Le corps d’IshaRufus, le petit marchand de glace d’origine carpe, debout devant la table de Salvinus et Nepos, se sentait écrasé par leur soudain silence. Salvinus ouvrit la bouche longtemps avant que des mots n’en sortent : « Nous t’attendrons avec ton âne au relais postal d’Archos. Ne te mets pas en retard, cela te coûterait cher. »
Depuis le pied des montagnes du Ladakh, dont il était revenu si lentement, Salvinus n’avait secrètement redouté qu’une seule chose : la remise en question de ses certitudes. D’abord très anxieux, il s’était calmé à mesure que l’Extrême-Orient s’éloignait. La menace qui avait pesé sur sa mission s’était amenuisée, au point de pratiquement disparaître une fois passées les Dardanelles.
Mais Rufus le Carpe venait de lui apprendre une chose tout à fait contrariante.
Ce qu’il serrait contre lui, cette inestimable relique qu’il avait conservée dans ses fontes depuis plus d’un an, ne valait peut-être rien. Il avait protégé ce trésor de toutes sortes de convoitises, d’agressions et de dégradations. Deux têtes de Jésus auraient fait l’affaire, mais s’il existait une autre tête de Marie-Madeleine non loin de là, ce voyage téméraire n’aurait servi à rien. Oui-da, à appauvrir la cassette de son maître… et surtout à déclencher bientôt sa fureur.
Les circonstances très particulières de son ordre de mission lui revinrent à l’esprit avec un effet vibrant d’actualité : la veille du grand départ d’Arelate, deux ans auparavant, Lactance, précepteur de Crispus, fils de Constantin alors César, avait posé sa main sur l’épaule de Salvinus, alors qu’il laissait paisiblement s’écouler les clepsydres19 aux thermes. Hossius, son coreligionnaire, avec sa tête d’égyptien frottée par le sable, le soleil et la malice, était à ses côtés dans l’eau tiède de la piscine et le toisait doucement. Salvinus, ayant d’emblée réalisé qu’il n’était plus seul ni dans un ultime moment de loisir, pensa immédiatement qu’il ne manquait qu’Eusèbe pour compléter le clan de ces religieux retors. La mère de Constantin, Hélène, avait fait d’eux une sorte de cour très particulière. Salvinus commençait à bien les connaître. Réservé et poli, comme à son habitude, il salua cette inquiétante délégation d’hommes nus qui croisait la piscine à sa rencontre. Sans aucun doute au courant de son voyage et de sa mission en Orient, Lactance l’exhorta sans préambule à en rapporter la plus précieuse relique chrétienne déplaçable et intacte.
« Rien ne sert de chercher à déterrer Jésus ! Il est parti avec son enveloppe terrestre entière au Ciel », avait-il dit avec une grâce d’initié au milieu d’un vague remous d’eau.
Hossius, pendant cet entretien, garda ses yeux plissés sans qu’il soit possible de savoir s’il approuvait Lactance ou si l’activité oisive de tremper dans l’eau fumante lui convenait par-dessus tout. Ce fut lui qui sortit le premier. Lactance suivit en regardant par-dessus son épaule avec autorité. Une fois les deux hommes disparus, Salvinus appela un masseur numide qui lui permit d’oublier cet instant désagréable.
Le soir même, sollicité par Hélène, Salvinus s’attendait à tout. L’impératrice fut pourtant particulièrement affable et compléta :
« Entends bien. Tu laisseras en paix les apôtres que tu trouveras. Judas ne m’intéresse pas pour l’instant, comme tu peux l’imaginer. Cherche et rapporte-moi Marie-Madeleine ! Il n’y a pas de grands hommes sans une très grande femme derrière eux… Nous nous comprenons bien n’est-ce pas ? »
La mère de Constantin avait commandé une tête. Une seule.
Constantin, pourtant empereur et maître officiel de Salvinus, avait eu, quant à lui, un souci inverse. Ayant repris le poste de son père Constance Chlore, mort dans ses bras à Eburacum20, il siégeait dorénavant en tant que coempereur aux côtés de ses collègues joviens (descendants de Jupiter) Galère et Sévère, et de son jumeau herculéen (demi-dieu) Maximin Daïa, constituant à eux quatre la tête de l’Empire. Il s’inquiéta rapidement des collusions politiques de sa mère. Lactance et Eusèbe avaient précisément accompagné sa mère lors de sa fuite de Drepanum en Orient, non loin de Byzance, où elle avait été assignée à demeure en tant qu’otage politique lors de la dramatique passation de pouvoir qui eut lieu à Nicomédie21. Contre toute attente, l’empereur Dioclétien, qui avait décidé de démissionner après vingt ans de règne quasi absolu, avait remis les insignes du pouvoir à son poulain et gendre Galère et non, comme sa propre logique tétrarchique l’induisait, à Constance Chlore dont le rang lui assurait cette position.
