Chapitre 4
Le mois d'avril vit le printemps s'annoncer, les arbres commencèrent à fleurir et les feuilles à pointer leurs verts tendres. À la grande joie d'Elizabeth, il était temps de retourner à Pemberley.
Quand la calèche franchit la grille du parc, la jeune femme se tourna vers son mari :
— J'ai à chaque fois l'impression de revenir véritablement chez moi, dans un lieu qui m'aurait toujours attendu. Je me sens comme si j'avais toujours connu ses arbres, sa rivière, ses collines et ses vallées, comme si c'était un ami cher que je retrouvais. Darcy serra les mains de sa femme et ils firent le reste du chemin en silence.
Des centaines de jonquilles fleurissaient sur les pelouses et dans les sous-bois, les feuilles du muguet annonçaient la venue proche du mois de mai.
Dès le lendemain, Lizzy eut une longue conversation avec madame Reynolds qui avait exprimé son plaisir de voir de nouveau ses maîtres s'installer dans la propriété. Il fallait organiser la fête champêtre et le bal qui s'en suivrait. De très nombreux invités seraient attendus et Elizabeth ne voulait surtout pas que son mari puisse trouver à redire à ses talents domestiques.
Les Gardiner avaient très gentiment dit à Lizzy qu’eux-mêmes logeraient avec leurs enfants, les Collins et quelques couples, famille et amis de Meryton, qui seuls pouvaient se permettre un tel voyage, à l'auberge de Lambton qui leur serait entièrement réservée. Madame Gardiner leur avait à tous très finement fait remarquer qu'ainsi ils seraient entre amis et plus à l'aise qu'à Pemberley. Mais Lizzy qui connaissait l'intelligence de sa tante savait que celle-ci tenait à éviter une cohabitation trop intime entre les hôtes de Pemberley et les voisins de sa petite ville natale. Darcy était à la fois contrarié de ne pas recevoir les Gardiner chez lui et d'un autre côté, soulagé de cette solution qui lui évitait la présence continue de personnes dont le comportement l’irritait et risquait de mettre sa femme dans une situation délicate. Vivre quelques jours aux côtés de sa belle-mère suffisait largement à son idée du sacrifice qu'imposait parfois le sens de la famille.
Une invitation au mariage d’Anne de Bourgh et de Fitzwilliam leur était parvenue et Darcy avait donc répété son désir de voir sa tante et sa cousine assister à la réception. Lady Catherine leur répondit que pour Anne, un tel voyage et une réception de cette nature seraient beaucoup trop fatigants, mais qu'elles viendraient volontiers les voir, quoiqu’un peu plus tard, en juin.
— Je vois avec plaisir que ta tante a adopté la politique du rameau d'olivier chère à monsieur Collins mon chéri. Je dois t’avouer que je préfère cette solution. Le contact, même improbable, de ma tante Phillips avec ta noble parente aurait pu être désastreux et la convaincre définitivement de la pollution des bois de Pemberley. Je me préparerai à sa venue par de longues marches afin d'être physiquement prête à toute éventualité. Je te promets d'être sage, de ne pas l'interrompre, de donner une réponse favorable à toutes ses suggestions qui ressemblent souvent à des ordres sur la tenue de ma maison et sur ma vie et je pense dès demain passer de longues heures au pianoforte. Ton seul devoir, à part celui d'être un peu moins laconique en sa présence qu'à ton habitude afin de me permettre quelques moments de repos, sera de supporter le soir mon exaspération dans un silence aimable et de me féliciter chaque jour de mon admirable patience.
— J'aime bien ma tante qui, tout en étant difficile à vivre, peut être généreuse et qui a pour moi une grande affection et je te suis d'ores et déjà reconnaissant de tes bonnes résolutions, répondit Darcy en souriant. Tu sais bien que le mariage oblige souvent à de nombreuses concessions de caractère familial, je pense les faire moi-même.
Lizzy rougit à ces mots, sachant quel effort supposait à son mari de supporter les extravagances de sa mère, les flatteries de monsieur Collins ou la vulgarité de sa tante Phillips.
Une semaine avant la réception, les premiers invités commencèrent à arriver. Elizabeth revit avec plaisir Bruce Galbraith, le jeune Écossais, venu, comme l’avait prévenu Darcy, avec son jeune frère Nigel qui avait perdu un bras dans une campagne contre Napoléon. C’était un jeune homme très beau, brun aux yeux clairs et beaucoup plus gai que son frère qui, tout comme Darcy, était du genre taciturne. Il avait une conversation agréable et se sentit immédiatement très à l'aise, seule sa manche vide trahissant son infirmité. Il complimenta longuement les Darcy sur la beauté de l'endroit et annonça son intention de parcourir le parc dans ses moindres recoins.
