Mauvaise nouvelle

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Mauvaise nouvelleAvant d’avoir attaqué le troisième pichet, toutes les autres tables furent occupées. Un homme large et pauvre en taille apparut dans cette foule et s’installa à leurs côtés. Nepos le dévisagea d’un air d’abord neutre, puis plus intéressé, comme s’il avait entrevu dans ses traits rondouillards quelqu’un qu’il connaissait. Ils engagèrent la conversation avec une familiarité immédiate. Après quelques bons mots qui tirèrent une fois pour toutes Nepos de son glissement, ils découvrirent avec enjouement qu’ils avaient en effet certaines choses en commun. Tous deux auraient vécu dans un même pays du côté des poreuses frontières des Carpates, sur le Danube. Un quelque part assez indéfini pour charger la coïncidence de détails et la transformer en vérité invérifiable. Le vin aidant, ils situèrent l’endroit avec des précisions manifestes, mais finirent ensuite par déplacer des montagnes pour rester d’accord. Le nouveau compère de bavardage de Nepos, Rufus17, raconta son voyage. « Tu comprends, s’il n’y avait eu que le Danube pour me barrer la route ! Ma glace, il me fallait la vendre au nord, alors que les clients étaient le plus souvent au sud. Rausimodus, mon cousin, avec sa b***e de grossiers, m’a toujours empêché d’aller jusqu’aux comptoirs romains. Mais un jour, j’ai eu de la chance ! Une troupe de l’Empire est arrivée en armes. J’avais plein de glace dans ma charrette et ai tout offert aux hommes qui transpiraient dans leur cotte de fer, les pauvres ! Chance ou non – j’étais prêt à tout –, on m’a pris pour un espion et intégré dans une colonne de prisonniers. Ils m’ont maltraité. Puis, on m’a vendu à l’un des marchands qui suivaient l’armée pour racheter aux soldats ce qu’ils avaient pillé pendant leurs raids. L’homme qui m’avait acquis était calme et exigeant. Il avait besoin de bras pour l’aider à traverser le Danube avec ses chariots pleins de marchandises. Il disait être à court d’argent et devoir rentrer pour vendre ! J’ai été cédé au premier marché venu, à Diocletianopolis18 au nord de la Thrace. Mon nouveau maître était intéressé par l’acheminement et la vente de glace venant des hauts monts des Carpates. C’est que je suis Carpe ! Il m’a emmené ici, dans la Province, pour que je l’assiste. Les affaires ont rapidement été bonnes. Très bonnes. Nous étions seuls dans le coin à faire ce que nous faisions. Puis, un jour de pluie, mon bienfaiteur est mort. Alors, j’ai repris son commerce. Il m’avait tout légué : pas d’enfant ni de famille, tu comprends ? L’excellent homme m’avait adopté. J’étais riche. Je ne me déplace plus qu’en âne ! – C’est quoi le nom de ton village ? » Lors de ces incessantes navettes entre les montagnes blanches et le port aux eaux bleues, Rufus commercialisait des éclats suintants ou des cœurs de glace et laissait plus d’eau sur les dalles des voies que dans ses caissons bringuebalants. Puis ce petit Carpe, rond et gras, dont le premier aspect était franchement rude, épais et imbécile, ouvrit des yeux fragiles et parla avec émotion des gens qui avaient de la bonté dans la poitrine, mais aussi de ceux qui en avaient dans la tête. Son légataire, par exemple. Il n’avait pas vécu vieux, n’avait pas été méchant ni insensé, mais il était dur en toute chose, parce que toute chose est dure à comprendre, à apprivoiser, à ne pas laisser fuir ou se corrompre. Et cet homme lui avait appris que c’était dans la tête que se réglaient les choses dures, mais dans le cœur que s’opéraient les choix. Cette philosophie d’estaminet continuait de se développer sans interférer dans les errements de Salvinus, jusqu’au moment où l’homme posa sa main sur la table : Nepos, qui ne voyait sans doute plus grand-chose, remarqua cependant les deux bracelets de tissu rouge enserrant son poignet. « Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il. – Une question d’au-delà : ça me sauvera ! », clama l’autre fièrement. Salvinus tourna la tête sur laquelle était encore