Entre les ténèbresL’air frais ranima un peu Simon qui, pour la toute première fois de sa vie, accusa une vraie faim. Il s’approcha d’un kiosque du boulevard Saint-Michel. Il erra ensuite dans les rues animées, se brûlant les doigts avec l’emballage mou de son repas. Son téléphone portable était resté éteint au fond de sa poche. Un plafond uniforme ouvrait parfois une fenêtre sur le ciel, donnant l’impression un peu effrayante que l’univers était noir et comme astringent, aspirateur de chaleur humaine, mangeur de lumière.
Enfin décidé à rentrer chez lui, Simon se précipita dans la station de métro de l’île de la Cité qui s’étire, entre plaques et boulons, sous la Seine. Il se sentait un peu mal à l’aise au milieu d’une foule éparse principalement composée de touristes. Des gens s’alignaient sur le quai.
La rame arriva, s’immobilisa. On dégagea les portes qui s’ouvrirent comme sous pression. Et soudain un grand mouvement se fit : de toutes les portes déferlèrent des groupes de jeunes, le pantalon à mi-fesse, comme la mode l’exigeait. Le plus âgé ne semblait pas avoir plus de quinze ans. Les gamins sautillaient, grimaçaient, criaient, singeant de méchants loubards. Une fête improvisée ? Un carnaval ? Certains vitupérèrent, d’autres souriaient.
Avant que le métro ne redémarre, tous ces enfants avaient changé de wagon, se dispersant, poussant les passagers pour retrouver les marques inscrites à la craie par leurs copains. Les pieds une fois en place, chacun prenait une pose propre : mains dans les poches, sur la tête ou dans le dos, jambes jointes, croisées ou tendues… Une mise en scène apparemment dépourvue de sens. Un dernier visage était apparu par une porte sur le point de fermer et avait crié avec cœur : « Nibor du », ce à quoi tous ces petits hommes et femmes avaient répondu : « Tromé ! » de leur plus forte voix. La tête disparue, le tunnel avala toute la caravane dans un brouhaha où se mêlaient les déchirements de ferraille et les égosillements enthousiastes des garnements. On pouvait alors comprendre leur jeu : ne pas perdre l’équilibre, malgré les secousses toujours inattendues et parfois violentes du train cahotant sur ses rails, et malgré les postures intenables qu’ils s’imposaient.
Sur le quai, Simon restait perplexe dans la lumière pâle, posé sur l’une de ces banquettes obliques où il n’y a pas moyen de s’asseoir. Un adolescent bien habillé, découvrant que ses contemporains surfaient dans le métro, ne s’abstenait d’aucune exclamation émerveillée. Des vieux ronchonnaient, d’autres critiquaient durement, d’autres encore, pris au dépourvu, ne pensaient pas. Simon se dit rapidement que, pour un euro, le prix du ticket, ou un saut au-dessus des tourniquets, ces gosses avaient inventé un vrai sport de ville. Surfer dans le métro… il fallait y penser !
Sur un carton à deux pas de Simon siégeait un étrange personnage à l’air bougon. Son chien, pelé et indifférent à tout, était couché à ses pieds, la tête posée sur ses pattes avant croisées. Seuls ses yeux ou ses sourcils suivaient parfois les chaussures des passants. Le maître se grattait la barbe avec insistance. Soucis, tic ou poux ? On ne pouvait pas dire qu’il s’agissait là d’un clochard comme les autres ni de quelqu’un d’abandonné. Pas non plus d’un bourgeois original. Non, un homme sans âge ni origine. Il aurait pu sortir de n’importe où.
Lorsque les jeunes avaient jailli du métro, cet individu avait été aussi surpris que les autres. L’un d’eux lui avait d’ailleurs arraché son paquet froissé de cigarettes à moitié consumées, en hurlant « Nibor ! » Lancé à un autre, le butin rebondit sur le quai puis tomba entre les rails. Il grommela lourdement entre deux aboiements de son chien, puis se tut.
