Forum Julii

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Forum JuliiLe relais postal de Forum Julii où il était attendu était complet. Malgré ses prérogatives d’agens in rebus, la priorité avait été donnée à une estafette impériale qui avait mobilisé tous les chevaux frais dont Salvinus aurait dû se servir pour remplacer les siens et continuer le même jour sa route. Le cursus impérial arriva peu après à grands bruits de sabots, de cris et de fouets, puis fila aussitôt vers le palais de Maximin Daïa en Orient, un des quatre coempereurs de Rome, ne laissant sur place que des carnes éreintées ou blessées, le cou blanchi de sueur. Sans autre choix, la troupe de Salvinus allait devoir patienter deux nuits avant de reprendre la route. Il n’avait pour l’heure qu’une urgence : sacrifier à Jupiter-Taranis, le dieu du tonnerre, du soleil et de la vie. Son psychopompe, son directeur d’âme personnel. À peine installé, il se dirigea avec son plus fidèle acolyte vers le port militaire qu’il ne connaissait pas. Les jeux municipaux, en pleine préparation, y faisaient régner une animation très particulière. Des navires appareillaient après la longue trêve hivernale du Mare nostrum. L’horizon en laissait apparaître d’autres à chaque heure, ce qui ne manquait pas de mobiliser l’attention de tous les marins. Les premières chaleurs avaient commencé très tôt cette année. Le lever de la constellation du Chien, marquant le début de la canicule estivale, était encore loin. Des ingénieurs discutaient en groupes sur les quais. On y spéculait sur les dragages, sur le curage des chenaux et des bassins. Il fallait garantir le bon fonctionnement de ce refuge naval stratégique, lieu d’entretien et d’hivernage des bateaux de guerre. L’ensablement était le cauchemar de chaque saison. La foule des commis donnait le ton. On sentait la chaleur du soleil s’insinuer sous les peaux, et les plantes retrouvaient leur agitation saisonnière. L’air transportait malgré tout un peu du froid de ces monts enneigés que l’on apercevait au loin derrière la crête des arbres. Quelques étrangers flânaient, peu sensibles au temps qui passait, des voyageurs d’agrément, sans doute. Salvinus n’avait pas l’âme sociable, mais se sentait réconforté, comme dans un univers très privé où il reconnaîtrait tout le monde. Il pénétra dans un imposant temple dédié à Jupiter et à l’empereur et n’en ressortit que plusieurs heures plus tard, le visage calmé. Une fois à l’extérieur et pris par la lumière puissante de la saison, Salvinus se laissa transporter par la belle liberté à laquelle l’invitaient les effluves de cuisine et ce temps perdu obligé. L’affairisme des curiales, notables et militaires, la mobilisation des nautes et des utriculaires, des prêtres et des ingénieurs tenaient du théâtre. Tous couraient préoccupés et énervés, affectant une fausse indifférence, essayant d’imposer leur autorité, jouant de leur toge mouvante pour amplifier leurs effets. Rasséréné par l’accomplissement de son rituel religieux, Salvinus essayait de goûter les délices du moment… Nepos, un grand Éthiopien affranchi dont il avait fait son lieutenant le plus proche, l’accompagnait. Un aide de camp qu’il estimait beaucoup pour sa franchise, sa fidélité, son amitié très libre et son occasionnelle méchanceté. Ils s’installèrent au hasard des tables, à l’abri d’un auvent couvert d’une glycine tortueuse. Lorsqu’ils furent assis, l’aubergiste accourut pour proposer les spécialités de la maison : ragoûts parfumés au cyathium7, croûtons au garum8 de Cetobriga9, paon grillé au miel, anguilles, lièvre aux épices et choux aigres, porc et purée de glands. Recommandation du jour : ragoût de tout ! « Poisson, ordonna Nepos en montrant un bar du doigt. Il a l’œil vif ! » Il entraîna Salvinus dans une de leurs conversations coutumières, étoffées de voyages, de chevaux, de nuages et d’humeurs d’hommes. Salvinus ne savait que trop bien qu’avec Nepos le gras touchait toujours irrévérencieusement le maigre, la farce le sarcasme grinçant, le compliment la grossièreté. À cette heure, le maître n’attendait en fait que cela. Un bon coup de torchon. Au diable la tenue et le bon mot ! C’est ainsi qu’ils s’entendaient depuis si longtemps, parcourant ce monde aux antipodes l’un de l’autre. Un espion taciturne et son serviteur volontairement imbécile et bavard. Un homme frustré de réelle liberté et l’autre débordant de l’envie d’être entendu. Nepos était le seul à connaître le véritable Salvinus. L’aubergiste mit le poisson à cuire et revint pour la conversation. Il commenta, comme attendu, toutes les nouvelles fraîches circulant à Forum Julii. La plus croustillante concernait le César d’Occident et sa mère, qui avaient quitté la capitale des Trévires depuis quelques semaines. Un voyage moins politique