VIII – Lui sauver la vie

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VIII Lui sauver la vieCe lundi avait été un mauvais lundi. Les questions d’intendance concernant la préparation de la conférence l’avaient opposé une nouvelle fois à cette bourrique de Miss Jenning. Pourquoi cette bougresse cherchait-elle toujours à le contrarier ? On s’en fichait de savoir si les toasts étaient au jambon-fromage ou au thon-tomate ! Inextricable ! Eber Farrell préféra ne plus ergoter sur l’entêtement de la diablesse et se réconforta en s’appuyant sur la main courante de la barrière surplombant le Corrib. Un à un, il éluda les désagréments qui le perturbaient et s’apaisa l’âme en se concentrant sur les reflets de l’eau. Tout disparut ; ne subsista que l’absence d’Eva. Pourquoi n’avait-elle pas appelé ? Pourquoi ne répondait-elle pas ? Son intervention, en tant que spécialiste des questions d’occultisme, devait s’intercaler avec la sienne, pour relancer les débats. Son absence avait autorisé miss Jenning à jouer les empêcheuses de tourner en rond en limitant ses immixtions dans le face-à-face et il s’était interposé, au point de remettre en cause sa participation au forum. Le clocher de Saint-Nicholas carillonna les 20 heures, proposant aux gens sérieux de rentrer chez eux. Dans sa poche, son mobile vibra. Pestant contre l’intrusion, Farrell se saisit néanmoins de l’appareil. « Un nouveau message. » Après plusieurs manipulations infructueuses, sanctionnées de « quelle connerie ce truc », il parvint à ouvrir sa boîte de réception : « Chez Mannion’s, avant le coup du soir ! » Suivaient deux photos. Sur la première, Culan Sparfel levait une pinte à sa santé. Sur la seconde, un troupeau de moutons dessinait sur la Sky Road18 une esse cotonneuse et tranquille. Farrell referma son portable. Son esprit s’égara sur les falaises longeant le bras de mer vers l’entrée du port de Clifden. « An Clochán », murmura-t-il. Cette terre du Connemara avait été pour les hommes une punition avant de devenir leur refuge. Le temps défila à rebours et se cala au mois de mai d’une année lointaine. À cette époque, Farrell officiait dans un local proche de la cathédrale de Galway. Depuis le début des années soixante-dix, il enseignait la langue gaélique et des rudiments de la culture celtique à de jeunes incultes indécrottables. En parcourant, une fin d’après-midi, l’allée qui menait vers Waterside, il avait découvert un gamin assis sur un banc, occupé à jeter du pain aux canards. Enfermé dans son uniforme scolaire l’enfant rêvassait, hypnotisé par les colverts, et ressemblait à s’y méprendre à un écolier en overdose de solitude. En le voyant arriver, l’enfant avait souri et s’était décalé pour lui offrir une place. « Vous êtes le druide ? Vous avez du pain ? C’est quoi un druide ? Vous avez quel âge ? » La discussion avait débuté par cette ratatouille de questions au milieu desquelles Farrell n’était pas parvenu à en placer une. Jour après jour, toujours sur le même banc, ils avaient appris à se connaître. Sans être un rebelle, Culan appartenait au clan des écorchés vifs. Élevé à la va-vite, il s’était forgé ses propres points de vue à grands coups de raccourcis. Entre eux, au fil des jours, une certaine complicité s’était installée. C’était Culan qui décidait des sujets abordés et bien souvent la discussion tournait autour des guerres entre les différents peuples d’Irlande. Aucun thème n’était éludé, les Fomoires, les Partholoniens, les Nemediens, les batailles entre les Fir Bolg et les Tuatha Dé Danann. Les années défilèrent. Un jour d’octobre 1988, le drame. Ils étaient ce jour-là toujours à ergoter sur les mêmes sujets, lorsqu’un agent de la Garda s’était présenté. L’homme, aussi pâle qu’un cierge d’église, leur avait annoncé, d’une voix monocorde, la mort des parents de Culan dans un accident, sur la route de la côte. Un coup de klaxon ramena Farrell sur terre alors qu’il traversait l’avenue Saint Vincent devant le couvent de la Miséricorde. Le druide présenta ses excuses au conducteur et accéléra le pas pour rejoindre ses appartements, à côté du square de Courthouse. Avant