Macabre tête-à-tête

1642 Mots
Macabre tête-à-têteQuelques mois plus tard, engagé sur le chemin familier qui menait de Rome vers l’Espagne, Salvinus ruminait cet épisode et le rapprochait des révélations du marchand de glace carpe. Dix sépultures de Jésus auraient sans doute mieux fait son affaire que deux crânes de la Magdaléenne. Voilà qui allait dangereusement contrarier la mère de l’empereur qui la voulait unique et exclusivement à elle : on racontait dans les couloirs du palais que l’impératrice vénérait particulièrement cette antique prostituée. Certains d’ailleurs s’étranglaient pour taire ce qu’ils présumaient savoir de son passé, à l’époque où elle servait dans la taverne de son père sur la calme mer de Marmara... Ne pas se laisser troubler était pour Salvinus plus qu’une habitude, un réflexe professionnel. Qu’est-ce qu’un quelconque vendeur de glaçons pouvait savoir de ces choses ? Salvinus avait beau se répéter que tout cela tenait de la fumisterie, il percevait néanmoins que cette confidence ouvrait un grand abîme : tout ce qu’il avait cherché et trouvé était remis en question. Parti à la recherche d’une solution lointaine, il tremblait de ne la découvrir véritablement que tout près de son point de départ. Que n’avait-il eu vent de cette information plus tôt ? Cela lui aurait épargné des milles et des milles, des défis, des frayeurs et des risques inimaginables. Combien revenaient indemnes de ce genre de périple ? Serait-il revenu pour rien ? Ce n’était pourtant pas là son sentiment le plus profond : il aurait préféré ne pas avoir dû quitter son pays natal. « La tête de ta Marie, c’est comme la queue des lézards : on la détache et elle repousse ! » Le regard noir de Salvinus coupa court à la légèreté du propos de Nepos. Pour la première fois depuis trente-huit mois, son maître généralement si placide et sûr de lui trahissait une angoisse. Il s’était lourdement allongé sur la paillasse mitée de la poste impériale à laquelle il avait droit grâce à son ordre de mission. Le « négociant » personnel de l’empereur avait retrouvé un statut officiel depuis qu’il avait passé les Alpes. Salvinus n’avait pas le choix : cette affaire de relique était trop importante pour laisser subsister un doute. Depuis la première gorgée de vin tirée du cratère, tout avait changé. La vie d’un homme ne vaut après tout pas plus que celle d’un ver de terre. Bien qu’un ver ait autant de vies que de segments. Deux jours plus tard, Salvinus entra dans le cubiculum de la mansio31 qu’on lui avait réservé. La chambre sentait le ronflement épais de ses précédents locataires. Nepos, courant derrière lui, l’informa que l’homme de Forum Julii venait d’arriver sur son âne. Salvinus s’assit sans joie sur son lit de bois. « Maître, tu pourrais broyer un des deux crânes et le tour est joué. De toute façon, il n’y a plus personne dedans pour parler ! On ferait dormir le marchand carpe à côté des miettes », avait soufflé Nepos avec un sourire carnassier. Salvinus haussa les épaules. Et en effet, Rufus le Carpe était bien là, plus en chair qu’en os, prêt à raconter une nouvelle fois sa vie, à faire état de ses convictions, à distiller la peur de la mort, pour vendre ensuite un certificat pour une vie de bonheur perpétuel dans l’au-delà. « Avec le même corps ! », s’esclaffait-il en se palpant la panse. Salvinus ne dormit pas. Dès le petit matin, à peine assis sur son âne gris aux oreilles cassées, le Carpe, qui invoquait sans cesse le nom de son Dieu, ne tarit plus. On l’entendait sans doute jusque sur la côte atlantique faire l’article des apôtres mirobolants et de la volée de saints qu’avait produits cette époque exceptionnelle qui avait connu successivement les répressions des