— Si vous le désirez, nous pouvons vous faire atteler un petit buggy, lui dit Darcy
— En aucun cas, lui répondit le jeune homme, mais si vous avez dans vos écuries un cheval docile, je m'en accommoderai très bien. Ce auquel le maître de maison accéda avec plaisir et non sans une pointe d'admiration.
Des tentes avaient été dressées sur les pelouses, les parterres avaient été fleuris, les serres de Pemberley avaient été dévalisées, les salons, la salle de bal et les appartements regorgeaient de fleurs. Même l'auberge de Lambton était ornée de somptueux bouquets et dans ses chambres, avaient été déposées des boissons et des douceurs. Des calèches étaient envoyées le matin à l'auberge afin d'amener les invités qui étaient venus en voiture de louage. Une aire de jeux avait été installée pour les enfants avec des balançoires et dans la zone des communs, des tables avaient été dressées à l’attention de villageois, invités à participer à la fête en l’honneur des épousailles du maître des lieux. Trois musiciens avaient même été prévus, afin qu’ils puissent danser.
Les Collins étaient émerveillés des beautés de la propriété et monsieur Collins eut même la grandeur d'âme de trouver Pemberley presque aussi beau que Rosings Park, tout en regrettant l’absence, ô combien cruelle, de Lady Catherine et de sa délicieuse fille. Il se confondit en compliments et en flatteries et il se sentait, de toute évidence, ravi d'être apparenté à un personnage aussi important. Son admiration passa à l'émerveillement pur et simple quand il sut le nombre de paroisses se trouvant sur les terres de monsieur Darcy. Étant cousin d'un homme aussi influent au sein de l'Église d'Angleterre, son orgueil lui fit miroiter la possibilité d'une ascension à l'évêché.
La présence de madame Bennet fut extrêmement discrète. Elle passait en effet le plus clair de son temps à faire admirer à sa sœur, au mari de celle-ci et à leurs relations de Meryton, les magnificences de la propriété de sa fille. Elle pensait et sans doute avec justesse que sa propre position sociale dans sa ville allait être très améliorée et elle espérait de tout cœur susciter les plus basses envies.
Son seul regret était le petit nombre de célibataires parmi les invités. Bien sûr, les jeunes Écossais l’étaient mais elle écarta immédiatement l’idée de voir ses filles épousant des hommes en jupe, issus de contrées sauvages où le Whisky coulait à flots et où la neige enfermait ses habitants dans de sombres demeures, parcourues de courants d’air et de fantômes.
Elizabeth s’était fait une joie de revoir monsieur et madame Carew, le jeune couple de Cornouailles, mais monsieur Carew vint seul, sa femme étant retenue chez elle par l’attente d’un heureux événement : « C’est là une raison de plus de venir nous voir madame Darcy. Ma femme s’ennuie un peu et elle serait très heureuse de votre visite. »
Le colonel Fitzwilliam était bien entendu de la partie et vint excuser la santé délicate de sa fiancée qui lui avait interdit un si long voyage.
Le matin du grand jour se leva brumeux mais, après le petit déjeuner, la brume se dissipa et Pemberley put briller de toute sa splendeur… Dans un endroit un tir à l’arc avait été installé où les messieurs et même certaines dames pouvaient exercer leur adresse.
Des tables et des chaises avaient été placées sous les arbres ou à l’abri des tentes où des montagnes de fruits, ainsi que de nombreux mets, attendaient les convives.
Georgiana s’était intégrée dans un groupe de jeunes gens et de jeunes filles au milieu duquel les Écossais, superbes dans leurs kilts, avaient grande allure. Elizabeth vit avec plaisir qu’elle avait une conversation animée avec le jeune Nigel. La jeune femme savait que la gaîté de Nigel Galbraith allait vaincre la timidité de sa belle-sœur dont le cœur tendre devait certainement être ému par son infirmité.
Darcy avait également remarqué cette affinité et son regard se portait souvent sur les jeunes gens. Lizzy aurait bien voulu déchiffrer ces regards mais ceux-ci avaient toujours eu la particularité d'être indéchiffrables et malgré la connaissance qu'elle avait à présent de son mari, elle était tout à fait incapable de savoir ce qu'il pensait de l'amitié qui semblait naître entre Georgiana et l’Écossais.
Pendant que Darcy conversait avec des messieurs de ses connaissances, Elizabeth s'en fut s'asseoir non loin d'un groupe mais abritée de leurs regards par un arbuste, ce qui lui permettait de ne pas avoir à participer à leur conversation et d'entendre sans être vue.
— C'est une bien belle propriété et très joliment meublée, dit une des dames.
