Annibal
Je marchais sans but dans la ville, les rues devenant un labyrinthe de souvenirs et de pensées contradictoires. Impossible de me débarrasser de l’image de mon mentor, ce visage impassible qui m’avait guidé dans un monde où l’âme semblait une notion étrangère. Loin des regards de la société, j’avais appris à tuer, à être celui qu’on appelait quand il n’y avait plus de solutions. Mais aujourd’hui, tout semblait différent. Le poids des vies que j'avais prises, les ombres de mes actions passées, me rattrapaient.
Je m'arrêtai près d’un vieux parc, où les feuilles mortes jonchaient le sol. Là, au milieu du chaos de la ville, je trouvai un moment de calme, un instant où je pouvais réfléchir sans la pression des regards. Je m’assis sur un banc, fermant les yeux un instant pour laisser les bruits du monde m’envahir.
La confrontation avec la femme, dans la pièce aux miroirs, était encore fraîche dans mon esprit. Ces mots, ces vérités sur le choix, la rédemption, l’acceptation, tournaient en boucle dans ma tête. Était-ce réellement possible de changer, de se reconstruire après tout ce que j'avais fait ? Une part de moi savait que ces paroles n’étaient pas vaines, mais une autre part de moi en doutait profondément. Le chemin de la rédemption n’était-il qu’une illusion, un leurre pour apaiser les consciences ?
Je me levai brusquement, agité par mes pensées. J'avais besoin de réponses. Mais je savais que les réponses ne se trouvaient pas dans les rues sombres de la ville, ni dans les lieux où j’avais agi sans remords. Les réponses se trouvaient en moi, dans mes choix à venir, dans ce que je déciderais de faire à partir de maintenant. Mais comment décider quand chaque chemin semblait mener à une impasse ?
Une silhouette familière apparut soudainement devant moi. C’était un homme que j'avais croisé plusieurs fois par le passé, un ancien contact, quelqu’un qui avait toujours su m’orienter vers des missions moins compliquées, plus nettes. Mais aujourd’hui, il n’était qu’une distraction, une image du passé que j’avais cherché à oublier.
"Anibal," dit-il en s’approchant, scrutant mon visage. "Tu sembles… différent."
Je haussai les épaules sans répondre immédiatement. Je n’avais pas envie de parler de ce que je ressentais, de ce que je venais de vivre. Pas encore. Peut-être jamais.
"Je ne suis plus ce que j’étais," finis-je par dire, ma voix presque un murmure, perdue dans le bruit de la ville. "Je suis… en train de changer. Mais je ne sais pas comment faire."
L'homme me fixa un instant, comme s’il évaluait la situation. Puis, d’un ton plus sérieux, il répondit : "Ce n’est pas facile, ce genre de changement. La rédemption… ou même simplement la paix intérieure, ça se trouve rarement par ici. Tu sais ce qu’on fait dans ce métier, Anibal. On fait des choix, on vit avec, et on avance. Rien n’est jamais aussi simple que de chercher à réparer le passé."
Je baissai les yeux, accablé par le poids de ses mots. J'avais choisi ce chemin, mais au fond de moi, je savais que chaque décision violente, chaque vie ôtée, m’avait rapproché d’un vide que je ne pouvais combler. C’était comme une partie de moi qui avait été coupée, étouffée sous les souvenirs de ce que j'avais fait.
"Et si je ne veux plus faire ce métier ?" répondis-je, ma voix plus ferme, mais marquée par la fatigue. "Et si je ne veux plus être celui que j’ai été ?"
L'homme s’arrêta net, un sourire amusé sur les lèvres. "Tu sais, Anibal, le passé ne se laisse pas effacer aussi facilement. Tu crois vraiment que tu peux juste tourner la page ? Les gens que tu as tués, les vies que tu as brisées… elles ne disparaîtront pas comme ça. Et ce monde-là… il ne t’oubliera pas non plus."
Je levai les yeux vers lui, une lueur de défi traversant mon regard. "Je sais que je ne peux pas tout effacer. Mais je peux encore choisir ce que je fais maintenant. Ce que je deviens."
Un silence lourd s’installa entre nous. L'homme sembla hésiter un instant, puis secoua la tête, comme s’il avait pris une décision. "Je ne peux pas te dire ce qu’il faut faire, Anibal. Mais je peux te dire ceci : les erreurs du passé, elles te rattrapent toujours. Peu importe combien tu essaies de les fuir. Et la vérité, c’est que peu de gens ont la chance de changer réellement. Les rédemptions ne sont pas offertes à tout le monde."
"Et toi, tu crois que tout ça n’a pas de sens ?" répondis-je, un éclat de colère dans la voix. "Que je dois juste continuer à tuer, à marcher sur cette voie sans fin ?"
L'homme soupira, haussant les épaules. "Je ne dis pas ça. Je dis juste que tu sous-estimes la difficulté de sortir de ce monde. Tu crois pouvoir t’en sortir en décidant que tu es un homme nouveau ? Ça, c’est juste une illusion. Tu ne vas pas juste te lever et effacer tout ça d’un coup."
Je le regardai, mes mains serrées, mon esprit en proie à une tempête. J’avais fait des erreurs. J’avais tué, manipulé, détruit des vies. Mais je savais qu'il y avait encore quelque chose en moi qui n’était pas perdu. Une étincelle, un désir de plus. Je ne voulais plus être cet homme. Pas cette ombre du passé.
"Je ne sais pas si je vais y arriver," murmurai-je, presque pour moi-même. "Mais je vais essayer."
L'homme sourit légèrement, puis se détourna, comme si la conversation était terminée. "Fais ce que tu veux, Anibal. Mais n’oublie pas que tout choix a un prix. Tu paieras ce prix, d’une manière ou d’une autre."
Je me tenais là, dans le parc vide, le regard perdu dans l’obscurité qui s’étendait devant moi. Chaque mot de cet homme résonnait dans ma tête, mais je savais que les réponses ne se trouvaient pas dans les paroles d’un autre. Elles étaient là, en moi, dans chaque choix que je ferais à partir de maintenant.
Je tournai les talons et m’éloignai dans la nuit. La route devant moi était incertaine, mais pour la première fois depuis longtemps, j’avais l’impression d’avoir fait un pas vers la compréhension. Je savais que le voyage serait long, que les ombres de mon passé continueraient de me hanter, mais j'étais prêt à faire face à ce qui venait.
La rédemption, ou du moins un début de réponse, était encore loin. Mais je devais l’affronter.