Morlaix. Printemps 2013.

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Morlaix. Printemps 2013.En ce début de printemps qui ne voulait pas venir, pour Guillaume, bien des choses allaient de travers. Rien de très grave, mais toute une série, une accumulation de petits malheurs et de contrariétés. Il y avait eu le départ de Stéren pour Marseille qui l’avait beaucoup affecté et qu’il avait, à son corps défendant, mais dans sa vanité d’homme, vécu comme une trahison. Il se disait aussi qu’il travaillait trop et que les années passaient. Il avait pourtant vécu pire situation. Mais là, tout à coup, il vivait en creux, manquait d’allant et d’intérêt pour tout. Lors de son footing matinal, sa foulée était progressivement devenue plus lourde et plus heurtée et il trouvait les séances un peu longues. Son chat, Teddy, un gros matou chartreux, qui partageait sa vie depuis une dizaine d’années, était rentré moribond à la maison, rue Sainte-Marthe, de l’une de ses escapades amoureuses et nocturnes, et s’était traîné, deux jours durant, dans ses déjections, miaulant à fendre l’âme et souffrant atrocement. Guillaume l’avait conduit chez son vétérinaire, à Pleyber-Christ, et avait appris que son chat avait été empoisonné à la strychnine, sans doute présente dans des appâts pour taupes. C’était probablement l’œuvre de quelque jardinier maniaque dont le matou avait dû gratter les plates-b****s de radis ou de salades. Guillaume aurait bien aimé avoir le temps de mener sa petite enquête personnelle, de lui mettre la main dessus et de lui faire passer un mauvais quart d’heure. Mais, comme dit l’adage populaire, cordonnier est le plus mal chaussé, et il avait tellement de travail en attente et en souffrance et si peu de temps de penser à régler ses petits problèmes personnels… Guillaume avait récemment téléphoné à Jean-Marie Kerguidu et lui avait trouvé le moral au plus bas. En effet, Pablo, son bas-rouge et inséparable compagnon d’errances au long des laisses de mer et sur les chemins côtiers, avait été empoisonné au port de Carantec et était mort dans ses bras. Triste coïncidence, le chat de l’un, le chien de l’autre. Au bout du compte, ni l’un ni l’autre, dans ces moments-là, ne pensaient grand bien de la nature humaine, même si Guillaume n’avait pas renoncé à l’améliorer, ce qui était dans sa nature optimiste et aussi l’essence même de sa vocation dans la Police Nationale. Ils se donnèrent rendez-vous et déjeunèrent ensemble au “Petit Relais”, devant la plage du Kelenn, et parlèrent de bateaux, de peinture et de littérature. Guillaume évoqua de ses enquêtes en cours et lui confia qu’il en avait un peu assez de jouer au gendarme et au voleur, qu’on leur en demandait trop, que son métier devenait de plus en plus difficile à cause des compressions de personnel qui frappaient la police comme tous les principaux corps de l’État. Il songeait parfois à la retraite… Or, un dimanche après-midi gris et maussade, Guillaume Le Fur avait accompagné un couple d’amis à Bourbriac, une petite ville des Côtes-d’Armor à une quinzaine de kilomètres au sud de Guingamp. Ils répondaient à une petite annonce parue dans le journal Ouest-France, car ils recherchaient une petite chienne yorkshire pour tenir compagnie et tenter d’égayer la vie de Finox, un chien de cette même race, âgé de deux ans, un petit tas de poils trop longs et mal coupés, sans entrain dans la vie et quelque peu lourd et neurasthénique. Ils avaient pris rendez-vous avec un éleveur sur une petite place du bourg, face au cimetière. Cet éleveur donc, chez qui ils se rendirent, par des routes étroites, tortueuses et bordées de grands arbres, possédait plusieurs portées de chiens de cette race, participait à des concours de beauté, sélectionnait et gardait ceux qui correspondaient aux canons de beauté requis et qu’il estimait aptes à être présentés à ces compétitions et se débarrassait des autres, les ratés en somme, comme chiens de compagnie. Des vitrines étaient remplies de coupes et de cocardes tricolores. Guillaume n’avait pas la moindre intention d’acheter un chien, encore moins un chien de cette race, une sorte de rat minuscule et poilu. Il préférait les grands chiens, et pensait souvent à Pablo, le grand chien noir et feu de Jean-Marie Kerguidu. Il aurait aimé avoir l’espace et surtout le temps de s’occuper d’un pareil animal. Une portée de petits chiens gambadaient, se roulaient par terre et se querellaient en liberté sur le carrelage de la cuisine. L’un d’eux, un élastique rose retenant les poils de sa tête, qu’il redressait en une sorte de petit palmier, s’approcha en frétillant de Guillaume accroupi, lui lécha les mains, se colla à son genou, puis y posa les pattes, se redressa et Guillaume le hissa un peu d’une petite poussée de la main sous le derrière. Le petit chien lui lécha le visage. Guillaume alla incontinent chercher son chéquier dans la boîte à gants de sa voiture, et remplit les documents de vente avec l’éleveur. Un assez gros chèque en regard de sa paye de fonctionnaire de police. « Cher du kilo », se dit-il avec le sourire. Et c’est ainsi qu’Horace était entré dans sa vie. Il avait six mois et, sur son acte de naissance, il s’appelait Horatio, à cause d’Horatio Cain, le héros d’un feuilleton policier américain, dont Guillaume ignorait jusqu’à l’existence. Ses préférences