VI – Rigor Mortis

1985 Mots
VI Rigor MortisGalway n’était pas la ville la plus peuplée de la planète mais la pagaille sur la R338, en direction d’Oldfield, pouvait le laisser croire. Ciara, plongée dans le dossier de Liam Walsh, soupirait chaque fois qu’elle tournait une page. De temps à autre, elle lorgnait Bryan Doyle concentré sur sa conduite, aussi respectueux du code de la route qu’un gamin passant son permis de conduire. Elle n’avait pas compris l’insistance de Grady lorsqu’il lui avait affecté le rouquin ; maintenant les choses étaient plus claires. Doyle, sans grande conviction, klaxonna un type qui forçait le passage au rond-point de Coast Road. Le gars le gratifia d’un doigt d’honneur. Elle baissa sa vitre. — Hé ! Connard, tu te crois où ? Seul au monde ? L’excité de la pédale réitéra son geste au milieu d’une diatribe où il était question de voyage en Grèce et de pénétration anale. Peu disposée à ergoter sur les avantages de la position proposée, Ciara sortit son flingue de service, mit le type en joue et constata, voyant blanchir le quidam, que ses arguments tenaient la route. — J’avais proposé de mettre le gyrophare et la sirène, tenta Doyle. — Mal à la tête, coupa Ciara en replongeant dans sa lecture. T’as lu le dossier ? — Non, j’ai pas eu le temps. C’est qui ce Walsh ? Après avoir refermé la chemise cartonnée, elle tapota sur la couverture. — Je vais essayer de te rendre moins con, Bryan. Quand on te refile un truc avec « confidentiel » tamponné en rouge, tu te précipites à la photocopieuse et tu appuies sur le bouton. Deux raisons à cela… Primo, si on le paume on est dans la merde et deuzio, il peut y avoir dedans des infos pour garder ta carrière sur les rails en cas d’erreur de jugement. Les yeux rivés sur la plaque minéralogique de la voiture de devant, les mains incrustées au volant, Doyle fronça les sourcils. — D’erreur de jugement ? C’est-à-dire ? — Ben j’en sais rien ! Tu mets une balle dans la tronche d’un mec à un arrêt de bus, tu écrases un gamin en roulant bourré, tu b****s avec la femme de ton boss. Une connerie, quoi ! Tu… — Je suis marié depuis deux ans et j’ai une petite fille adorable : Jennifer. — Ça n’a rien à voir, Bryan ! Prenons un exemple… On est là, tous les deux, dans les embouteillages et on s’emmerde. Je décide de te tailler une pipe, histoire de tuer le temps. Je suis lieutenant et toi, sergent. Donc, t’es coincé! Bon d’accord, t’as mauvaise conscience, mais t’es fait comme un rat, surtout si je porte plainte pour agression sexuelle. Tu piges l’engrenage ? Le visage de Doyle vira au cramoisi et ses phalanges blanchirent. — Vous… Vous n’êtes pas drôle. — Je sais, je ne suis plus drôle depuis un bon moment. Je t’explique comment, sans le vouloir, tu peux te retrouver dans les ennuis avec un dossier marqué « confidentiel » à gérer. Ça peut te sauter à la gueule n’importe quand ! Dans ce genre de scénario, quand on te refile un machin pareil, ça signifie qu’il y a du purin à brasser et que le marionnettiste qui te tend la pelle n’a pas envie de se salir les mains. Ce Liam Walsh était une merde de l’UVF qui jouait les infiltrés dans les rangs de la branche armée de l’IRA. En 1970, à la suite d’émeutes à Derry, il s’est arrangé pour participer à une fusillade contre l’armée britannique et devenir la taupe du système. Tu te rends compte ? La plaisanterie a duré trente ans et jamais personne ne s’est douté que cet enfoiré était une balance, sauf mon père, mais le pauvre est mort en 92. James O’Brien et Zack McCoy… Eux, sont toujours vivants et c’est un peu là le problème. La Coast Road était maintenant dégagée. Pendant quelques minutes, Ciara resta muette. Une boule de haine lui nouait la gorge. Plusieurs fois elle sentit le regard de son coéquipier lui taper sur l’épaule sans parvenir à calmer la foule des personnages qui lui cavalait dans le crâne. Dans ce charivari, elle revoyait Jessica courir sur la plage d’Omey après lui avoir chapardé son seau rempli de coquillages. Leurs pères riaient, se moquaient, sa mère la consolait. Le film s’accéléra. Au bout, là-bas, une lente procession suivait une charrette portant un cercueil. Des ombres silencieuses se retiraient, les regards rivés sur leurs chaussures. Devant la tombe ouverte de sa fille, Zack McCoy, les yeux fermés et le menton posé sur sa poitrine, se balançait sous le poids de la douleur. Il ne lui avait