Constantin, furieux que son père n’ait pas reçu la place de Dioclétien sortant qui aurait dû naturellement lui échoir, s’engagea dans une fuite épique et sanglante pour rejoindre son père en guerre en Bretagne22. De la capitale d’Orient à celle de la Gaule chevelue, combien y eut-il de chevaux dont il cassa les genoux pour qu’ils ne soient d’aucune utilité à ses poursuivants ? Un m******e.
Hélène, ayant déserté elle aussi sa captivité résidentielle au même moment avec sa proche garde chrétienne, arriva à Arelate par la mer et y élargit naturellement son cercle à l’évêque local, Marinus. Ce dernier lui présenta d’emblée Hossius l’Égyptien, ce puissant personnage venu d’Hispanie23 avec des visées conspiratrices.
Au goût du prince, il n’y avait qu’un seul vrai grief contre ces gens un peu trop sagaces : tous chrétiens ! À l’instar du mithraïsme dont les rites étaient réservés aux hommes, on pouvait comprendre que cette religion était en train de devenir une histoire de femmes ! Les communautés chrétiennes d’Orient étaient apparues depuis longtemps comme des ennemies de Rome. Sous les ordres de Dioclétien et de
Galère, Constantin n’avait-il d’ailleurs pas fait détruire des lieux de prière des chrétiens, réquisitionné leurs biens et leurs trésors, tué les plus récalcitrants d’entre eux ? Pourtant, comme les victimes aimaient à le dire, les persécutions avaient occasionné plus d’adhésions à la secte que de morts ou de lapsi24. Tenter d’éradiquer un ennemi lui donne souvent l’occasion d’alimenter plus encore sa propagande…
Du fait de sa mère, Constantin avait décidé de répondre plus finement que Dioclétien et Galère à la menace chrétienne. Il voulait en comprendre mieux les enjeux. Le bâton ne suffisait plus, il lui fallait des arguments. Consulté sur cette question, Salvinus, avait été plus loin : selon lui, il suffisait de trouver un levier utile pour décoller leur croyance de la réalité. Rien ne servait, contre ces chrétiens, de tuer ou de torturer. Il fallait prendre leur religion en défaut, fonder les termes d’un discours qui pourrait ramener à un bon sens élémentaire les princes, les officiers, les tribuns, les maîtres de latifundia25, mais aussi les petites gens, les esclaves, les intellectuels et, surtout, les femmes à la langue perfide. Cette religion de plus en plus répandue apparaissait comme une menace pour la cohésion et le fondement d’un empire déjà trop convoité par sa propre dérive : une maladie plus dangereuse que la peur des barbares !
« Mais ces femmes, soupirait Constantin…
– Heureusement qu’elles ne sont pas toutes comme ta mère ! lui répondit Salvinus.
– Mais, avec ma mère libre, elles deviendront toutes comme elle !
– Maître, le mithraïsme que nous, militaires, propageons dans l’Empire au gré des campagnes est une religion très similaire à ce christianisme de fanatiques, mais il exclut les femmes…
– Va donc inventer le contraire, lui laissa Constantin las.
– C’est peut-être cela qu’il nous faudra comprendre bientôt… »
Bien entendu, au-delà de la mission inofficielle de son maître, Salvinus avait reçu d’autres ordres tout aussi confidentiels. Il lui fallait, entre autres choses, convaincre ou soudoyer sur son chemin le plus de potentats locaux possibles afin de s’assurer de leur ralliement le jour où Constantin césar prendrait le poste d’Auguste Maximus à Rome, seul ou en collège.
Le jour du départ, Constantin avait une nouvelle fois fait appeler Salvinus qui, grâce à son statut exceptionnel, pouvait l’approcher sans être soumis aux interminables attentes protocolaires, notamment au nouveau rituel horripilant de l’adoratio26.
« Donne à ma mère ce qu’elle demande. Mais rapporte-moi, pour l’Empire, la preuve que le messie chrétien n’est rien d’autre qu’un gredin opportuniste. Crispus, mon propre fils, n’a déjà que son nom à la bouche ! Jésus ! »
Salvinus n’avait pas bougé.
« Je ne supporte plus ce désordre ! », s’était exclamé Constantin.
En outre, l’empereur lui avait commandé de rapporter une eau guérisseuse, des amulettes, des objets sacrés, le sommant de situer de façon précise sur une carte les thermes et sanctuaires où il pourrait entrer en cure. Constantin souffrait, en effet, d’une maladie qui affectait malheureusement sa peau et misérablement celle de son visage. Il guérirait un jour, dût-il disputer des territoires à d’immondes adversaires pour trouver la source magique !
