ParisIndifférents à la nervosité des scooters, à la vie trépidante des piétons et au mouvement incessant des voitures, des pigeons étaient pris par leur vie citadine parallèle. Les nuages épars passaient vite et bas. Le soleil appuyait les perspectives des rues, permettant aux arbres de balayer les façades distantes et les trottoirs d’une ombre impérieuse, çà et là. Il aveuglait certains automobilistes ou ricochait sur la Seine. Quelques amoureux s’embrassaient étourdiment sur les ponts ou avec plus d’application sur les quais. Paris ! L’eau coulait, bien pleine et terne, rapide, remontant en bourrelets vifs sur l’étrave des pilastres et des péniches amarrées. Des musiciens faisaient rugir leurs instruments sous l’arche d’un passage couvert. Rassemblés dans les bétaillères flottantes qui tournent sans cesse autour de l’île Saint-Louis et de l’île de la Cité, des touristes étaient assaillis d’explications historiques crachées par des haut-parleurs dont on entendait peu à peu faiblir la voix avant qu’un autre bateau s’approche à nouveau.
Les poubelles ramassées depuis longtemps, les travailleurs et les employés venus des banlieues étaient calés à leur tâche, à leur bureau ou devant des machines à café. Le corps de la ville avait pris sa vigueur et son ronflement quotidien. Un moteur qui tournait rondement. Et si personne ne s’en souciait, Paris comptait pourtant près de deux mille années d’existence.
Sans aucune corrélation pertinente, en ce jour quelconque, un homme naturellement blafard, rendu encore plus livide par la lumière de son écran d’ordinateur et une santé fragile, et généralement très appliqué à sa tâche professionnelle, fut distrait de ses habitudes.
Cet homme, nommé Simon, travaillait dans une société produisant toute sorte de « plates-formes » commerciales exploitables sur Internet. On le connaissait comme quelqu’un de taciturne. Très travailleur, mais taciturne.
***
Quand Simon pénétra dans Paris en même temps que tous les banlieusards, couvait en lui une subtile appréhension. Un genre de prémonition qui ne lui arrivait jamais. Il allait de toute évidence se passer quelque chose d’inédit.
Comme la veille, il avait bâillé en sortant du RER, traversé la salle des quais de la gare Saint-Lazare, était descendu dans le métro en louvoyant difficilement, comme tous les jours, entre les gens nerveux ou hagards. Pas perdus. Jeu de taquet. Spéculations souterraines. Derrière les fronts chargés et les visages fermés, rien ne perçait de ce qui pouvait être souffert ou joui.
On croit que tout le monde n’est personne. C’est sans doute le contraire. Les lieux publics ont aussi leurs mythes. Cet homme nonchalant, habillé comme les autres, une cravate au nœud épais autour de son cou maigre, arriva comme tous les matins au siège de sa société. Il monta automatiquement à son étage, alluma son ordinateur et parcourut la liste des tâches du jour. Tout était en fait déjà dans sa tête. Rien de bien important : une simple mais fastidieuse vérification d’un ancien ordinateur dont il devait faire remonter certaines données.
Simon lança le vieux programme de défragmentation du disque dur et se dirigea sans réfléchir vers la machine à café. Un écriteau déplorait une indisponibilité momentanée. Il revint comme un somnambule à son fauteuil. Il observa d’abord distraitement son écran où des lignes se formaient derrière un curseur butant sans cesse sur des éléments carrés vides ou pleins, comme dans un jeu. Il avait dans le nez une odeur de café qui pouvait dater de la veille. Comment fonctionner sans un café ? Simon porta peu à peu toute son attention sur l’évolution du curseur, comme s’il s’agissait d’un personnage de film : il avançait à un bon rythme, transformant ce qu’il percutait en un tableau uniforme de lignes ou de colonnes. Un monde binaire, se dit-il, comme s’il associait cette idée à de la poésie. Écran d’illusions.
Il connaissait par cœur ce programme qui n’avait rien d’une épopée ou d’une exaltante aventure, mais le manque de café eut un effet remarquable : en moins d’une demi-heure, sans opposer ni résistance ni question, Simon fut totalement obnubilé par ce jeu d’images. Une soudaine addiction mentale. Le parcours commandé et prévisible du curseur lui faisait sans cesse faire la navette entre le début de la ligne et le premier carré vide ou plein qu’il rencontrait. Ce déroulement répétitif et lancinant l’amena peu à peu à une sorte d’hypnose, au point de refuser, sans lever les yeux de son écran, le café qu’un collègue voisin était allé chercher à un autre étage. C’était incroyable pour deux raisons : jamais on ne lui avait proposé quoi que ce soit sans qu’il n’en ait exprimé le désir, et mieux, jamais il n’avait refusé quoi que ce soit qu’il eût reçu, par mégarde ou même par mauvaise intention. Simon était comme cela. Sans mauvaise pensée ni doute. Sans véritable nécessité ni possible dépendance.