pas dit un mot, même quand elle avait jeté un coquillage au fond du trou noir. — McCoy a mis trois ans pour recoller les morceaux, dit-elle pour balayer le souvenir de l’enterrement. Jessica est morte en 2001… Elle devait récupérer des types, après un attentat qui avait foiré, et les expédier en Espagne depuis Cork. Trois personnes étaient au courant de l’opération. Le cadavre à qui on rend visite était de celles-là. — Et les autres ? — Les autres… répéta Ciara en sourdine. — Vous ne parlez pas trop de ce James O’Brien, insista Doyle. — Il n’en vaut pas la peine. Mon père n’est plus de ce monde, mais si un jour tu dis du mal de lui ou de McCoy et que le bonhomme se trouve dans les parages, ton espérance de vie est voisine de zéro. Tourne à gauche vers Thornpark, on arrive. Désolée pour la pipe, Bryan, mais au moins tu te souviendras de ton premier dossier confidentiel. Les b****s jaunes des véhicules de la Garda se reflétaient contre les baies vitrées. Têtes ébouriffées, engoncés dans des robes de chambre de toutes les couleurs, les voisins du drame usaient leurs pantoufles autour des flaques de l’impasse du lotissement. Bow-windows de toutes hauteurs, toits d’ardoise, façades blanches, soubassements de granit noir, toutes les maisons se ressemblaient. Une ambulance était garée devant celle de Liam Walsh. À l’arrière, une infirmière, plus transie de froid qu’une crevette sur un étal de glace, dansait d’un pied sur l’autre, enroulée dans un plaid à carreaux, en se réchauffant les doigts sur un gobelet de thé ou de café. À cause des curieux et du va-et-vient des flics, le bout de l’impasse n’était que confusion et questionnements sans réponses. Après avoir sorti sa plaque et présenté Doyle au sergent qui tentait de gérer la situation, elle s’approcha du crustacé décapode frigorifié. — Lieutenant Ciara McMurphy, Garda de Galway. Vous êtes ? — Catleen Bell, je suis l’infirmière de monsieur Liam. — C’est vous qui l’avez trouvé ? Le sergent Doyle va prendre votre déposition. Elle désigna Bryan d’un mouvement de menton. — Vous n’avez rien touché à l’intérieur ? La pauvrette marqua une seconde d’étonnement et souffla sur son breuvage. — Non, dit-elle en avalant une gorgée. Enfin si… J’ai posé mes affaires sur la commode, j’ai allumé la lumière et j’ai appelé monsieur Liam pour ne pas qu’il s’inquiète… Comme il ne répondait pas… Je l’ai trouvé dans son fauteuil, il semblait dormir mais j’ai tout de suite compris qu’il… — Vous expliquerez tout ça au sergent Doyle. Mis à part l’interrupteur, vous avez touché à autre chose ? — Euh… Non, à rien… sauf au téléphone pour prévenir le docteur. À ses jumelles aussi, et… — Ses jumelles ? Quelles jumelles ? Walsh avait des sœurs ? — Non, non… je veux parler des jumelles pour les oiseaux. Monsieur Liam aimait beaucoup les observer. Il les portait toujours autour du cou ; les jumelles, pas les oiseaux, bien sûr. C’était un ornithologue passionné. — OK, c’est bon. Bryan, tu vois avec mademoiselle pour les détails. Au fait, où est le docteur ? — Il est avec le… À l’intérieur. Il n’est là que depuis vingt minutes, avec les embouteillages, vous comprenez. — Je comprends. Qui avez-vous appelé en premier ? — Le service des urgences, même si ça ne servait à rien. Ensuite, j’ai appelé le docteur qui m’a conseillé de prévenir la police. — Quelle police ? — Ben vous… vos collègues, ceux de Galway. En confiant Catleen Bell aux bons soins de Doyle, Ciara se retint de la traiter de conne à voix haute. À l’intérieur, les bibelots et la décoration choisis par Liam Walsh n’étaient qu’une succession d’erreurs de style. Tout était terne : les meubles, les photos encadrées, les tableaux rococo. Des paires de chaussures entassées dans l’entrée accentuaient l’impression de désordre. Dans la salle de bains, McMurphy écarta le voile d’une intimité d’homme seul qui la dérangea. Dans les toilettes, la cuvette des chiottes était aussi noire qu’une pinte de Guinness et, par fainéantise ou radinerie crasse, la pisse de la veille y macérait toujours. Le porte-revues et son contenu classé X ne laissaient planer aucun doute sur les occupations solitaires du propriétaire. Dans la cuisine, s’entassaient les restes de plusieurs repas aussi vite préparés qu’ingurgités, des assiettes, des bols et des couverts d’une semaine de la vie normale d’un type sale. Le docteur attendait au salon, affalé dans