VII – Deux pour le prix d’un

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VII Deux pour le prix d’unAprès avoir visité le reste de la maison, McMurphy sortit par la porte arrière de la cuisine donnant sur le jardinet, histoire de respirer un bol d’air frais, de prendre du recul et de se déstresser avec une clope. Une sirène troua l’effervescence du lotissement. Deux véhicules de la Garda et une camionnette encombrèrent un peu plus l’impasse. Les types de la Scientifique gelèrent le secteur et enfilèrent leurs protections, aussi détachés du drame que des clients dans un supermarché. Au bout de dix minutes, combinaisons blanches, gants en latex et mallettes sous le bras, ils pénétrèrent chez Walsh. Piétinant dans ce coin de jardin en désordre, Ciara entendait les spécialistes échanger des consignes et des bribes de phrases d’hommes vaccinés contre le spectacle que le hasard leur imposait. Des flashs d’appareils photo éclairèrent le salon au moment où Doyle vint la rejoindre. — La Scientifique m’a fichu dehors… Ça va ? — Ça va, répondit-elle en écrasant son mégot. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’on est en train de rater un truc… Mais quoi ? Qu’est-ce que ça donne l’interview des voisins ? — Pas grand-chose, avoua Doyle en remontant le col de sa veste. Par contre j’ai récupéré les b****s de vidéosurveillance. McMurphy passa devant lui, entra dans la cuisine, traversa le couloir en présentant sa plaque aux types de la Scientifique et se retrouva dans l’impasse. Le docteur Swenson, vermillon de colère, était coincé dans sa voiture par les nouveaux véhicules de la Garda. Elle lui expédia un haussement d’épaules impuissant tandis que Doyle lui cavalait aux fesses en tournant les pages de son calepin. « Pas d’effraction, pas de casse à l’intérieur, pas de… » En l’entendant débiter sa litanie, elle s’arrêta sans prévenir et se ramassa l’instruit sur le dos. — Calme tes ardeurs ! Personnage connu ou familier, dit-elle en le repoussant. Si Walsh a ouvert à son agresseur, soit il le connaissait, soit il l’a pris pour quelqu’un d’autre… genre flic, paysagiste, facteur… Tu vérifies et on avise. — On aura ça sur les b****s, remarqua Doyle. — Pas certain. Viens avec moi, on refait un tour du voisinage. En disant cela, Ciara s’immobilisa et se récupéra une nouvelle fois Doyle sur les épaules. — T’es lourd comme mec ! C’est là que ça cloche, dit-elle en désignant la maison de l’autre côté de l’impasse. Une nuée de points d’interrogation se dessina sous le crâne du rouquin. — Tu ne remarques rien ? — Non. Désolé, lieutenant. J’ai sonné chez cette… Doyle fouilla dans ses notes… — … cette Eva North, mais elle n’est pas là. Les stores sont baissés. Elle est peut-être partie en week-end et… — T’es débile, Sherlock ? Sers-toi de ta tête et oublie ton carnet à spirales ! Avec la maison de Walsh, c’est la seule baraque du quartier dont les stores sont baissés. La dame est peut-être en week-end, mais je ne sais pas si tu es au courant, on est lundi matin. — Ça ne veut rien dire, persista Doyle. Elle est sans doute déjà au boulot. — Alors elle a dû décamper de bonne heure parce qu’avec tout ce Bronx… Bon, je sais : comme t’es un gros malin, tu vas me rétorquer qu’elle est femme de ménage ! Utilise ton sésame, on va vérifier si elle n’a pas oublié son balai à franges. — Mais on n’a pas le droit ! s’insurgea Doyle. — On prend le gauche. SWENSON ! J’AI BESOIN DE VOUS ! hurla McMurphy au docteur en train d’engueuler un policier prêt à dégainer son carnet de P.V. Loin d’être un spécialiste en sciences appliquées, Doyle n’avait pas son pareil dans l’art de taquiner une serrure. Celle d’Eva North ne résista pas plus de vingt secondes. Dans l’entrée, un matou aussi roux que Doyle s’étira en guise de bienvenue et leur proposa, queue raide et ventre mou, de l’accompagner à la cuisine dans un concert de