Personne, dans son entourage professionnel, ne le connaissait véritablement bien. Depuis qu’il avait été engagé dans cette entreprise, il n’y courait d’opinion plus fouillée à son propos que celle qui le présentait comme un excellent professionnel, mais une âme pâle et trop souvent renfermée. Un employé parfait ! On n’osait pas penser à ce que pouvait être sa vie privée… Aucun de ses collaborateurs n’était parvenu à devenir son ami, ce qui semblait, finalement, arranger tout le monde. À côté de la griserie silencieuse que lui procurait le développement de ses programmes, il vivait, en marge de son écran, une vie sans relief. Il le savait et semblait s’en accommoder. S’il avait une foi, c’était clairement en l’informatique. Et de fait, ce jour-là, Simon était proprement devenu son écran. Ses doigts couraient sur le clavier pour intervenir parfois dans le déroulement de cette défragmentation virtuelle. Ses pieds bougeaient sous la table au rythme, sans doute, de l’activité de son cerveau, connecté avec le disque dur, la carte mère, les circuits imprimés.
Le lendemain, Simon relança le vieil ordinateur et observa avec la même obsession le même programme de défragmentation. Il avait oublié le reste.
Tandis que son regard restait bloqué sur le curseur, il se sentait aspiré, au-delà de l’écran, par une autre réalité. Tout ce qu’il percevait à ce moment était que cet acte de défragmentation faisait office d’un impitoyable passage du destin. Ce monde fini et élémentaire passait d’un état désordonné à un état ordonné. Du chaos à l’organique. Du rien au tout.
Ses plus proches collègues tentèrent toutes sortes de blagues de plus ou moins mauvais goût pour le distraire. L’un d’eux, goguenard, lança : « Ça percole ? »
Simon n’entendit rien, mais oui, ça percolait.
Son chef, finalement inquiet, le sollicita aussi sans obtenir de réponse. On hésitait. Le cas de Simon remplissait toute la pièce et personne ne se sentait plus en mesure de lui ordonner quoi que ce soit. La dérive était impressionnante. La folie épaisse.
À l’issue de cette première journée inédite, sa femme l’avait vu revenir à la maison avec inquiétude. Se sentait-il mal ? Qu’avait-il mangé ? Avait-il seulement mangé ? À tout hasard, elle déposa à son attention un tube de vitamines sur sa table de nuit. Simon se coucha aussitôt et n’ouvrit pas la bouche, ni pour manger ni pour parler, à peine pour ronfler. Après trois jours consécutifs de ce comportement déconcertant, Simon put enfin nommer ce qu’il entrevoyait : l’Absolu. L’infini d’un côté et de l’autre du curseur. On aurait dit que sa réflexion gondolait dangereusement. Une ivresse quantique. On l’entendit broyer des mots sourds et incompréhensibles. Les heures couraient et rien ne changeait. Personne n’osait encore intervenir directement. Tous cessèrent, à un moment ou un autre, de se moquer et de rire. Mutique, il ne bougea pas jusqu’au soir.
Celui qui avait, dans un premier temps, fait l’objet des meilleures blagues et de douces inquiétudes provoquait maintenant des silences et de la tristesse. Des ombres fuyantes l’observaient parfois en passant derrière les vitres du corridor. Pour une fois qu’il se passait quelque chose d’un peu décalé dans ce monde feutré, les gorges chauffaient sans se faire prier.
La nuit était tombée depuis longtemps. Les bureaux de l’autre côté de la rue avaient cessé leur activité les uns après les autres, un peu comme les cases vides puis pleines du jeu, une autre sorte de défragmentation. Le plateau s’était vidé de tout le personnel. Les bruits se raréfiaient. Depuis le matin, Simon n’avait fait que relancer le même programme, obsessionnellement et sans arrêt, allant jusqu’à recréer artificiellement des embûches virtuelles pour les travailler, encore et encore, lissant une réalité virtuelle accidentée, transformant un monde de carrés bigarrés en un univers de carrés uniformes. Son supérieur ne surgit que bien plus tard dans la salle. Il avait beaucoup pensé au moyen qu’il allait devoir utiliser pour évacuer son employé sans esclandre. « Il va falloir partir, Simon ! »
La voix, même un peu sèche, ne le fit pas réagir.
« Vous êtes en panne, mon vieux ? J’aimerais bien savoir ce que vous avez fichu depuis le début de la semaine ! Nous en reparlerons lundi, vous viendrez me voir avant de monter ici. Allons, soyez raisonnable ! C’est le week-end ! Votre femme vous attend et j’ai un dîner. »
Devant l’absence de réaction, le responsable commença à s’énerver.
« Vous me forcez la main, Simon. Levez-vous et rentrez. Il est 22 heures et votre femme va s’inquiéter. Nous allons l’appeler si vous voulez bien. »
Il forma un numéro récupéré dans son carnet des urgences. Pas de réponse. Noyé dans d’autres pensées, Simon restait immobile.
Son supérieur s’approcha de la prise d’alimentation électrique après que Simon, le regard toujours planté sur son écran, eut repoussé une main qui allait interrompre le programme. La prise fut arrachée d’un coup de pied. Une espèce de flash se produisit. Écran noir.
Après un moment passé dans une autre sorte d’hébétude, Simon se leva lentement, comme s’il redescendait d’une planète lointaine, le visage fermé. Le chef le regarda se lever en l’ignorant et sortir, ahuri.
La femme de ménage lui envoya un coup d’œil muet. Il traversa la moquette verte, la porte de verre dépoli s’ouvrant sur son passage, se refermant pour toujours.