le gagne et je ne sais pas quoi en penser.
— D’ailleurs qu’est-ce qu’il faisait avec cette peste d’Ambre Watson ?
— Watson ?
Nous sursautons tous les trois en même temps, ce qui me vaut une nouvelle pointe de douleur.
— Maman, tu es déjà là ? Mais comment as-tu fait ?
— Le conseil des anges m’a redonné mes pouvoirs parce qu’il s’agit de sauver la Princesse des Éléments. Donc j’ai pu voler.
Son visage pâlit en me voyant.
— Mettez-la immédiatement sous respirateur. Elle ira mieux dans quelques minutes, ses jours sont comptés, il me semble, mais je n’en suis pas certaine.
— Tu as tiqué sur le nom de « Watson », dit Tamy à ma mère. Pourquoi ?
— Gabriel Watson a grandi avec moi au palais, il était mon meilleur ami. Quand nous avons atteint nos dix-sept ans, mon père m’a demandé de choisir un époux qui puisse régner en juste à mes côtés. Gabriel pensait que je le choisirais, d’ailleurs tout le royaume le pensait. Seulement, moi, ce n’était pas dans mes projets, j’étais tombée amoureuse d’un humain. Mon père a accepté, sous condition que je renonce à régner. Gabriel a alors cru que mon père qui l’aimait comme un fils, lui accorderait le trône ; au début, mon père a prétendu vouloir garder sa place encore un temps. Gabriel s’est marié avec un ange des eaux, peu de temps après que j’ai quitté le palais pour me marier sur Terre. Furieux contre moi à cette époque, il m’a dit qu’une fois sur le trône, il se vengerait de ceux qui avaient osé épouser un humain. Mais quand Séléna est née, mon père a proclamé que ce serait sa petite fille qui accéderait à la couronne à sa majorité. Je me souviens que Gabriel a eu un enfant, cette année-là. Il a voulu utiliser ses pouvoirs pour se venger de moi pour l’avoir privé lui, puis sa fille, de la royauté. Mon père l’a banni, lui et sa famille. À présent, c’est un ange déchu ; si cette Ambre est sa fille, alors il faut se méfier, c’est un ange noir.
— C’est probablement elle qui a fait souffrir Séléna le jour de son anniversaire, dit Tamy. Et Séléna m’a dit hier, que quelqu’un avait retourné son pouvoir contre elle. Et maintenant ça !
— Rowan… Le livre… lui dis-je péniblement en montrant celui-ci du doigt.
— Mais je n’ai pas le droit de le lire.
— Sauf si c’est moi qui te l’ordonne !
En forçant sur ma voix, je provoque une quinte de toux. Mais je me force à continuer malgré les protestations de Tamy.
— Lis attentivement chaque mot de la prophétie.
Il obéit.
Je le vois lire et relire le texte qu’il a sous les yeux, son visage passant par diverses émotions, l’horreur, la tristesse, la peur, puis enfin le soulagement.
— Il ne t’a pas protégé, n’est-ce pas ? reprend-il doucement.
Je secoue la tête.
— Mais tu affirmes l’avoir fait, n’est-ce pas ?
— Oui, un film protecteur s’est mis à scintiller autour de lui comme une aura. Je ne lui ai rien dit, mais si je m’étais trompée et que cela signifiait autre chose…
— Non, je ne crois pas. Si tu as su en le voyant alors c’est bien cela.
Il se tourne vers notre mère :
— Maman, tu avais raison, elle mourra dans trois jours si nous ne trouvons pas de solution.
— C’est Kelan, la solution, dit Tamy.
— Mais il ne s’est pas occupé d’elle quand elle s’est effondrée dans le couloir ! reprend Rowan en hurlant de colère. Comment peut-il affirmer qu’il est né pour l’aimer s’il l’abandonne à la première difficulté ! ?
— S’il était en présence de cette Ambre, elle l’a sûrement menacé. En revanche, ce qu’elle ne sait pas c’est que grâce à l’amour protecteur qui l’enveloppe elle ne peut rien contre lui.
— Il suffirait de réussir à l’approcher, lui remettre un message pour qu’il comprenne qu’il ne risque rien, sans lui dire clairement ce qu’il doit faire, propose Tamy.
— Exactement. Mais même si nous avons trois jours, il faudrait le faire avant la septième Lune, cela nous donne seulement jusqu’à demain, sauf que si nous réussissons, l’ange noir sera affaibli quelque temps, cela nous donnera un répit pour la suite des événements.
— Rowan, dis-je avec un peu d’espoir, Ambre n’est pas avec nous durant le cours de maths, c’est ta seule chance !
Notre mère prend une feuille et un stylo, sur mon bureau, qu’elle tend à Rowan, il écrit :
L’amour de ta bien-aimée te protège, Ambre ne peut rien contre toi. En revanche, Séléna mourra si tu ne la sauves pas par ton amour sincère et véritable.
