Destin funeste. (1)

1480 Mots
Hier, j’ai raconté à Kelan l’histoire de nos deux familles, je lui ai parlé de la prophétie en omettant le passage sur la protection des amours qui risquerait de tout compromettre, si je le lui révélais par égoïsme ou par crainte, ce serait une catastrophe, alors j’ai gardé mes sentiments pour moi. Comme moi la veille, il a eu du mal à encaisser tout ça, mais m’a encouragé en me disant que nous réussirions, mais il ne m’a toujours pas dit ce que j’attendais. Flairant quelque chose de louche sans savoir bien pourquoi, j’ai demandé que l’on passe le reste de notre journée comme si tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve. Nous avons donc flâné sur la plage, regardés un ou deux films et discuté de tout et de rien. Profitant de chaque instant comme si c’était le dernier. Comme les nuits précédentes, nous ne nous sommes pas quittés et ce matin nous sommes partis ensemble au lycée. Mais en me réveillant, je me sentais lasse, mes yeux étaient cernés et j’avais transpiré comme si j’avais fait un cauchemar, alors que je ne m’en souvenais pas. Kelan m’a réconforté et m’a dit que ça passerait sûrement dans la journée. Son regard triste m’a surpris. Il ne restait plus que deux jours avant que nos destins soient définitivement scellés, peut-être qu’il regrettait, qu’il ne voyait pas cela ainsi, qu’un mariage si proche avec quelqu’un qu’il avait toujours aimé, mais qu’il ne connaissait que depuis quelques jours, était en train de le faire fuir. Tout un tas de doutes et de questions qui fusionnaient dans ma tête et que je n’osais pas aborder avec lui. Pourtant, quand je lui demandais s’il allait bien, il paraissait perturbé par ma question et avec toute la sincérité que je lui connaissais, il m’affirmait qu’il se sentait très bien et qu’il était le plus heureux des hommes. Au lycée, Sam et Lie ne sont pas là, leur stage de découverte sur les mammifères marins pour le cours de sciences a été avancé d’une semaine. Ils m’ont pourtant prévenu tous les deux hier, mais j’ai brusquement besoin de leur présence. Dans ma tête résonne un vacarme incontrôlable, je resserre ma prise autour de la taille de Kelan, qui répond de la même manière à mon geste et j’appuie ma tête contre lui. Des gouttes de sueurs perlent mon front tandis que la migraine progresse. — Est-ce que tu veux vraiment aller en cours ? me demande Kelan inquiet. — Il le faut. — Mais tu ne vas visiblement pas bien, que se passe-t-il ? — Je ne sais pas, c’est plutôt bizarre… mais ne t’inquiète pas, je suis sûr que ça va passer. Nous commençons la journée par un cours de maths que j’ai déjà vu, mais auquel j’assiste comme promis avec Kelan, se séparer étant trop difficile, nous l’évitons le plus possible. À la fin du cours, je demande à Rowan de bien vouloir me consacrer quelques minutes. Il acquiesce tout de suite et m’entraîne un peu à l’écart des autres. Si comme je le pensais depuis le début, Rowan est le corps d’ange de mon frère Peter, alors il me comprendra, sinon je n’aurai qu’à inventer une excuse à mes âneries et il oubliera. — Rowan… j’ai… j’ai besoin de Peter… — Tu as lu le manuscrit ? — Oui. Mais dans notre livret de famille, tu t’appelles seulement Peter. — Rowan a réellement existé, mais il était malade, alors plutôt que de rester à Angels City à ne rien faire en t’attendant, maman m’a autorisé à rester là en tant que Rowan Kôl. À ce moment-là, mon acte de naissance d’ange a été modifié pour Peter Rowan. Et c’est plus facile de t’aider quand tu as besoin de moi. Je suis désolé de la peine que ma mort t’a infligée, mais c’était une nécessité. Maman a perdu l’accès au trône quand elle a épousé papa, seule sa descendante peut régner à présent. C’est-à-dire : toi. Mais pour ça, il fallait trouver le moyen de te faire venir ici, et ce, sans papa. — Ma Destinée, n’est-ce pas ? — Oui. Mais tu n’as pas l’air bien, tu es malade ? Ce n’est pas normal, tu ne devrais pas tomber malade ! Comment va Kelan ? — Il va bien et ne risque rien, ne t’en fais pas. Tout ce que je te demande, c’est de rester à proximité au cas où tu pourrais