culturelles étaient ailleurs. Il se souvenait seulement qu’Horatio était le nom du confident de Hamlet dans la célèbre pièce de Shakespeare, et aussi le prénom de l’amiral anglais Nelson tué à Trafalgar, fameuse bataille navale qu’il avait pourtant remportée en Méditerranée, auprès de îles Baléares, contre les vaisseaux de Napoléon, et ramené en Angleterre en héros national, presque trois mois plus tard, conservé dans une barrique de whisky. Mais Guillaume préférait appeler son chien Horace. C’était davantage en rapport avec la culture française classique et sa propre culture littéraire. Horace était le héros et le titre d’une célèbre tragédie de Corneille et le jeune amoureux de “L’école des femmes”, une des meilleures pièces de Molière. Il y avait là, sur ce simple nom, quantité de connotations littéraires et historiques et d’infinies résonances culturelles. En somme, le chien Horace, yorkshire terrier pure race, petite touffe de poils gris et roux, à peine plus d’un kilo sur la balance de la cuisine, était d’avance un héros de la littérature. L’arrivée de ce petit animal bouleversa radicalement l’existence calme et sans doute trop rangée de Guillaume Le Fur. Il avait, par avance, mûrement décidé, et même dit et répété à qui voulait l’entendre, que le chien dormirait dans son panier dans la cuisine, entre le réfrigérateur et le bahut breton, et que jamais, au grand jamais, il ne monterait à l’étage de sa maison, encore moins dans sa chambre. Mais Horace hurla sans trêve ni repos toute une première nuit, et Guillaume supporta, stoïque et ferme sur ses principes. Il hurla aussi la seconde nuit, puis une troisième, et Guillaume supporta encore et tint bon, en se recouvrant la tête de son oreiller. Mais la quatrième nuit, après une journée d’enquête et d’interrogatoires épuisante, excédé et les nerfs à vif, il se leva, descendit chercher le petit chien dans la cuisine et l’installa sur un tapis auprès du radiateur dans un coin de sa chambre. Horace ne resta pas longtemps sur son tapis et vint s’agripper au bord du lit et gratter le matelas en poussant des cris plaintifs car il était bien trop petit pour pouvoir y grimper. Un soir, dès le lendemain, ou peut-être le soir même, le commandant Le Fur se laissa attendrir, eut sa petite faiblesse passagère et hissa le petit animal sur son lit. Désormais, le chien dormait lové contre sa jambe ou contre son dos, et Guillaume, réveillé plusieurs fois dans la nuit, n’osait plus bouger, des heures durant, de crainte de déranger ou de réveiller son petit chien. Horace ronflait, faisait toutes sortes de petits bruits de ventre et des gargouillis de gorge, pleurait ou jappait dans ses rêves, secouait et claquait ses oreilles, et Guillaume souriait dans l’obscurité. Il lui brossait soigneusement le poil tous les matins, après le petit-déjeuner, lui peignait la queue et lui démêlait les moustaches et le baignait tous les quinze jours. Les petits besoins naturels étaient rigoureusement minutés, guettés et contrôlés. Il avait acheté quantité de petit matériel : niches, paniers, laisses, colliers, animaux en plastique, friandises diverses, ballons, peluches et jouets de toutes sortes. Il y avait laissé une petite fortune. Avec le sourire. Il emmenait Horace quand il allait faire son footing au long de la côte de Carantec, sur le chemin des douaniers, ou à l’île Callot, ou encore sur l’ancienne voie ferrée Morlaix-Carhaix, à partir de Coatélan ou du Pont Noir. Le petit chien, la langue pendante, les oreilles tirées en arrière et la queue dressée en crosse d’évêque, jetant les pattes en avant comme les chevaux de trot, courait à toucher les chaussures de son maître et, de temps à autre, lui jetait en coin un regard oblique où se mêlaient plaisir et défi. Le commandant Le Fur avait donc l’impression de jouer à la poupée Barbie et aussi à la dînette, quand il préparait à son chien des petits repas dont il dosait avec précision les divers ingrédients qu’il pesait sur une minuscule balance de cuisine. Il conduisait Horace au salon de toilettage Topcani, auprès de la chapelle du Kreisker, à Saint-Pol-de-Léon, comme un rite immuable, tous les deux mois… Tout cela l’amusait et occupait sa vie, désormais plutôt vide et solitaire. Ses collègues et ses amis, qui le connaissaient de longue date, disaient leur étonnement de voir, selon leurs propres termes, le grand Le Fur tomber complètement gâteux et, pour ainsi dire, dépendant d’une si petite chose, à peine plus d’un kilo de poils. D’autres, pas les plus malins de toute évidence, car jugeant à partir d’un cliché éculé et ridicule, murmuraient que Le Fur, pour s’afficher ainsi avec un tout petit chien à grand-mère, était peut-être devenu gay, alors même que d’autres assuraient avec des airs entendus et moqueurs qu’il avait dû attraper le syndrome Belmondo, au motif que le célèbre acteur avait souvent posé pour les magazines populaires avec un yorkshire terrier sur le bras ou sortant la tête du col de son blouson de cuir. Guillaume Le Fur, à qui l’on rapportait ce flot d’inepties, ne répondait rien, se contentait de hausser les épaules avec indifférence, branlait la tête d’un côté à l’autre, puis allait son chemin en souriant pour lui-même. 1 Carantec à corps perdu, même auteur, même collection. III
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