La folle

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La folleDeux jours plus tard, alors qu’une nouvelle fois il n’avait pu fermer l’œil de la nuit et que la lumière du jour accusait son teint verdâtre, Salvinus ordonna, d’une humeur piquante, d’avancer au pas double. Son cortège le suivait, cavaliers et animaux de bât. Le Carpe sautillait sur son âne aux oreilles en équerre et l’esclave distributeur de vêtements courait à présent à l’arrière des chariots avec le seul objectif de ne pas se faire distancer par la caravane. Sur les routes pavées des vallées et des défilés, la troupe évoluait à une allure à peine prudente. Ses quinze cavaliers en armes ouvraient la route, forçant les bonnes gens à s’écarter avec leur charge, les pressant vers les bas-côtés pour laisser passer Salvinus… Le convoi fut bientôt freiné dans les ornières molles des plaines : il s’était mis à pleuvoir. Un vent provenant de Ligurie et peut-être d’Étrurie ou d’Illyrie, rentrait dans les terres et mouillait même le dessous des feuilles. À la fin de cette journée au pas forcé, alors que les nuages continuaient leur chemin vers l’ouest, Salvinus convia le Carpe et Nepos à sa table. La température était plus fraîche. Lucus37 était une bourgade calme, surplombée par un oppidum et son petit temple, donnant sur une large plaine enserrée par des massifs boisés. La voie Aurélienne s’enfonçait déjà dans les collines, après avoir sauté des rivières vivaces et passé quelques gués fangeux. Une voie ralliant Telo Martius38 tirait vers la gauche en direction de la mer, empruntant une longue vallée bouchée par la brume. Salvinus, plus sombre que d’habitude, interrogea Rufus sur la localisation exacte du sanctuaire. Le Carpe ne se fit pas prier pour expliquer ce qu’il savait. Pas grand-chose en fait. On lui avait confié qu’il existait deux lieux saints : l’un39 où se trouvaient des souvenirs précieux de la vie de Marie de Magdala, et l’autre40, une grotte nettement moins accessible, plus loin vers Massalia, où, d’après son ancien maître, gisait toujours le corps de la sainte. Il n’était pas encore très tard. Les écuries abritaient hommes et chevaux détrempés. Les animaux mangeaient, l’œil vide, les hommes traînaient ou jouaient sans enthousiasme. Salvinus ordonna à Nepos de choisir deux des chevaux les moins fatigués et de se rendre sur-le-champ au sommet de la première montagne que le Carpe avait indiquée en montrant un nuage, après avoir consulté un plan chiffonné. « Reviens avant le matin », ajouta-t-il. Rufus, qui avait assisté à la conversation, ne comprenait rien à cette soudaine décision. Peu rassuré, il suivit néanmoins docilement le grand Noir : cette pieuse visite était bien entendu à son programme depuis le départ. Perché cette fois sur un cheval, un colosse deux fois plus grand que son baudet, Rufus pâlit. Nepos lui cria de se servir de ses jambes pour garder l’équilibre, en envoyant un coup de cravache sur la croupe de son animal. Le Carpe lâcha les rênes et s’agrippa à la selle. Bientôt les deux cavaliers disparaissaient sous une pluie froide que seules quelques vaches faisaient mine d’ignorer. Salvinus, de son côté, ne percevait plus rien avec clarté. Tout lui paraissait indécis, improbable et finalement triste. Les oiseaux dont il interrogeait sans cesse le vol avaient l’aile molle, le cri indéfini. Leur course transversale dans les brumes ou la pluie perforante paraissait ne rien signifier. Aussi, une fois seul, s’assit-il près d’un feu où il abandonna son regard : ses vêtements fumaient et son visage rougissait doucement. Il ne se releva de sa prostration qu’à l’annonce du dîner. Il était comme cuit sur une face, mais un frisson lui collait au dos. Il mangea sans intérêt puis attendit jusqu’à près de minuit. Enfin décidé à aller dormir, il se leva, passa la porte de la salle commune et trouva Nepos qui venait juste d’arriver, trempé, puant la bête et le cuir surchauffé. Une odeur diablement agréable, pensa Salvinus, qui ne fit aucun commentaire : « Alors ? Où se trouve le Carpe ? s’enquit-il. – Bien gardé, Salvinus ! Sous le col de son âne. Il