cela, comme à son habitude, il s’accorda un détour par Waterside et s’assit sur le banc de sa première rencontre avec Culan Sparfel. En face, les lumières de Fishery Cottage19 et du Centre irlandais des droits de l’homme donnaient au pont menant vers la cathédrale des allures de viaduc. Galway vibrait à la tombée de la nuit. Farrell arrangea le col de son coupe-vent et décida de rentrer chez lui. Le portail de l’entrée était fermé à cette heure mais il possédait la clé ouvrant le passage de l’arrière-cour. Derrière ses vitres nicotinées, l’inamovible concierge tout aussi méticuleux que défraîchi comptabilisait les entrées et sorties des occupants de l’immeuble avec la précision d’un horloger suisse. Depuis le palier du deuxième, la Cinquième symphonie de Beethoven dégringolait des étages, accompagnée d’un fumet de soupe aux poireaux. Sous sa porte, une lettre dépassait. Et si c’était un message d’Eva ? Une odeur de cigarette lui chatouilla les narines puis de la fumée s’éleva jusqu’à son épaule droite. Trois individus trop chaudement vêtus pour la saison attendaient. Le premier, la cinquantaine peut-être, pas très grand mais large d’épaules, engoncé dans un pardessus beige fermé par une écharpe blanche nouée avec soin, lui rappela vaguement Humphrey Bogart dans Casablanca, chapeau feutre en moins. L’homme le dévisagea avec l’air d’un huissier en mal de recouvrement d’une ancienne créance puis, les mains fourrées au fond des poches, il baissa la tête. Le paillasson qu’il fixa prit alors une importance déroutante, Farrell se surprit à le détailler lui aussi. Des policiers ? Non, l’écharpe blanche ne collait pas… Quant aux deux autres, ils ressemblaient davantage à des chauffeurs livreurs pressés de récupérer un lave-vaisselle en panne. Le menton collé contre son écharpe, Humphrey Bogart lui tendit une main soignée, en guise de présentation. — Eber Farrell ? — Pour vous servir, monsieur. Enfin, je veux dire messieurs. À qui ai-je l’honneur ? Le quinquagénaire éluda la question. — Pouvons-nous entrer ? Nous avons une requête à vous présenter. Farrell se raidit et rengaina la clé de son appartement dans la poche de sa veste. Bogart remarqua le geste et, soucieux de détendre l’atmosphère, se confectionna alors un autre personnage, plus avenant celui-ci. — Nous venons de la part d’Eva North, dit l’homme à l’écharpe blanche. Farrell, qui n’avait pas envisagé l’arrivée d’Eva dans la discussion, songea aux appels sans réponses mais resta sur la défensive. — Vous m’en voyez ravi. Mais je n’ai pas compris votre nom… monsieur ? — Je m’appelle Craig Lewis et ces deux messieurs comme vous dites – il désigna les chauffeurs livreurs – sont mes frères, Will et Mat. — Vos frères ? Quelle belle et grande famille ! Peu convaincu par ces présentations, Farrell hésita mais, piqué de curiosité, accepta de les laisser entrer. Dans quelle histoire Eva s’était-elle encore fourrée ? — Eh bien, messieurs, je vous en prie, installez-vous. Lewis s’assit et s’éclaircit la voix. Les deux autres reprirent leur position, concentrés mais détachés. — Voyons… Comment vous présenter les choses ? Voilà… Eva North possédait depuis de plus de vingt ans un traité de haute magie écrit par un dénommé P.-V. Piall en 1957. Son père le lui avait offert… — Vous m’en voyez ravi, mais il se passe beaucoup de choses en vingt ans ! Sans vous offenser, je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. De surcroît, je ne comprends pas la raison qui vous amène ici. Pourquoi vous adressez-vous à moi ? Lewis ajusta sa position et se racla encore une fois la gorge. L’énervement gagnait le bonhomme. — Nous sommes ici parce que cette dame nous a assuré vous avoir donné ce livre et que notre commanditaire souhaiterait le récupérer contre une somme substantielle. — Si je comprends bien, vous recherchez un livre de magie vieux de plus d’un quart de siècle, et vous débarquez chez moi pour ça ! Je vous avoue ma perplexité la plus totale. — Je vais vous expliquer… Farrell n’écoutait plus son interlocuteur et réfléchissait à toute vitesse. Bien sûr qu’il se souvenait du bouquin ! Eva le lui avait