m’aider à déceler un quelconque problème ! Rowan, la septième Lune apparaîtra dans deux jours, je suis sûr que mon état est lié à ça ! — Je vais faire une ronde, dis à Kalsy que je la rejoins, et toi, va vite en cours. J’acquiesce, rejoins Kelan et passe le message à une Kalsy légèrement désorientée. Je me retourne une seconde et j’interpelle Rowan pendant qu’il est encore à ma portée. — Rowan, au fait, pourquoi sans papa ? — Parce qu’il n’est au courant de rien. Maintenant, filez. En arrivant en anglais, M. O’Connell me demande d’aller aider une classe de seconde qui est en cours de rattrapage. — Vous avez déjà étudié ce cours, Mlle Lane, me dit-il, j’ai besoin de vos services dans une autre salle si cela ne vous dérange pas. Je sens Kelan m’encourager d’une légère pression de la main. — Bien sûr que non, réponds-je poliment à M. O’Connell, en essayant de contenir mon irritation. (Faire la nounou, parce qu’il manque un prof, pff… Et puis quoi encore !) Ma migraine repart de plus belle quand je vois à ce moment-là, Ambre se lever pour aller s’asseoir à côté de Kelan, là où je devais être. Ce dernier remarque mon inquiétude et me lance un clin d’œil. Je passe donc deux heures à expliquer les différents points de vue d’un texte, corriger des dissertations et donner des exercices. À la fin du cours, je dépose la fiche de présence des élèves en salle des professeurs et vais rejoindre Kelan pour le dernier cours de la matinée, quand, au détour d’un couloir, je les vois. Kelan et Ambre, bras dessus bras dessous. Il y a un problème, Kelan me regarde, les yeux paniqués, une moue d’excuses sur le visage, il est comme pétrifié. Pas comme quelqu’un qui vient de se faire prendre en flagrant délit, mais plutôt comme un martyr, en tournant la tête, j’aperçois Ambre, le regard noir, un sourire narquois aux lèvres. Et il suffit d’une seule phrase pour que tout s’enchaîne : « Il est à moi ! ! » ai-je peine à lire sur ses lèvres. Ça me fait l’effet d’un coup de poing dans l’estomac qui m’aurait été donné par un boxeur hargneux, la respiration m’en est coupée, mes genoux fléchissent et se fracassent contre le carrelage. Mes affaires s’éparpillent sur le sol et dans un souffle court, je réussis à prononcer : — Rowan… Aide-moi… Je relève la tête pour le voir fendre la foule agglutinée, poussant quiconque lui barre le passage. Il se laisse tomber devant moi, me prend le visage dans ses mains. — Pardonne-moi, je n’ai rien vu venir ! Parle-moi, je t’en prie, dis-moi ce qui se passe ! hurle-t-il, à mes oreilles qui n’arrivent plus à suivre le fil. J’aperçois Kalsy qui ramasse mes livres. — Va chercher ma voiture, vite ! lui lance-t-il. Je m’effondre dans ses bras, le regard vague et toujours pas de Kelan à mes côtés. — Je t’en supplie petite sœur, respire ! J’aimerais bien. Mais plus j’essaie, plus mes poumons se compriment dans mon thorax, comme si l’on prenait plaisir à m’étouffer. Mes yeux se ferment et je n’entends plus que des voix, ne sachant plus à qui elles correspondent ; je me tais, en sachant qu’il faut que je garde mes dernières forces pour quelque chose de plus important. — Que se passe-t-il dans ce couloir ! Déguerpissez ! Vous n’avez pas des cours à suivre ? Oh mon Dieu ! Allez chercher le proviseur ! dit une première voix. — Que quelqu’un appel une ambulance ! s’écrie un élève. — M. Kôl qu’est-ce qu’elle a ? s’informe une voix grave. — Je crois qu’elle n’a pas pris son traitement ce matin. Ça va aller, je la ramène à la maison ! — Non, tu attends l’ambulance, elle ne respire plus ! — Son inhalateur est dans la voiture, je vous promets que ça va aller, elle a déjà fait ce genre de crise. — Vous êtes de la même famille ? demande la voix grave, suspicieuse. — Oui, c’est ma cousine. Maintenant, laissez-moi passer ou bien, vous aurez sa mort sur la conscience ! hurle Rowan, le seul que je suis capable de reconnaître parce que sa voix résonne contre mon oreille qui est plaquée contre son torse. Je sens qu’il me soulève dans ses bras, mon cœur ralentit et je sombre dans l’inconscience.
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