miaulements. Malgré un parfum de cigarette froide, la maison respirait la propreté et l’ordre. La décoration calculée était une accumulation de bon goût. — Doyle, va chercher des mecs de la Scientifique. — Il n’y a peut-être personne, tenta ce dernier. — Plus personne de vivant. Regarde, le chat crève la dalle ; c’est pas normal… Bouge-toi et dis à Swenson de se magner par la même occasion. Dans la cuisine, les miaulements s’amplifiaient. McMurphy les ignora. Avec la prudence d’une panthère, elle longea le couloir jusqu’au salon. La propriétaire des lieux l’attendait, bouche ouverte, assise dans son canapé, les jambes écartées et les bras en croix. Ses yeux fixaient le plafond. Lorsque Ciara s’approcha, l’expression sur le visage de la morte, paupières mi-closes, renvoyait une tranquillité vitreuse, presque une résignation, une sorte d’apaisement. Swenson et Doyle, encadrés par deux types en combinaisons blanches, entrèrent à leur tour. Le médecin s’approcha et désigna une trace rouge sur le cou de la victime. — Et merde ! bougonna-t-il. Même mode opératoire que chez Walsh. McMurphy contempla une dernière fois le spectacle, désigna la porte d’entrée à Doyle et lui emboîta le pas mais, au lieu de sortir, elle se dirigea vers la cuisine. — Je vais donner à bouffer au chat. Ciara McMurphy et Bryan Doyle quittèrent Thornberry peu après 15 heures. Lui, concentré sur sa conduite, ne disait rien et elle, à court d’arguments et d’explications, se repassait en boucle les meurtres décrits par Swenson, incapable d’appeler Grady. D’après le docteur grassouillet, aucun doute, les deux avaient été envoyés ad patres de la même manière et environ à la même heure. L’enquête de voisinage n’avait rien donné de significatif, sinon confirmé que Walsh avait une fâcheuse tendance à fondre les plombs et à reluquer ses voisines à la jumelle. Eva North était classée dans la catégorie des femmes discrètes, mais remarquées, celles que les hommes aimaient voir passer en jogging, tee-shirt moulé de sueur, écouteurs de walkman dans les oreilles. Doyle la tira de ses pensées. — Vous allez en faire quoi, du chat ? — Le donner à ma voisine, elle en a déjà deux, ou le garder si elle n’en veut pas. Tu voudrais… — Grand Dieu, non ! Ma femme est allergique ! Vous en pensez quoi de ces meurtres ? — Rien du tout. Dis-moi, Bryan… Toi qui as l’œil américain, si tu n’avais qu’un seul détail à mettre en avant sur les scènes de ces crimes, tu choisirais lequel ? — Chez Walsh, la saleté et chez North, le contenu de sa bibliothèque. — Tu peux être plus précis concernant la bibliothèque ? — Plus de la moitié des bouquins traitent de mythologie et de religion celtique, d’astrologie, de chamanisme ou de sciences occultes et, d’après certaines dédicaces, elle devait être proche d’un type que j’ai déjà rencontré : Eber Farrell. — C’est qui ce mec ? — Vous ne le connaissez pas ? Vous devez être la seule à Galway ! C’est une sorte de vieux druide illuminé… C’est en tout cas ce que je pensais de lui avant d’assister à une de ses conférences. — Qu’est-ce que tu foutais là ? — C’était en dernière année de fac et on devait présenter un dossier de culture générale. Je n’ai pas eu beaucoup de bol, je suis tombé sur « L’importance des mythes du cycle de l’Ulster ». Voilà la raison. C’était d’ailleurs très intéressant ; sacrée pointure, ce Farrell ! En fait, tout le dossier reposait sur un récit du Táin Bó Cúailnge que l’on pourrait traduire par la « Razzia des vaches de Cooley »… — Des quoi ? — Des vaches de Cooley. — Connasses de vaches ! jura-t-elle. Ça fait deux fois qu’on m’en parle aujourd’hui. Elle composa le numéro de la ligne privée de Grady. Après deux sonneries, il décrocha. — Sir ? C’est Ciara McMurphy. Vous aviez raison d’être inquiet… Non, mais le légiste confirmera. En fait, on en a deux pour le prix d’un.
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