empereurs Dèce, Dioclétien, puis Galère. Il récitait toute une histoire. Depuis qu’il les avait rejoints, Nepos ne pouvait plus supporter le Carpe. Salvinus, quant à lui, s’appliquait à revenir à son rôle de grand seigneur hermétique et semblait effectivement ne pas entendre chacun des mots qui précipitaient sa déconfiture personnelle et peut-être celle du monde civilisé. Les nuages avaient évolué depuis l’aube, bas comme des ventres, avalant les crêtes en cohortes serrées. Le soir venu, Salvinus se prit à marmonner à voix basse, l’air ténébreux, chargeant de reproches les murs qui l’enfermaient aussi bien que les hommes qui dormaient, confiants, de l’autre côté. Nepos vint le voir à plusieurs reprises, tentant, sans vraiment comprendre, de le rasséréner. Il usa tour à tour de bons mots de militaire, d’incantations de serviteur, de grimaces, mais rien n’y faisait. Salvinus était tourmenté. Son front était comme barré par des dunes de peau au-dessus de ses yeux mi-clos. L’homme était grave. Si quitter la vie, cette vie humaine contraignante et le plus souvent humiliante, ne l’angoissait pas particulièrement, ce qui se passait au-delà du trépas le terrorisait. Mourir peut être un acte vertueux. Mais le prestige d’un agent secret pouvait vite se perdre. Or il sentait que sa mission était d’une telle importance pour le monde que le fait d’échouer le déclasserait immédiatement aux yeux des dieux. Il ne serait plus qu’un mauvais instrument, une défaillance, une erreur dans la machine sacrée. Mourir juste lui donnait droit à une place dans les coulisses de l’éternité. Mourir déchu le condamnait à une perpétuité errante. Disparaître sans laisser de trace, voilà ce qui l’horrifiait. Salvinus découvrait avec effroi qu’il risquait d’être damné par son mentor. Une sorte de damnatio memoriae32 subalterne, puisque ce « privilège » n’était attribué qu’aux princes. On effacerait tout de lui jusqu’à son nom et ses souvenirs. Il ne mourrait jamais. Il n’aurait pas le droit de s’en remettre aux fossoyeurs ni à ceux qui entretiennent les laraires33, garants de la solidarité humaine et de la paix de l’âme. Il errerait pour toujours. Le malheureux Salvinus, qui avait fidèlement travaillé pour les deux plus hautes autorités occidentales de l’Empire romain, avait pensé rapporter à la première, avec cette relique sacrée commandée par la seconde, la preuve attendue de l’incohérence du dogme chrétien. Oui, mais Hélène disposerait du même coup d’un nouveau pion dans sa religion d’adoption : une femme un peu comme elle, au passé trouble, mais à l’honneur finalement restitué par le représentant de Dieu lui-même. Salvinus n’avait aucun doute sur son ambition. Lorsque Constantin prendrait le titre d’Auguste, divin empereur par excellence, elle lui arracherait le titre d’Augusta… Les chrétiens en tireraient d’un coup toute la légitimité possible. Les guerres qui s’ensuivraient entre le fils et la mère ne concerneraient plus Salvinus. Constantin forcerait Lactance à rétracter ses terribles griffes. Ce serait à lui de raisonner sa mère vindicative. Salvinus avait eu à prouver que Jésus n’était pas mort pendu sur le mont des Oliviers en Palestine. Le texte grec acheté au maharajah et la réplique de terracotta provenant du tombeau confirmaient cette version : Jésus était mort de vieillesse et de sagesse en Inde. Ensuite, tout Fils de Dieu qu’il était selon les rapporteurs bien intentionnés, Yoshua, le Christ juif, le Messie chrétien, n’avait pas, contrairement à la profonde conviction de Lactance, emporté ses os à la droite de son père : ceux-ci gisaient en bon ordre dans un caisson d’albâtre très bien gardé et estampillé à son nom. L’homme pouvait être déifié à l’instar d’empereurs