« Sacrifie à Apollon dans toutes les terres que tu traverseras. Phébus reste le dieu de la justice et de l’harmonie : il me protégera. Va ! »
***
Salvinus avait ainsi entrepris ce long voyage qui l’avait mené jusqu’au Cachemire.
Pour y arriver, il avait bravé des intempéries et des voleurs, ouvert des détours diplomatiques interminables, tenu avec poigne ses propres hommes : le moindre risque avait été de s’être mouillé les épaules encore assis sur son cheval se débattant dans l’Euphrate, le Tigre et l’Indus.
Au bout de cette route, mené par de faibles indices, il avait pu accéder à un endroit sacré près de Srinagar. Là, lui avait-on annoncé, reposait sous une chape de roche un saint homme très vénéré. En effet, chez les bouddhistes et les hindous, seuls les sâdhus27 et les saints sont inhumés. Rendu sur le lieu sacré, Salvinus avait été autorisé, contre une belle somme, à pénétrer dans une tombe sombre et bien entretenue. Un sarcophage solitaire y reposait, tête au Couchant. Des empreintes de pieds étaient imprimées dans un plateau de terre cuite au Levant de la sépulture, entourées de signes gravés. Selon la coutume, ces marques étaient censées identifier le mort. Dans la forme des pieds se distinguaient des cicatrices centrales, des trous faits, sans le moindre doute, par des clous28. Un crucifié. Un Juif.
Les graffitis qu’il avait pu observer en Judée ou le long de l’Euphrate et qu’il retrouvait là, des poissons, des images géométriques et des sortes d’orantes29, confortaient Salvinus dans son jugement : celui qu’on appelait en ces lieux Isha ou Issa était sans aucun doute le messie que les Juifs avaient ordonné de pendre à Jérusalem. On pouvait d’ailleurs lire Yoshua30 sur la pierre qui avait été enlevée pour lui montrer les restes sacrés. Vieux de plusieurs siècles, les textes qu’on lui avait présentés mentionnaient, en langue araméenne – une langue que lisait Nepos –, la rencontre d’un roi et d’un homme qui se présentait comme étant « le fils de l’Homme », né d’une vierge, constructeur de palais et de temples et ayant accès à la « Vérité divine ».
Salvinus avait alors ressenti la joie profonde de celui qui touche au but et pris en compte la possibilité que le corps de Jésus soit là, tout en os, ressuscité ou non, mais assurément sans son enveloppe humaine. Quoi qu’il soit advenu de son âme, cette dépouille était probablement la preuve qu’il recherchait, seule capable d’ébranler toutes les vérités des chrétiens. S’il advenait jamais qu’il y eût d’autres tombes de Jésus ailleurs, cela servirait aussi ses propos ! Trouver une phalange du messie en faisait immédiatement un imposteur.
Et voilà que le squelette de Jésus gisait là, devant lui. Gigantesque abus de crédulité. Roi des menteurs… Jésus mort et reconnu décédé tuait la religion qui s’était structurée sur une parole qu’on lui avait prêtée et l’assurance de sa résurrection.
Une victoire philosophique et intellectuelle. Une victoire historique du raisonnement contre l’illogisme oriental qui mélangeait poésie, diktats irréversibles et espoirs inconsistants tandis que Rome et tout son avenir souffraient de sa protection divine.
***
Salvinus tenta de négocier l’achat du squelette complet ainsi que des reliques et des bas-reliefs attenants, mais, en dépit de la fortune qu’il s’apprêtait à débourser, la demande offusqua violemment les prêtres, qui s’agitèrent en manifestant de grands gestes menaçants, affectant de déchirer leur manteau de laine. On voulait le tuer. Mais l’immense Nepos l’aida à se tirer de ce mauvais pas en se plantant devant eux. Il sortit de la cassette dont il avait la garde de quoi payer amplement l’homme qui avait parlé plus fort que les autres. « Pour la visite ! » On les laissa filer non sans les insulter.
Dehors, ses hommes aussi se protégeaient, l’arme à la main. Nepos hurlait et grimaçait dès qu’on l’approchait. Salvinus sauta sur son cheval et tous s’en allèrent au galop. On les poursuivit à pied et à grands cris. Nepos hurlait. Les chevaux, excités par les éperons, emportaient les cavaliers dans un nuage de poussière. Négocier ou voler ? Salvinus étudiait déjà les plans envisageables, comme à son habitude, sourd à tout le reste.
