Retour de Chine
Retour de ChineLe soleil se levait à peine en ce jour printanier, la quinzième année après la prise de pouvoir de l’empereur romain Galère, succédant à Dioclétien à la tête de la Tétrarchie. Monté sur un cheval persan trottant vers l’Occident sur les pavés disjoints de la voie Aurélienne, Aurelius Mohus Salvinus toisait le monde sans la moindre empathie, son regard traversant l’horizon. Sa cape s’ouvrait parfois, laissant entrevoir des azurs, des pourpres, des jaunes puissants ou des roses. Tissus et reflets inattendus en terre romaine.
Cemenelum1 avait déjà disparu sous le décor des Alpes et Forum Julii2 restait encore farouchement caché derrière les montagnes rouges de l’Esterelle.
Une quinzaine de cavaliers entouraient jalousement leur chef et les chevaux rustiques traînaient un chariot gonflé de marchandises en dôme sous une toile grossière et bien tendue. Si son pur-sang avait l’air de voler, les animaux de trait faisaient machinalement claquer leurs énormes sabots sur un sol tour à tour cassant ou mou. Le monde était fait d’inégalités.
Le maître entretenait une étiquette de marchand avec un panache calculé. Mais personne ne devait s’y tromper. Du plus démuni au plus gras des sénateurs, le peuple de Rome considérait son métier comme celui de tous les menteurs. Et Aurelius Mohus Salvinus, dit Salvinus, comptait bien sur ce solide préjugé.
Bien que le monde fût né quelque trois mille ans auparavant, à Rome, seules comptaient les trois longueurs de sa vie déjà écoulées. Trois fois trois cents et quelques années. Un peu plus de mille ans ! L’organisation tétrarchique – quatre empereurs répartis sur quatre territoires distincts de l’Empire, mais ne parlant que d’une seule voix ! –, aux prises avec tous les cauchemars que génère une telle puissance sur un tel territoire, avait de la peine à vivre dans l’esprit initialement donné par son inventeur, l’empereur Dioclétien. La mésentente des princes n’échappait à personne. Et que valaient donc mille ans symboliques quand on ne calculait le temps que par empereur à l’espérance de vie très aléatoire ? La question était précisément là : de quoi allait être faite la quatrième vie de Rome ? Cette nouvelle étape de l’éternité ? Le Bien allait-il vaincre une nouvelle fois le Mal ? Quel général aimé des dieux mènerait cette bataille grivoise de tous les jours vers la victoire contre les forces chtoniennes ? Où se trouvait-il, ce sauveur ? Quel était son nom ? Était-il beau comme on l’attend d’un dieu ? Les spéculations allaient bon train. Pas un seul citoyen de Rome, pas un seul de ses esclaves n’était libre de cette obsession. Tous attendaient le nouveau Romulus. Celui qui allait sauver Rome. Mais existait-il cette fois ?
Salvinus ne semblait pas troublé par ce genre de questions. Ses mains étaient lourdes de bagues à l’éclat entretenu et il se tenait le dos très droit. On le montrait du doigt quand passait la caravane, de relais de poste en mutatio3. On l’accueillait avec des égards de prince quand il s’arrêtait. Des gueux sortaient des forêts l’air étonné, des animaux y rentraient les oreilles couchées, des soldats descendaient de leur monture à son passage et la populace foulant les voies n’hésitait pas à dégager le chemin en poussant bœufs et ânes sur les bas-côtés.
Lui, saluait parfois avec une amabilité indifférente. On lui répondait avec une grâce obligée : tout semblait être en ordre sous le ciel. Sous tous les cieux.
Un jeune esclave athlétique suivait le convoi, profitant de l’intérêt des voyageurs pour distribuer de curieux vêtements dont il était lui-même couvert. Ni braies ni tuniques, c’étaient des habits à manches, dans lesquels on enfilait les jambes et les bras comme dans des tuyaux souples. Des chemises et des pantalons de fil de ver... Une autre peau plus légère et chaude, qui montrait tout le corps sans le montrer, attachée par des boutonnières ou des lacets. Les femmes en raffolaient parce qu’il s’agissait d’une nouveauté, mais se perdaient en imagination pour savoir où et comment porter ces merveilles provenant du pays le plus lointain du monde. Salvinus revenait en effet de la Sérique4, le Ta T’sin comme on disait là-bas, le pays des Sères, au-delà de la très lointaine Bactriane, par-delà les cols froids et désertiques du Cachemire. On y produisait de la soie et les visiteurs racontaient de ses habitants qu’ils avaient les pieds si larges qu’ils s’en servaient comme parasols pendant leur sieste. Il est des choses qu’on ne peut inventer.