— Vous croyez que ça ira, je n’en dis pas trop ?
— Non, je crois que c’est parfait, répond notre mère.
— Les cours sont terminés, c’est trop tard pour aujourd’hui, dit Rowan en regardant sa montre. Il faut que tu tiennes bon jusqu’à demain !
— Essaie sa maison, dit Tamy.
— On peut tenter, mais Ambre risque de le surveiller, lance ma mère.
— J’ai une idée, on doit tout tenter, Séléna s’affaiblit de minute en minute. Je suis sûr qu’Ambre attend le moment le plus approprié pour l’achever, c’est Séléna, ou plutôt, sa place qu’elle convoite, pas Kelan. Je fais aussi vite que possible.
Il sort rapidement. Ma fièvre remonte en flèche, Tamy doit me perfuser, je suis trop faible pour avaler quoi que ce soit. Les paupières closes, je suis épuisée de m’être battu pour tenir le coup. J’ai l’impression que mon corps m’abandonne.
Je me repasse le film de ma première journée avec Kelan, notre premier b****r, notre première nuit, sa peau contre la mienne, nos regards échangés, chaque détail de nos moments à deux, dont je devrai me contenter si Ambre a raison de moi.
Une voix me fait sursauter, je me force à écouter.
— J’ai réussi.
— Vraiment ?
— Comment t’y es-tu pris ?
— Je suis passé par-devant, Ambre est garée de l’autre côté de la rue, devant la maison de Kelan. Quand je me suis avancé vers la porte d’entrée, elle m’a accosté, me demandant ce que je faisais là. Comme je savais qu’elle n’avait pas pu me voir sortir d’ici, de là où elle était, je lui ai raconté que j’étais passé prendre des nouvelles de ma cousine, qui habitait le quartier, qui était malade et que j’en profitais pour passer saluer Kelan en passant. Il est sorti, je lui ai serré la main assez longtemps pour qu’il récupère le message.
— Et elle n’a rien vu ?
— Disons que le pouvoir de la nature m’a légèrement aidé ! rit-il.
— Qu’as-tu fait ! gronde ma mère. Tu sais que…
— Rien de grave, l’interrompt Rowan, une colonie de fourmis est passée par là. Quand je suis partie, Kelan s’est enfermé à double tour et mademoiselle se battait encore avec les petites bêtes en hurlant dans tous les sens. Je n’ai rien pu lui dire de plus, j’espère qu’il comprendra. La balle est dans son camp…
Je ne sais pas si la discussion continue, pour ma part je reprends le fil de mes rêveries qui m’apaise et me repose. Sans savoir comment, le temps s’écoule lentement. J’ai l’impression de perdre la raison, à présent j’imagine même sa voix et son toucher.
Mes poumons se compriment, provoquant une douleur insupportable qui me sort de mon imagination. Je fais surface, on m’a enlevé mon masque à oxygène, d’où la douleur occasionnée par la difficulté à inspirer. Mes yeux voient mal mais je distingue un visage, tout près de moi.
— Séléna, mon amour, je t’en prie, pardonne-moi. J’étais bien trop préoccupé par notre avenir et je n’ai rien vu, je n’ai pas compris. Je pensais t’éloigner du danger, pas qu’elle utiliserait ma faiblesse pour t’anéantir.
Ses larmes inondent son visage, je voudrais apaiser cette souffrance qui l’afflige en me voyant ainsi, mais je ne réussis qu’à lui décocher un pénible sourire. Je lève la main pour la poser sur sa joue, les forces me manquent, alors avant qu’elle ne retombe, il l’appuie et la serre contre son visage. Je tousse, mon cœur a des ratés…
— Séléna, je t'… commence-t-il.
— C’est trop tard, ton amour la quitte, elle se meurt et je me délecte déjà de mon rôle de princesse, ricane Ambre. Et quand se sera fait je me ferai un plaisir de te voir ramper à mes pieds en me suppliant de t’achever, mais ta douleur nourrit ma force…
— Qu’est-ce que tu lui as fait !
— Comme tu peux être aussi stupide, tu ne sais donc rien ?
— Explique-toi !
— Je me fiche de toi, j’ai d’autres moyens pour accéder au trône sans être obligée de t’épouser voyons ! pouffe-t-elle à l’instar d’une reine des Enfers. En revanche, elle, elle possède tous les pouvoirs de notre royaume, elle est unique et possède la puissance de tous les éléments. Et je la veux ! ! hurle-t-elle.
Je me sens partir, j’ai l’impression de me noyer, que tout ce qui me raccroche à cette vie est en train de lâcher prise.
— Séléna, ne me quitte pas, je t’aime !
C’est la dernière chose que j’entends.