que personnel : les plaques rouges ne laissaient pas de couvrir le visage du coempereur Constantin, à ce qu’on disait, et Hélène l’emmenait de thermes en cures pour le sauver de ce ridicule. Salvinus n’écoutait pas et Nepos avait trop faim pour ouvrir les hostilités. Si penser à Trèves les rendait tous les deux nostalgiques, le potin impérial ne les intéressait pas. Ah, Trèves ! Nepos et Salvinus s’y promenaient toujours si volontiers : tous deux inopinément natifs de cette Gaule chevelue, une terre parcourue par des êtres remarquablement poilus et principalement couverte de forêts. L’aubergiste, cherchant à faire effet, lança : « Nous savons de source sûre que Constantin souffre d’une maladie congénitale honteuse… » Salvinus le coupa et commanda du vin dans une jarre fraîche et suante. L’aubergiste lui en servit dans un grand cratère qu’il coupa d’eau. Nepos n’accepta que le concentré de vin. Ils burent d’un trait après un grand « Vale ! ». L’ivresse monta rapidement à la tête de Nepos qui ne cherchait que ça. « Sens-toi libre, mon bon Nepos. Mais ne me fais pas honte. » Ses pensées s’évadaient déjà vers ses collines et ses forêts, entre la petite et la grande Meuse10. Leur goût pour cette halte imprévue pouvait prendre toutes les formes d’excès, Salvinus s’en fichait. Le surlendemain, ils chemineraient dégrisés et à nouveau chargés de soucis vers Archos11, après avoir longé les roches lisses, rouges et ventrues qui bordent la route tirant plein ouest vers le Rhône. L’empereur aux plaques rouges qui les attendait là-bas dans un palais bordant l’une des rives du fleuve, le recevrait-il en héros ? En ces temps plus qu’incertains, un voyage aux confins de la Terre habitable restait un exploit. Mais la politique allait trancher. Missions doubles et délicates financées par la cassette d’un César… Il avait préparé son départ deux ans auparavant, un an exactement après le couronnement de Constantin césar et deux jours après l’annonce de l’assassinat du tétrarque Sévère. Il avait navigué sur les rivières des Gaules jusqu’à Massalia12, traversé les territoires d’autres tétrarques et débarqué à Antioche. Après Ælia Capitolina13, dernière étape importante, il avait quitté l’Empire romain et sa sécurité. Sa mission équivalait à plusieurs vies de silence. Ce que Salvinus appelait son « trésor » et enserrait dans ce sac doublé dépassait en valeur toute la soie du monde. Sa paix personnelle pour plusieurs éternités. Ou sa condamnation. Il aimait penser qu’après l’avoir remis à ses commanditaires, il retournerait chez les siens et s’occuperait enfin de sa ville, Orolaunum14, aux sources d’une des plus belles rivières du Nord, où se mélangent sable et schiste, pins et chênes, où poussent des vignes, où courent des biches, des renards, des lynx, des loups, des ours, où les saisons sont rudes et mouillées, fumantes de brumes, grosses de la verdure des arbres, de leur rousseur odoriférante et de leurs griffes hivernales. L’humanité y était rare et revêche. Plus rare que les arbres. Un peuple celte aux traits tirés. Le vin rouvrait des cimetières d’idées et de sentiments qu’il avait fermés sur un engagement : la mission d’abord. Ne donner aucune prise à la nostalgie ou aux sentiments personnels. Pas avant d’avoir passé les Alpes. Et en effet, lorsqu’ils avaient doublé le trophée d’Auguste15, Salvinus avait embrassé cette première apparition de la Province16 le cœur battant. La longue descente vers Cemenelum où il s’était promis de se promener le cœur libre, l’approcha du délire. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, l’agent d’État Salvinus avait souvent l’âme si particulièrement sensible qu’il avait très tôt appris à dissimuler ses émotions et à présenter aux autres une carapace d’abord idiote, mais en fait incorruptible. On avait rapidement parlé de son caractère de forge comme d’un don du ciel ou encore comme d’une aubaine pour les généraux, les hautes autorités, les empereurs en mal d’hommes fiables et froids. Personne ne l’imaginait capable de s’épancher… Tout son destin s’était joué, jusqu’à ce jour, sur cette dissimulation. Jeu de rôle et défense personnelle. C’est pourquoi, l’esprit confortablement aviné à cette table de la taverne de Forum Julii, sous ce ciel aux mouvements d’air mous, parmi les voix détachées de leurs émetteurs épars et agités, au milieu des abeilles nerveuses et des pistils parfumés, Salvinus fut pris d’une terrible envie de pleurer. Malgré le présage de la cigogne, il se raccrocha aux autres augures réconfortants. Seul Nepos grommelait, pris dans une « tempête de tête », comme il disait dans ces cas-là : cet homme qui ne s’émouvait jamais, principalement par ignorance, savait en revanche se saouler comme personne.
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