— Monsieur Darcy est un des hommes les plus riches d'Angleterre, répondit un assistant.
— Il est fort regrettable que la maîtresse des lieux soit une petite provinciale sans fortune et je suppose, sans éducation.
— Cette madame Darcy a pourtant l'air très agréable, dit un autre.
— Allez donc savoir par quels artifices elle a fait tomber ce pauvre monsieur Darcy dans ses filets. J'ai même appris qu'une de ses sœurs avait fugué avec je ne sais quel militaire qui ne l'a épousée que contre une grosse somme d'argent. Et sa famille semble très ordinaire.
— Un homme de bien et qui plus est fort riche n'est pas à l'abri de femmes sans scrupules qui en veulent à sa fortune. Ne me dites pas que, parmi ses relations, il n’aurait pu trouver une jeune fille de bonne famille. Répondit une autre qui avait trois filles en âge de se marier.
En ayant assez entendu, Elizabeth s'éloigna pâle de rage et de honte.
Que t’arrive-t-il ma chérie ? » Lui demanda son époux remarquant sa pâleur. Elle ne répondit pas tout de suite et il dut insister pour connaître la raison de son émoi. Elle lui rapporta en quelques mots la conversation qu'elle avait surprise. Celui-ci rougit tout d'abord de colère puis, s'étant calmé, il la prit par le bras et l'entraîna auprès du groupe en question.
— Je ne sais pas, dit-il très détendu, si j'ai eu le plaisir de vous présenter ma femme, Elizabeth.
— Oui nous eûmes le plaisir d'être présentés à madame Darcy hier à notre arrivée et nous tenons encore à vous féliciter de cette heureuse alliance.
— Vous le pouvez, j'ai eu effectivement le plus grand mal à ce qu'elle me fasse l'honneur d'accepter ma main. Je dus pour cela lui faire une cour empressée pendant presque un an. Figurez-vous que mon épouse était la seule jeune fille de mes connaissances pour laquelle le fait que je sois le maître de ces lieux était parfaitement indifférent. Vous n'êtes en effet pas sans savoir que les jeunes célibataires fortunés sont des proies faciles pour les demoiselles voulant asseoir leur avenir et je dois avouer que de me trouver en face de l'une d'elles pour l'affection de laquelle je dus lutter fut, d'une certaine façon, très rafraîchissant. Sur ces mots, il s'éloigna au bras de sa femme, laissant le groupe passablement gêné.
L’après-midi avançant, les convives s’en furent, certains à leurs appartements, d’autres à l’auberge afin de se reposer un peu, se préparer pour le bal et laisser les enfants aux soins de leurs gouvernantes.
Le jour baissant, Pemberley s’illumina de centaines de bougies et de torches, les tables à jeux furent remplacées par des dessertes offrant mets et boissons.
Les musiciens prirent place, les messieurs en habits et chemises à jabots, les jeunes Écossais en kilts tartans et vestes à boutons d'argent et les dames scintillantes de soieries et de bijoux, commencèrent à arriver.
Ce furent les jeunes époux qui ouvrirent le bal, accompagnés des sœurs de Bingley, Kitty et un jeune capitaine de la garde royale (le seul de l’assemblée, il est parfois difficile de renoncer à ses penchants), Georgiana et Nigel Galbraith qui, malgré sa manche vide, s’avéra être un très bon danseur et quelques autres.
Elizabeth et son mari dansèrent un moment, sans un mot puis, il sourit et lui dit :
— Avant que tu ne m’obliges à faire quelque remarque sur la danse, les salons ou le nombre de couples, il faut rapidement que j’arrive à te charmer de ma conversation. Te souviens-tu de la première fois où nous dansâmes ensemble ?
— Tu veux parler de ce duel en musique que nous perdîmes tous deux ?
— Oui, c’est en effet une bonne façon de le définir.
— J’en ai un souvenir très vif et pour des raisons presque toutes désagréables. Je préférerais que tu me charmes en changeant de sujet.
— En ce cas, permets-moi de te dire que tu es ravissante ce soir.
— Vous êtes vous-même très beau monsieur Darcy et je suis l’envie de toutes les dames, ce qui n’est pas pour me déplaire.
— Le jeune Nigel Galbraith est un homme agréable.
— Oui, et il semble très bien s’entendre avec ta sœur qui je crois, apprécie sa simplicité et sa gaîté.
Darcy suivit un moment du regard le jeune couple qui évoluait non loin et ne fit plus de commentaires.
Les jeunes mariés durent danser une partie de la nuit, parfois par plaisir, souvent par devoir.
Le bal dut être une réussite, les derniers danseurs quittèrent en effet la salle alors que l'aube pointait, laissant leurs hôtes épuisés.