s’est endormi sans enlever ses bottes ni laver ses fesses recuites… Il faut dire que son cheval a gardé les oreilles couchées pendant tout le trajet. Ils ont tous les deux détesté notre balade. » La montée avait été longue. Ils avaient bien trouvé un vieux sanctuaire ligure. « Il était défendu par une druidesse, un genre de sorcière déplumée. » D’après Nepos, rien n’annonçait clairement le passage d’une sainte. Cette femme-là, avec son air diabolique, avait commencé par ignorer les questions, puis avait profité de la peur grimpante du Carpe qui lui donnait une belle prise. « Ce poltron parlait dans sa langue barbare, bouche fermée. J’ai bien compris qu’il voulait filer... J’ai dû le retenir par la force. La femme n’avait pas tes manières, maître. Elle était vêtue de peu, on voyait son corps de vieille, sale et puant le rat. Sa voix sortait comme de la gorge d’un monstre conçu par les démons pour tenir les gens à distance. Je te jure ! On aurait dit qu’elle avait avalé un genou grinçant ! » Nepos, en verve, raconta qu’elle s’était mise à lancer des anathèmes effrayants et des formules empoisonnées. « Je n’y comprenais rien. Parole d’Ardennais ! Tu me connais, Salvinus, je n’aime pas toucher ce genre de pèlerine : on ne sait jamais. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de l’attraper par les cheveux et quand je te dis qu’elle était sale, ce n’était pas peu dire ! Ses cheveux se détachaient dans mes doigts, comme la queue de mille orvets. Alors, dégoûté, je l’ai écartée de mon chemin, comme ça ! » Il mima son pauvre geste en s’en prenant à un coussin de soie moiré. « Et je te dis que je n’aurais jamais fait ça si je ne l’avais vue baver jaune et vert. Pauvre femme ! Elle est tombée comme un sac et s’est simplement mise à pleurer. Comme n’importe quelle vieille qui se fait mal. J’ai eu honte, Salvinus. J’aurais tué celui qui aurait bousculé ma mère de cette manière… Cette ignoble méduse sentait trop mauvais pour être une vraie perfide. J’ai réalisé après, tu comprends ? » La prêtresse avait versé des larmes de femme perdue, bredouillant des choses indistinctes, puis elle avait répété dans une plainte continue que sa vie n’appartenait qu’à son Dieu. Nepos, très ennuyé par sa propre brutalité, s’était limité à poser quelques questions qui amenèrent des réponses claires : Nymphe41, la servante d’une sainte chrétienne de jadis avait effectivement fini ses jours dans ce vétuste temple de planches et de branches. Les trésors du lieu étaient une statuette de bois sculptée des mains de la Magdaléenne et un souvenir de Jésus, son époux. « Rien trouvé… » Laissée à elle-même, dans la misère et l’absence d’explications des mystères qu’elle protégeait, la simplette avait pour devoir de surveiller la sépulture de Nymphe dont les os reposaient vraisemblablement non loin de là, sous une mince couche de terre. Elle faisait de son mieux, usant de tous ses sortilèges. Jusqu’à ce jour, personne n’avait osé « casser les cercles », comme elle disait. La peur de sa folie avait maintenu l’équilibre. Qu’allait-elle devenir, maintenant que son jeu était dévoilé ? La femme pleura de toute sa laideur. De toute sa vieillesse. Nepos, essayant de s’excuser, l’engagea à continuer son travail sans entrave et lui rendit comme il pouvait les cheveux qui lui collaient encore aux doigts. « Prends-toi un endroit propice, Rufus, et sacrifie à Nymphe et à Marie ! Tu embrasseras aussi la sorcière. » Le sanglier avait décidé de respecter les devoirs sacrés. Il laissa quelques baumes personnels à la vieille. « Puis nous sommes partis. Mais il y a un petit problème, termina Nepos. Le marchand, m’ayant vu traiter une chrétienne de la sorte, croit maintenant qu’on va le tuer parce qu’il est chrétien lui aussi. M’est d’avis qu’il prévoyait de nous quitter pendant la nuit. Alors, avant de venir te retrouver, je l’ai enchaîné dans l’écurie. Il faudra le surveiller. – Bien. Maintenant, va dormir, commanda Salvinus. Demain sera une autre journée pénible. Lever à la première heure. On accélérera encore l’allure. »
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