IX
Le début du filmAssis à l’arrière du Range Rover, éclairé par la lumière de courtoisie, Craig Lewis déchiffrait l’agenda téléphonique de feu Eber Farrell.
Will conduisait avec prudence au milieu d’un flot de coups de freins et d’appels de phares. Chaque rond-point de la rocade ceinturant la ville était un véritable parcours du combattant. À côté de lui, Mat évitait de regarder dans le rétroviseur et se donnait une contenance en changeant toutes les quinze secondes de station de radio selon une logique difficile à cerner. Le tout chargeait l’habitacle d’une ambiance fleurant bon la proximité d’une engueulade.
Lewis referma le carnet en conservant l’index entre deux pages. Will, qui le surveillait du coin de l’œil, tenta une diversion.
— J’ai apprécié que vous nous fassiez passer pour vos frères, dit-il en forçant un sourire. Je crois que l’idée est à…
— C’était une connerie ! Le vieux a senti le coup et s’est refermé comme une huître. Dis-moi, je m’adresse à toi parce que je considère que la connerie de ton frère est contagieuse : pourquoi avoir buté le voisin d’Eva North ?
— Il nous avait repérés, risqua Mat en se tassant sur son siège.
— Ferme ta gueule, imbécile, et coupe cette radio ! Je parle à ton frère. Donc ? J’attends une explication agrémentée d’au moins une raison valable.
— Il a raison, le gars nous avait repérés et…
— Admettons, coupa Lewis en levant la main. Rappelle-moi quelles étaient les consignes ?
— De vous prévenir si quelqu’un…
— Bien ! On avance ! Et ni toi ni ton connard de frangin n’avez percuté en voyant le type à la fenêtre, ni en lisant son nom sur sa boîte aux lettres ?
— Je ne vois pas le problème, osa Will.
— Moi, si ! trancha Lewis. Walsh était un ancien infiltré appartenant à une section de l’UVF, donc un de nos amis. Sa disparition risque de ramener à la surface des dossiers que certaines personnes ont eu un mal infini à refermer. Tu vois le problème ?
Will Sharps accusa le coup mais, plutôt que de bafouiller une vague excuse, haussa les épaules.
— Je persiste à penser que ce n’est pas un problème. Vous nous payez pour récupérer un bouquin et vous insistez pour qu’on zigouille sa propriétaire. L’important, c’était donc le bouquin, pas le voisin, qu’il soit de l’UVF, de la LVF20 ou de je ne sais quoi encore. Et si, par le plus grand des hasards, ces abrutis de la Garda arrivent à prouver que la mort n’est pas accidentelle, ça ouvrira une fausse piste qui permettra de gagner du temps.
— Parce que tu les crois assez cons pour ne pas trouver bizarre que deux personnes meurent d’une crise cardiaque, le même jour, à la même heure dans le même lotissement et, qui plus est, dans deux maisons voisines ? Je vais te dire comment les choses vont se passer, surtout après le coup de boule accidentel de l’autre imbécile : vous prenez votre fric et vous disparaissez pendant quelques semaines, le temps que le soufflé retombe. Je vous contacterai si besoin.
— Puis-je risquer une question ? tenta Will.
— Vas-y.
— Pourquoi ce livre, qui nous autorise à trucider la moitié de la planète, est-il si important ?
Lewis sourit et replongea son attention dans le répertoire téléphonique.
— Tu comptes les billets dans l’enveloppe qui se trouve dans le vide-poches, tu multiplies le nombre par trois et tu la fermes. Ça te va comme réponse ?
— Ça me va.
— C’est bien.
Au lieu de reprendre sa consultation des contacts du druide, Lewis focalisa ses pensées sur l’attitude et les remarques du moins idiot des deux frères Sharps. Une évidence lui traversa l’esprit. Pourquoi ne pas se servir de la mort de Walsh pour attiser les braises d’anciens conflits tout en brouillant les pistes ? Depuis plus d’une décennie, les politiciens avaient calmé les plus ardents partisans de la lutte armée. Ne subsistaient, dans les deux camps, que des îlots d’irréductibles devenus soit alcooliques, soit de vulgaires truands. Liam Walsh avait réussi à s’extraire de cette fange mais son passé l’avait rattrapé au bout de l’impasse de Thornberry.
Aujourd’hui, les bombes n’étaient plus un moyen d’intimidation et les Irlandais, dans leur immense majorité, refusaient la violence. Avant, chaque groupe armé était décrit comme celui des soldats de la liberté. Le fric coulait à flots. Mais les politicards avaient décidé de laver plus blanc que blanc et fermé les vannes. La disparition malencontreuse du voisin d’Eva North les rouvrirait à condition de ne pas être la seule. Qui après lui… ? Un ex-unioniste ou loyaliste de toute évidence. Personne n’imaginerait un coup foireux fomenté de l’intérieur. Et si ça ne s’enflammait toujours pas ? Quel bois mort jeter au feu ?
— J’ai bien réfléchi. Vous logerez au manoir. Je pense avoir besoin de vos services, ajouta Lewis en composant un numéro sur son mobile. Will, tu expliqueras tout ça à ton frère ; j’ai l’impression qu’il a raté le début du film.
20 Loyalist Volunteer Force : groupe paramilitaire loyaliste d’Irlande du Nord. Issu d’une scission de l’UVF en 1996. Son leader, emprisonné à Maze, fut abattu par 3 membres de l’Armée Irlandaise de Libération Nationale.