comme Auguste ou Dioclétien, que l’on vénérait comme descendants de divinités : Jésus n’était pas sorti de la cuisse de Zeus, de Jupiter ou de Dieu, et ne reviendrait pas de sitôt sauver l’humanité en impatience de rédemption. Sa trouvaille dévoilait le leurre de la Parousie34. Salvinus, qui se savait être l’unique témoin qualifié de toute cette affaire, avait confiance en Constantin. Celui-ci apprécierait ses conseils. Il punirait violemment les militaires chrétiens qui refusaient de se battre comme les Juifs, les jours de sabbat, sermonnerait les femmes de la famille impériale qui cherchaient à influencer la naïve conscience de leurs rejetons et réduirait à l’esclavage tous les marchands de glace de l’Empire portant des bracelets colorés. Salvinus ne pouvait ignorer la possibilité qu’Hélène réagisse violemment. Ce qu’il rapportait nourrirait donc deux feux opposés, estimait-il. Deux certitudes ennemies. Son zèle et sa double loyauté risquaient de lui coûter cher. « Mais ta responsabilité n’est pas en cause ! », lui rétorquait Nepos. Salvinus ne répondait jamais. Il redevenait parfois dramatiquement lui-même et cette ridicule envie de pleurer le harcelait. À ce stade, Salvinus ne souhaitait au fond qu’une seule chose : revoir sa vaste et rude forêt d’Ardenne, les esprits qui la hantent et ses parents trévires. L’accès à sa chambre fut interdit à Nepos le soir même. Le maître ouvrit un codex de Celse35 qu’il avait trouvé à Damas, intitulé Contre les chrétiens. Il le lut une nouvelle fois en silence, apaisé par le bon sens qu’il y trouva. *** Au petit matin, le lendemain, alors que l’air était gonflé du même éclat de vie et que l’escorte de Salvinus reprenait comme d’habitude sa route, quelque chose avait irrémédiablement changé. L’employé de service continuait à vanter, à l’approche des relais de poste et des villages, les braies de soie et les chemises qui remplaceraient les toges aux nœuds compliqués et aux fibules souvent ostentatoires et hors de prix. Cette campagne du vêtement à manche lançait à son insu l’idée que la nudité est un suppôt de la perversion et que l’habit promeut la vertu. En d’autres termes, elle inventait la pudeur, l’apparente laideur naturelle de l’homme qui pouvait désormais commencer à devenir réelle se cristallisant dans la honte du corps découvert. Qui pouvait se douter que les chrétiens eux-mêmes allaient récupérer cette idée pour critiquer la tradition romaine ? Salvinus lui-même, qui avait pris soin d’être discret et avait eu l’idée de cette diversion, était loin de penser qu’en agissant ainsi, il enclenchait une révolution. Un esclave qui s’était redressé, distrait de son travail de paveur de route, attrapa un vêtement : Salvinus fit mollement le geste de le lui laisser. Cette providence devait marquer le monde. Un chargement entier de vêtements avait déjà été ainsi prodigué, depuis qu’il avait commencé sa distribution. On le remerciait avec effusion, ce qu’il acceptait avec une parfaite indifférence et un regard blasé. Peu lui importait désormais qui allait remplir les manches, les jambes et les cols de ces vêtements rapportés de Ta’Tzin. Qui savait d’ailleurs où se trouvait ce pays dont les habitants, parfois blonds aux yeux verts et aux pieds démesurés, se targuent de former l’Empire du Centre ? À ce qu’on lui avait raconté, on ne croisait chez les Sères personne sans vêtement. Tout le monde était habillé. Les esclaves eux-mêmes n’étaient ni embarrassés par une nudité impudique ni par d’impossibles drapés entravant leurs mouvements. Et c’était ce qui allait peu à peu changer autour de la mer du Centre36, ce bassin sacré dont les Sères ne disposeront jamais !
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