Ce qui se disait après le passage de Salvinus lui importait peu. Son regard restait étrangement perdu ailleurs. Une présence plus dissipée, plus rêveuse que celle de commerçant de vêtements. On ne savait pas ce qu’il fallait en penser. La fortune ne l’intéressait-elle pas ? Serait-il menteur, mais riche, on lui pardonnerait certains excès. Une arrogance. Certaines indélicatesses. Le personnage pouvait en effet paraître douteux ou trop imposant et son désintérêt troublait : peut-être était-il souffrant. À tout hasard, on murmurait tout de même : « Un grand seigneur ! »
Seul le sac rond roulant sur le col droit de son cheval ne le quittait, pas plus que son humeur d’apparence inaltérable. Il était brodé d’or. Personne ne savait ce qu’il contenait.
Mais voilà, derrière cet apparat soigné, au-delà des providences et des gestes composés, Aurelius Mohus Salvinus, marchand des princes, luttait depuis la veille contre une secrète et virulente anxiété. Dans quelques jours, à Arelate5, il se trouverait face à Constantin, l’un des tétrarques les plus ambitieux de l’Empire, régnant sur l’Occident romain. Depuis son arrivée en Gaule transalpine, le protocole avait programmé son retour annoncé. Le convoi ne pouvait plus ni ralentir ni accélérer le train. Le chemin était dorénavant balisé et le pas rythmé. Mais à mesure que le but s’approchait, une insinuante contrariété prenait corps dans l’esprit de Salvinus. La route se transformait donc pour lui en un décompte de plus en plus menaçant. Il voulait croire détenir seul la vérité dans ce sac. Se pouvait-il qu’il se fût trompé ? Quelques jours encore.
Plus de quatre ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait quitté la dernière colline de sa Gaule natale, un gousset gonflé de feuilles de chêne mouillées dans la fonte et le nez plein de cette odeur particulièrement ferrugineuse de l’humus ardennais.
Comment aurait-il été possible de comprendre que cet homme à l’allure si parfaite en cachait un autre ?
Son riche accoutrement et ses gestes élégants dissimulaient en réalité un très inquiétant et éminent personnage, que l’on dénomme agens in rebus6. Employé confidentiel de l’administration impériale, cet espion était au service direct de l’empereur. La réputation de cette dangereuse catégorie de sujets écartait immédiatement toute amitié ou sympathie.
Salvinus faisait partie de l’arsenal du pouvoir.
Et aucun pouvoir n’est sans risque : la tâche qu’il devait achever avec ce retour de mission à Arelate était si singulière et si stratégique qu’il serait encensé ou pendu, selon. Et, malgré toutes les preuves qu’il détenait, certains indices commençaient à l’inquiéter : sa quête était-elle seulement bonne ? Juste ? Possible ? Les dieux étaient-ils encore avec lui ? Ce qu’il ramenait en valait-il sa peine ? Salvinus ne parvenait plus à rêver. Il était rongé par un pénible soupçon, se muant peu à peu en vertige.
Il faut dire que, depuis la veille, le ciel n’envoyait que des signes funestes. Pas un vol d’oiseaux ausculté ne parlait d’avenir avantageux. Salvinus avait failli tressaillir en apercevant un nid de cigogne posé sur le toit d’un modeste temple ligure : un oisillon mort et déjà noirci de saleté y pendait lamentablement par une patte allongée. Les cigales pouvaient scier l’air avec leur insistance usuelle, les vautours accomplir leurs lents tours de vis sous les nuages, les hirondelles, indifférentes, s’appliquer à écrire des mots illisibles dans le ciel ou les guêpiers chasser en b***e criarde : rien ne parvenait à évacuer la soudaine angoisse née de cet avertissement. Même s’il ne pouvait encore dire pourquoi ni où cela conduirait, il sentait que les dés roulaient désormais en sa défaveur.
Malgré ce mauvais augure, Salvinus, maître de la troupe, ne laissa rien paraître, encore imperturbable et magnifique, et ordonna de poursuivre au pas court en direction d’Arelate.