Simon eut l’impression d’être une sorte d’observateur exceptionnel, interpellé depuis si peu d’heures seulement par une humanité qu’il avait jusque-là ignorée. Cette ville abritait donc d’autres parcours que le sien. D’autres gens avec d’autres logiques. Maintenant, c’était une évidence. Rangé dans un sempiternel trench jaune, promenant une neutralité conventionnelle dans tous les coins de sa vie privée, familiale et professionnelle, comment aurait-il pu imaginer avoir accès à autre chose un jour ? Simon regarda ses chaussures mal entretenues, mais confortables, puis celles de cet homme, trouées. Certains cherchent des réponses universelles en plongeant dans de longues études, Simon entrevoyait de profondes considérations philosophiques grâce à des souliers. L’homme du carton parlait bas, mais avec des mots distincts. Rien ne semblait avoir un sens. Une autre langue ? Le vieux se leva comme s’il était tout rouillé, s’approcha et lui demanda du feu. Simon ne fumait pas et ne trouva rien d’autre à faire que montrer ses mains vides. L’homme se retourna en grognant puis héla une jeune fille. Elle tourna la tête et répondit qu’elle n’en avait pas non plus. Le vieux resta debout, interdit, avec son mégot éteint. Il se tut un long moment puis, terrible, annonça que si l’homme contemporain n’était plus capable de lui fournir une des choses les plus élémentaires du monde, le feu, c’est que tout partait à la dérive. Comment allait-il faire pour tenir un jour de plus ? Et il cracha sur les rails.
« Le Déluge n’a donc vraiment servi à rien ! Six mille ans à la poubelle !
– C’est qu’on attend la fin du monde », se lamenta un géant noir dont la tête chiffonnée avait surgi d’une couverture.
Ni Simon ni la jeune fille interpellée ne l’avaient vu arriver. Habillé n’importe comment, il sortit souriant de son couchage fané, comme un acteur de cinéma, en tendant à l’autre une allumette qu’il avait incendiée d’un geste en la grattant contre le muret.
« La dernière !...
– Moi, c’est Minervina. Du Québec ! », dit la jeune fille en tendant une main franche au géant noir avec soulagement.
Après avoir saisi l’allumette à la flamme vacillante, le vieux releva sans hâte son regard jusqu’au visage de la jeune fille. Après l’avoir dévisagée, il détourna la tête comme pour revenir à son absence. Mais il souffla entre deux jets de boucane : « En voilà un drôle de prénom pour cette époque, ma fille. »
Le chien grogna. Les gens s’en écartèrent. Non par peur de sa redoutable mâchoire, mais à cause de l’odeur.
« La fin du monde ? répéta-t-elle abasourdie. Vous pouvez dire Nina comme tout le monde. »
L’homme haussa encore une fois les épaules. Il tapa sur le museau de son chien.
« Lui, c’est Diogène, dit-il. Le deux cent cinquante-troisième, il a quatorze ans. »
Il se mit à fouiller sans succès apparent dans un sac plastique très fatigué.
« Au fond, mademoiselle, avoua-t-il, on s’en fout de la fin du monde. Vous savez, les dieux s’énervent un jour, jettent les hommes dans le chaos et on recommence… C’est ça le Déluge ! Il ne faut pas que l’homme se mêle des affaires du ciel. De toute façon, il sera recyclé comme tout le reste… »
La Québécoise immobile ne trouva rien à dire et rougit. La station se vidait. Ce discours était insolite. Elle pensa à un sage devenu fou.
Simon, resté seul à deux pas de là, dans cette station plus sombre que toutes les autres et qui retenait dans ses voûtes les mots volants, était lui aussi captivé par la conversation. Il laissa passer quelques rames l’oreille tendue. Aucun mot ne lui échappa, jusqu’au moment où la jeune femme, comme se surprenant à être en retard, s’élança vers la sortie. Elle lui adressa un rapide coup d’œil. Il aurait pu être vexé, mais il le prit pour une connivence : au fond, il sentit qu’il avait aussi un peu existé !
Les quais s’étaient vidés. Un nouveau train s’annonça : un souffle et un bruit sourd poussés dans l’obscurité. Simon s’y engouffra. Seul dans le wagon, plus serré que jamais dans son trench, il n’était une nouvelle fois plus personne.
La station blafarde disparut au bout du tunnel. Son avenir blafard resurgissait avec un naturel exaspérant.
MOINS 9
La sainte aux deux têtesIl n’y a jamais eu d’Adam. Tout a commencé par la foule.
Raymond Dumay