un fauteuil, les lorgnons au bout du nez, impassible, et à l’arrivée de McMurphy, il se dégagea des coussins qui ne parvenaient pas à le digérer. Le mandarin avait la tête et la corpulence d’un bon vivant abusant de matières grasses. Ses yeux, striés de rougeurs, auraient été rieurs si les poches qui les soutenaient n’avaient pas été imbibées de whiskey. Le brave homme tendit une main mollassonne. — Ah ! vous voilà ! Docteur Swenson… Vous êtes, j’imagine, le lieutenant Ciara McMurphy ? On m’a demandé de patienter jusqu’à votre arrivée, ce qui est fait. Voici mes conclusions : crise cardiaque avec circonstances aggravantes. Satisfait de son effet et de la phrase qu’il avait eu le temps de préparer, Swenson s’approcha du corps et écarta de la pointe d’un stylo les lanières des jumelles que le défunt portait autour du cou. — Circonstances aggravantes, répéta-t-il. En effet, la victime a été maintenue par ces lanières, sans être étranglée. Notre cher Liam est décédé d’une crise cardiaque provoquée, non pas par la peur, mais par une infiltration massive, certainement d’insuline, pratiquée derrière le crâne dans le peu de cheveux qu’il lui reste… restait, devrais-je dire. L’insuline est parfaite pour ce genre de… de travail. Si on est puriste, le mieux est de pratiquer l’infiltration sous la langue. La trace de la piqûre est alors indétectable. — Vous êtes certain de ce que vous avancez ? — Parfaitement. L’autopsie confirmera. Je suivais Walsh depuis plus de deux ans. C’était à n’en pas douter un paranoïaque à tendances schizophréniques mais, hormis sa hanche tordue, il ne présentait aucun symptôme laissant présager un accident cardio-vasculaire. Sur ce, puis-je disposer ? Je vous laisse en compagnie de notre malheureux ami ; d’autres d’obligations m’appellent. — Vous restez là. Je vous dirai quand vos « autres obligations » seront importantes. Elle composa le numéro de portable de Doyle. — Bryan, tu rameutes une équipe de la Scientifique avec, si possible, un légiste et tu me vires les zombies du périmètre. Demande aux gars que tu as sous la main de questionner les voisins et vérifie si le lotissement est équipé de caméras de surveillance. Si c’est le cas… DOYLE ! On s’en contrebranle des états d’âme du sergent Machinchose ! Si c’est le cas, tu récupères les vidéos. C’est bon ? T’as imprimé ? Elle coupa la communication. — Docteur Swenson, à votre avis, à quand remonte la mort ? Le grassouillet proposa une mimique contrariée et dodelina des bajoues. — Rigor mortis ! dit-il comme si c’était la bonne réponse à un quizz. — Pardon ? — Terme latin désignant la rigidité cadavérique. Je ne suis qu’un généraliste et j’avoue, en toute humilité, ne pas relire tous les matins mes cours sur la datation post-mortem. Votre légiste fera cela bien mieux que moi. — Docteur, j’insiste ! Swenson regarda le cadran de sa montre et effectua un rapide calcul mental en comptant sur ses doigts. — Dix à douze heures… à mon avis, la mort remonte à hier, en début de soirée. Ça n’engage que moi ; je n’ai jamais été un spécialiste du nomogramme de Henssge. — Du quoi ? — Nomogramme de Claus Henssge, un ponte allemand de la médecine légale qui inventa une formule modélisant la décroissance thermique selon le poids de l’individu afin de retrouver l’heure approximative de sa mort. La marge d’erreur est de 5 %. En gros, la température de la peau rejoint celle de l’environnement en huit à douze heures en moyenne ; c’est vous dire la fiabilité de mon calcul. Par contre, pour avoir constaté plusieurs décès dans des circonstances violentes, je peux vous affirmer que la rigidité cadavérique est plus rapide en cas de convulsions ante-mortem et ingurgitation de substances toxiques. Cette rigidité débute entre trois et quatre heures après le décès, devient maximale au bout de vingt-quatre et commence par le haut du cadavre. Il donna un léger coup de pied dans le tibia du corps vautré dans le fauteuil. — Je vous confirme mon premier diagnostic. Notre homme est mort hier en début de soirée. Puis-je, maintenant, prendre congé ? — Vous pouvez. — Trop aimable… Rigor Mortis, répéta-t-il avec un sourire malicieux. C’est aussi un groupe de musique américain. Je sais cela parce que mon petit-fils me casse les oreilles avec cette mixture juste bonne à branler les chiens ! Souvenez-vous… Rigor Mortis.
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