apporté, voilà un bail. Ils avaient passé plusieurs soirées à discuter pentacles, signes cabalistiques et transfert fluidique de l’esprit. Dans un premier temps, le livre l’avait intéressé. Les références religieuses lui avaient paru sérieuses. Mais lorsqu’ils avaient abordé les chapitres portant sur les pratiques d’envoûtement, d’encensement et de conjuration à des fins personnelles, son contenu l’avait inquiété. Farrell revint à la réalité. L’autre poursuivait : — … et vos écrits sur la mythologie celtique font référence. Si vous avez ce livre, nous souhaiterions au moins le consulter. — Et à quel titre, je vous prie ? — Soyons sérieux, vous êtes un druide réputé et je doute que les expériences de magie noire soient votre tasse de thé ! En fait, nous sommes mandatés par une personne qui possède neuf des dix exemplaires de la réédition du livre. Sa démarche est celle d’un collectionneur disposé à payer le prix fort. — À condition d’accepter de le vendre. Lewis acquiesça en lui souriant. — Bien entendu ! Mais pouvez-vous, au moins, nous indiquer si vous le possédez ? Cela nous permettra de rassurer notre commanditaire et, qui sait, peut-être prendra-t-il contact avec vous pour avancer une proposition ? Farrell se leva et les deux frères décroisèrent les bras. Il se promena un moment devant eux, le menton dans sa main, plongé dans un abîme de perplexité. — Monsieur Lewis, ces deux messieurs – il les désigna du pouce – Will et Mat si j’ai bien suivi, me semblent bien tendus pour s’occuper de littérature, ne trouvez-vous pas ? Mais, peu importe ! Je vous le répète : je n’arrive pas à comprendre comment vous pouvez m’associer à cet ouvrage sans songer une seule seconde vous tromper. — Vous ne m’avez pas écouté ! Il me semblait vous sentir ailleurs au début de notre discussion, je reformule mes questions. Avez-vous ce livre ? Si ce n’est pas le cas, où est-il ? Et, de manière subsidiaire, qui le possède en ce moment ? Farrell se souvint de son décrochage lorsque Craig Lewis avait entamé son discours. Il était temps d’écourter l’entretien. Après tout, il n’avait plus le bouquin… Autant avouer la vérité et se débarrasser de ces trois importuns. — J’ai en effet possédé ce livre pendant de longues années mais je suis incapable de vous dire qui le détient à présent. Je me souviens l’avoir confié à un vieil ami vivant dans le Connemara profond, aux alentours de Recess, peut-être est-il mort depuis ; paix à son âme si c’est le cas ! Quant à savoir ce qu’il en a fait… Le visage de Lewis se durcit et il serra les poings. — Qu’est-ce qui m’autorise à vous croire ? — Rien, je vous l’accorde ! Cette discussion est passionnante mais assommante. Vous me combleriez en sortant de chez moi. — Là, c’est pas gagné ! Le plus râblé des deux frères l’attrapa par les épaules et lui fit accomplir un brusque demi-tour. Farrell pivota comme une toupie. Un v*****t coup de tête lui massacra le nez et irradia un craquement sinistre jusqu’en haut de son crâne. La pièce explosa. Incapable de freiner sa chute, sa nuque percuta le bord de la table. Le noir fut immédiat. Lewis n’avait pas vu partir le coup ni esquissé le moindre geste. Il se précipita pour tâter le pouls du druide. Rien. Son regard fusilla le fautif. — MERDE ! Bon Dieu, Mat ! Qu’est-ce qui t’a pris ? — Désolé, je voulais l’impressionner… pas le tuer. — Bordel ! Tout ce que tu touches se transforme en nature morte ! Fouillez-moi l’appartement, trouvez-moi ce p****n de bouquin et on se tire. — Et s’il n’est pas là ? — J’ai dit : FOUILLEZ ! Récupérez tout ce qui présente de l’intérêt… Carnet d’adresses, répertoire téléphonique ! Y a peut-être des coordonnées intéressantes dedans et surtout, MAGNEZ-VOUS LE CUL ! On ne va pas passer la soirée ici ! Vingt minutes plus tard, ils quittèrent les lieux sans le précieux recueil de magie. Dans sa loge, le concierge avait abandonné son poste pour satisfaire une envie pressante. Sa grippe intestinale venait de lui sauver la vie. 18 Route du ciel, surplombant l’entrée de la baie de Clifden. 19 Centre de contrôle de la pêche.
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