Nous nous sommes affairées jusqu’à tard dans la soirée, en aménageant la cuisine et le salon, déballant vaisselle, bouquins, bibelots et DVD. Nous avons installé le bureau de ma mère pour qu’elle soit prête à reprendre le travail dans de bonnes conditions. De ce fait, nous avons négligé nos chambres et nous avons seulement fait nos lits avant de nous coucher. Nous avons décidé de nous occuper du reste demain, les pièces communes étant accueillantes au cas où nous aurions de la visite - ma mère a toujours insisté pour que nous ayons une maison présentable, peu importent les conditions - et que pour ce soir, il était temps de souffler. J’ai donc décidé d’aller me rafraîchir en me promenant sur la plage, les pieds dans l’eau.
Le clair de lune qui se reflète sur l’eau est fabuleux, doux et réconfortant, mais également nostalgique. J’ai été euphorique toute la journée, sans avoir vraiment conscience que tout cela est dû à la perte de mon petit frère. J’aurais aimé partager tout cela avec lui. Je me débarrasse de mes sandales et entre dans l’eau jusqu’aux mollets, l’eau est tiède et rafraîchissante à la fois.
Soudain, comme si j’avais provoqué une bourrasque en entrant dans l’eau, plusieurs vagues se forment, sans jamais m’atteindre pour autant, c’est alors que j’aperçois le reflet de la lune dans l’eau qui se modifie, le temps d’une minute, pour que je puisse y lire « DESTINÉE ». Puis tout redevient calme. Je sors de l’eau un peu chamboulée, je récupère mes sandales et, lasse, je vais me coucher.
Une fois que j’ai pris ma douche et que je suis apprêtée pour la nuit, je me glisse sous la couette. Mais il m’est impossible de trouver le sommeil malgré mon épuisement. Demain, j’aurai toute la journée pour ranger ma chambre, alors autant que je profite de mon insomnie pour réfléchir à ma décoration et avoir un peu de temps libre plus tard, avant d’angoisser pour ma rentrée dans mon nouveau lycée.
Mais finalement, je prends conscience qu’une chose me tracasse, une chose à laquelle je n’ai pas fait attention auparavant. Avant, il y avait parfois cette voix dans ma tête qui résonnait, « destinée », qu’est-ce que ce mot peut bien avoir à faire avec ma vie ? Ce soir, je ne l’avais pas entendu, je l’avais vu ! Ça fait maintenant trois choses qui ne peuvent pas être mon imagination : les paillettes autour de mes doigts au toucher de la porte d’entrée, les vagues qui ne m’atteignaient pas et se formaient sans la moindre brise à l’horizon et le reflet de la lune. Sans compter ma mère qui commençait à dire des choses qui devraient n’avoir aucun sens et qui pourtant, même si je ne les comprends pas, je sens qu’elles en ont un. En pleine réflexion, je finis par m’enfoncer doucement dans le sommeil.
C’est le soleil, qui pénètre dans ma chambre par les baies vitrées et qui vient caresser ma peau de sa douce chaleur matinale, qui m’a réveillé.
Ayant dormi d’un sommeil sans rêve, je me sens pleinement reposée. J’attrape mon téléphone et me rends compte qu’il est déjà dix heures passées. Je me lève aussitôt et enfile rapidement un pantalon de jogging et un t-shirt puis descends à la cuisine pour préparer le petit-déjeuner.
En traversant le salon, je découvre ma mère dormant sur le divan, où elle s’est sûrement endormie la veille en regardant un film.
Je pousse un cri en arrivant dans la cuisine, avant de l’étouffer avec mes deux mains :
— Oh ! Bonjour, je suis Tamy, votre mère m’a engagé comme gouvernante. Vous devez être Séléna ?
— Oui… Bonjour… dis-je hésitante.
— Votre mère n’a pas dû avoir le temps de vous parler de moi, je suis désolée de vous avoir fait peur, j’ai la clef de la maison et comme la porte était encore verrouillée j’ai soupçonné que vous dormiez toujours et n’ai pas voulu vous réveiller, vous avez dû avoir une grosse journée hier, non ?
— Oui, en effet, réponds-je, légèrement pertur–bée, ce que Tamy remarque.
— Je comprends que tu te méfies de moi, je suis désolée, j’aurais peut-être dû téléphoner avant de venir, dit-elle, embarrassée par mon comportement.
Je me ressaisis aussitôt.
— Non ! Ne vous inquiétez pas, c’est juste que nous n’avions pas l’habitude d’avoir une gouver–nante quand nous étions à Albuquerque, mais je dois avouer que ce n’est pas la seule chose qui a changé, alors je devrais m’attendre à avoir d’autres surprises de ce genre !
Je lui souris et je vois son enthousiasme revenir à grandes enjambées.
— Tiens, voilà ton petit-déjeuner, prends des forces, tu en auras certainement besoin, la maison ne doit pas être complètement rangée, j’imagine ?
Elle me tend un bol de céréales, un grand verre de jus d’orange et deux tartines de confiture. Je m’éton–ne moi-même en constatant que j’ai tout englouti.
— Merci beaucoup Tamy, j’en avais bien besoin, surtout quand je vois le travail qui m’attend !
— Puis-je apporter mon aide ?
Tamy est une jeune femme tout à fait charmante, agréable, très jolie avec ses cheveux châtains, sa peau mate et ses yeux dorés. Et efficace dans ses tâches. Me sentant en confiance, c’est avec joie que j’accepte sa proposition.
Nous avons passé la fin de la matinée à organiser mon coin chambre et ma salle de bains. Ma marmotte de mère a émergé du sommeil quand nous sommes descendus pour préparer le repas.
— Tamy, Séléna, pourquoi ne m’avez-vous pas réveillée ?
— Ce n’est rien maman, tu avais besoin de te reposer. Et ça m’a permis de faire connaissance avec Tamy.
— Il est treize heures, nous allions manger, souhaitez-vous vous joindre à nous ? lui demande Tamy joyeuse.
— Avec plaisir, je vais avoir besoin de prendre des forces, après avoir gâché la moitié de ma journée à dormir, il va falloir que je me rattrape !
— Ce n’est pas du gâchis si tu commences ton nouveau travail en aillant bonne mine, maman, dis-je en lui souriant.
— Tu as sans doute raison, chérie.
À la fin du repas, Tamy vient m’aider à terminer la décoration du coin détente de ma chambre, puis elle va prêter main-forte à ma mère, pendant que je profite de ma fin d’après-midi, pour aller me détendre et bronzer sur la plage tout en appelant les jumeaux pour une séance de rattrapage sur les événements depuis mon départ.