Ce ne fut que beaucoup plus loin, près d’une ville où ils firent halte, que se profila la solution. Lorsque les Romains sautèrent de leur selle, un vieil homme aux cheveux longs, hirsutes et gris, sorti de nulle part, se présenta à Salvinus comme s’il l’avait attendu. L’autochtone, dans un mauvais grec, le força à s’asseoir au pied d’un grand arbre, où un serviteur presque nu leur offrit une infusion au goût astringent. L’homme bredouilla des mots qui avaient à voir avec le commerce et la rareté de certains biens.
Il commença par lui expliquer qu’il était le seul capable de le contenter. Salvinus, méfiant, l’écouta parler avec indifférence jusqu’au moment où il prononça le mot « relique ». Alerté, il entendit l’inconnu l’informer de sa propre mission et de tout ce qu’il venait de vivre à un galop de là.
« Ton roi a besoin d’une preuve. Tu es chargé de la lui rapporter. Question de vie ou de mort, n’est-ce pas ?
– Qui es-tu ? demanda Salvinus.
– Tu dois ramener un morceau du rabbin qui est enterré là, continua le sage.
– Comment sais-tu cela ?
– Attends-moi. Je reviendrai avec ce qu’il te faut. »
Après avoir vidé sa tasse, il se leva et s’éclipsa sans saluer.
Le maharajah local, informé de la présence d’étrangers, les fit inviter dans sa cité. Après une longue hésitation, Salvinus décida de s’en remettre à ces singuliers hasards. Il sursauta à la vue des éléphants. Lui et ses compagnons furent traités et reçus avec tous les égards correspondant à l’étiquette.
Le prince l’invita à chasser le tigre. Nepos n’était guère impressionné par les rois ou les gens du pays, pas plus que par les félins ou les pachydermes, faisant reculer les uns, rire les autres et agoniser les derniers quand on lui donna, de façon exceptionnelle, le droit à l’arme.
Salvinus était sans nouvelles du devin aux cheveux gris. Après sept journées passées essentiellement à s’ennuyer ou à consulter la bibliothèque du palais et à essayer de déchiffrer des recueils anciens, écrits sur toutes sortes de supports, Salvinus tomba sur un texte étonnant : une version d’un intérêt incontestable, appuyant la découverte de la sépulture de Srinagar. Son auteur était un autochtone, au vu de son usage de la langue grecque qui montrait qu’il n’avait jamais eu de contact direct avec la culture grecque vivante : mauvaises habitudes de langage, archaïsmes cultivés par une famille sans doute installée là depuis le passage d’Alexandre le Grand. Il convainquit le prince de lui vendre ce recueil de feuillets et l’emballa comme un premier trésor.
Un matin, tandis que Salvinus se décidait à bientôt lever le camp, le devin reparut. Il portait précautionneusement un petit ballot rond : faute d’avoir obtenu les os de Yoshua, il ramenait néanmoins « une pièce qui, déclara-t-il, contentera au moins un de tes jaloux commanditaires ». Par réelle curiosité, Salvinus se disposa à écouter celui qu’il tenait pour un espion ou un devin douteux. Indifférent aux soupçons du Romain, le vieil Indien déballa son paquet avec circonspection.
Un crâne !
« Ce n’est pas le Maître Isha. Mais tu ne seras pas déçu. C’est la personne la plus importante de toutes celles qui le suivirent : sa femme, Marie la Magdaléenne », articula-t-il en mauvais araméen.
Les coïncidences étaient trop énormes pour se poser plus de questions. Le sage indiqua que la femme avait été inhumée dans une sépulture adjacente à celle d’Isha. La tradition de cette région voulait que cette femme ait suivi son bien-aimé jusqu’à la mort de celui-ci. Le crâne était intact, gravé de signes et incrusté de pierreries et d’or. Un scalp couvrait encore presque toute la surface supérieure du front, retenu par des lacets de soie de couleurs vives.
« Que veux-tu contre ça ? », demanda Nepos.
Un ministre du maharajah intervint dans l’affaire et entreprit de négocier à la place du devin qui ne traitait jamais de commerce. L’intermédiaire à l’air un peu ahuri s’avéra être un négociateur redoutable. À moitié satisfait, Salvinus avait dû mettre le prix fort avant de pouvoir emporter la relique. Il obtint néanmoins, en plus du crâne de Marie la Magdaléenne et moyennant quelques autres jours d’attente, un moulage du plateau de terre cuite sur lequel étaient imprimées les marques des pieds percés de Jésus.
Entre-temps, les hommes s’étaient chargés d’autres souvenirs de ce « bout de monde ». Nepos, qui avait eu la charge d’acheter des tissus rares et des objets de toute sorte, reçut un cadeau des mains du prince, sans doute fasciné par ce n***e phénoménal : une arbalète de Sérique, qui tirait dix coups dans le temps d’une même respiration. Une pure merveille ! Se sentant désormais invincible, il l’arborait fièrement sur l’encolure de son cheval.