accroché un sourire égaré. Son regard croisa celui de Nepos. Le talisman du glacier était un fétiche chrétien. « Encore un ? Mais il en sort de partout ! », lâcha l’Éthiopien qui retrouvait d’un coup ses traits caustiques. Par un drôle de réflexe, Salvinus palpa le sac arrondi qu’il ne quittait jamais et tenait à sa ceinture quand il n’était pas à cheval. Il était bien là, tendu de ce qu’il contenait dans sa toile protectrice prudemment doublée. Un mauvais sentiment le saisit : n’était-il pas temps de repartir ? Rufus ne savait pas comment interpréter l’effet qu’il venait de produire et compléta, enthousiaste : « C’était la condition de mon héritage ! Devenir chrétien ! » Devant l’homme de Constantin, il raconta comment il avait compris, ensuite, combien les chrétiens étaient solidaires entre eux jusqu’au cœur même de Rome. Comment les femmes – même celles des empereurs ! – s’adonnaient à cette religion bénéfique pour tous : tous égaux devant l’Espoir ! Ça, c’est du nouveau ! Le gros homme ne tarissait plus. Comme illuminé, il demanda directement à Salvinus, outrepassant toutes les formalités et raccrochant les informations que venait de lui donner Nepos, s’il pouvait accompagner leur convoi jusqu’au mont Aurélien. Puisqu’ils allaient vers l’ouest ! « Avec tes cubes de glace qui pissent sous ton char ? Tu vas nous ralentir, mon gars, lança Nepos en se levant. – Non, je ne garderai que mon âne, rétorqua-t-il. – C’est que nous dormons ici, cette nuit et la prochaine aussi... – Tu vois ! Cela tombe bien : je dois laisser mon chargement après-demain matin très tôt, près d’Archos. Nous nous y retrouverions. D’ailleurs, je pars maintenant ! – Et pourquoi viendrais-tu faire trotter ton baudet si loin de tes chemins ? » Rufus, déjà debout, remercia Salvinus, totalement absent, et expliqua qu’il avait fait le vœu de se prosterner dans l’endroit – la grotte – où une sainte personne avait terminé sa vie et où sa précieuse dépouille avait sans doute été bien gardée. Enfin, s’ils passaient par là ou pas trop loin. « Un vœu est un vœu. Je l’exaucerai ! » Salvinus eut soudain froid dans le dos. Nepos pencha sa tête sombre au-dessus de la table avec un air dangereux. « Qui a vécu dans ta grotte ? – Une femme ! – Une sainte ? – Marie-Madeleine, pardieu ! Nous, les chrétiens, nous savons que nous ne pouvons nous mettre toutes les femmes à dos ! Cette sainte qui aimait le Christ a fui la Palestine avec d’autres, par la mer… Elle s’est retrouvée ici, dans la Province ! Il y a même ses os. » La tourmente de Salvinus commença à ce moment précis. Non que les mythes chrétiens l’intéressaient le moins du monde, car ces histoires insupportaient largement le païen qu’il était et, en ces temps courants, elles lui paraissaient de très mauvais goût. En revanche, cette nouvelle concernant la Magdaléenne menaçait directement sa mission, son avenir et même sa vie… 1 Cimiez-Nice. 2 Fréjus. 3 Relais routier sur les voies romaines. 4 Chine. 5 Arles. 6 Agentes in rebus, agents spéciaux de l’empereur ayant remplacé les frumentarii et les curiosi, dont la fonction était la surveillance politique, le contrôle du fonctionnement de l’administration et de l’application des lois. Voir J.-M. Carrié, A. Rousselle, L’Empire romain en mutation : des Sévères à Constantin, 192-337, Paris, Le Seuil, 1999. 7 Inflorescence de l’euphorbe, aux multiples fonctions médicales, utilisée pour parfumer les mets. 8 Sauce appréciée à Rome, parfois composée de farine de poisson en saumure, agrémentée d’épices. 9 Setúbal (Portugal). 10 La Moselle (Luxembourg et Allemagne). 11 Ancien nom, sans doute plus tardif, des Arcs-sur-Argens. 12 Marseille. 13 Ancien nom de Jérusalem. 14 Arlon. 15 Trophée d’Auguste à La Turbie, surplombant Portus Herculis Monoeci (Monaco). 16 Provence. 17 Le Roux. 18 Hissar (Bulgarie). MOINS 10 FragmentationL’homme actuel n’est pas aussi curieux qu’il le croit. […] Il lève les yeux au ciel pour ne pas voir où il met les pieds. Raymond Dumay
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