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deuxÉmilienne resta seule avec son hôte dans la petite maison de la rue du Moulin. Édouard Gavroy était au travail. Thomas aussi, qui avait dû se lever très tôt pour rejoindre la boulangerie de la Grand-rue où il était apprenti. Quant à Désiré et Nicolas, c’est l’école communale qui les avait accueillis. Les deux frères l’avaient rejointe avec des sentiments partagés. Désiré en souriant, heureux de retrouver ces murs à l’intérieur desquels on lui faisait découvrir le monde. Nicolas en soupirant, un peu honteux que son manque d’assiduité l’obligeât à fréquenter des enfants dont la plupart avaient deux voire trois ans de moins que lui. Mais le père Gavroy était intraitable : les fainéants comme Nicolas ne méritaient même pas d’entrer en apprentissage. D’ailleurs qui voudrait d’un adolescent peu courageux, juste bon à essuyer sur les bancs de l’école des fonds de culotte de plus en plus luisants ? À midi, M. Jourdan vint rejoindre Émilienne à la cuisine. Il n’y avait plus de bouteille de vin sur la table. L’homme ne posa pas de question. Le contrat tacite qu’il avait conclu avec Édouard Gavroy ne prévoyait pas qu’on devait lui servir du vin à table. D’ailleurs, l’eau du robinet était excellente et l’homme en profita pour faire à Émilienne un petit exposé sur les vertus de cette boisson naturelle. — Si les cabaretiers proposaient cela à leurs clients, croyez-moi, Madame Gavroy, il y aurait moins de crimes. C’est l’alcool qui perd l’humanité, par exemple. Émilienne acquiesça. Elle mit dans l’assiette du pensionnaire un gros morceau de boudin noir, qu’elle accompagna de ce qui restait d’étuvée de la veille au soir. Elle, elle se contenta de ramasser dans la casserole en fonte les pommes de terre qu’un feu trop secoué avait fait attacher. Elle expliqua qu’elle n’avait pas grand appétit, mais l’homme la regarda en fronçant les sourcils. Puis il demanda où mangeait le reste de la famille. Édouard avait emporté une gamelle à la gare, expliqua-t-elle. Thomas dînait chez le boulanger dès qu’il avait terminé sa besogne. Quant aux deux plus jeunes, eh bien, eux aussi avaient emporté des tartines de saindoux. Ils les mangeaient chez une vague cousine, qui leur offrait une assiette de soupe. Il pensa que l’école n’était pourtant pas bien éloignée, mais ne fit aucun commentaire. C’était une affaire qu’il tirerait au clair. Émilienne ne le revit pas de tout l’après-midi. Elle entendit qu’il allait plusieurs fois à la cave, où se trouvait le cabinet, et en fut contrariée. Elle devait descendre nourrir le cochon et ne souhaitait pas rencontrer son hôte dans l’escalier étroit et sombre où deux personnes pouvaient difficilement se croiser. Elle sortit donc dans la rue, fit le tour de la maison et pénétra dans la deuxième cave par la cour. Elle pensa que ce ne serait pas très commode de faire cela quand les grands froids seraient là et se promit d’observer le rythme avec lequel Jourdan faisait ses visites hygiéniques au sous-sol. Tout le monde était déjà à table pour le souper quand Édouard rentra, tout essoufflé. — Beaucoup de boulot, aujourd’hui. Trop. J’ai marché le plus vite que j’ai pu, mais l’avenue Bouvier me semble de plus en plus longue. Je sens bien que je n’ai plus mes jambes de vingt ans. Malgré le peu de lumière que la lampe dispensait à la table, ses poignets semblaient bien noirs à côté de ses mains. Il vit que le regard de Jourdan s’y attardait et grommela quelque chose où il était question de gens qui n’avaient pas peur de se salir les mains pendant que d’autres les passaient à tourner les pages d’un registre. Jourdan se sentit visé mais, plutôt que de répliquer, il plaisanta sur cette famille où le fils avait le gilet enfariné tandis que le père ne pouvait cacher que son travail de serre-freins ne permettait guère qu’on soit impeccable même le dimanche. — Ils nous donnent de l’eau, à la gare, avec même de la chaude, mais on a juste le temps de se débarbouiller si on veut rentrer à temps. — L’hygiène est une vertu essentielle, décréta Jourdan. Je l’ai toujours dit, par exemple… Nicolas ne put s’empêcher de pouffer, ce qui lui valut le regard désapprobateur de son père. Jourdan accepta qu’on lui recoupât une tranche de pain, trouva le jambon un peu sec et lui préféra une rondelle de saucisson. — C’est de notre cochon, dit Émilienne. Vous l’avez peut-être vu en allant à la cave. Enfin, pas celui-là, il est mort, bien sûr. Je veux dire… Jourdan la regardait avec intérêt, un léger sourire sur les lèvres, comme pour l’engager à continuer. Et comme elle se taisait, il dit : — Non, je ne l’ai pas vu, Madame Gavroy. Ni celui-ci ni son prédécesseur. D’ailleurs, je ne suis pas encore descendu à la cave. À ce propos et pour éviter toute équivoque, par exemple, je vous demanderai de placer dans un coin de ma chambre un seau que je viderai bien moi-même le cas échéant. Le bourdaloue, c’est bien, mais cela ne peut suffire à tout, par exemple. Le bourdaloue ? Toute la famille Gavroy comprit que le vocabulaire de Jourdan allait les obliger à ne pas tout comprendre de ce qu’il dirait. — Vous avez parlé de l’avenue Bouvier tout à l’heure, Monsieur Gavroy. Savez-vous que j’y suis né ? Au milieu du siècle dernier, par exemple. Oui, oui, je suis Virtonnais comme vous. Mais j’ai quitté la région très jeune. Mon père avait trouvé du travail à Bruxelles. Moi, j’ai eu la chance de travailler à la capitale. Aux chemins de fer. Mais je n’ai pas eu le bonheur de garder longtemps mes parents. Alors, vous comprenez, Bruxelles… Pas de frère, pas de sœur. Pas de famille. Je m’étais toujours juré de finir mes jours ici. Jourdan commença à parler de son travail aux chemins de fer. De la responsabilité qui pesait sur ses épaules. — C’est que cela peut être dangereux, un train. Qui le savait mieux que nous qui étions chargés de tout superviser ? — Les serre-freins aussi, ils le savent, vous savez, l’interrompit Édouard Gavroy. Et la responsabilité, nous, on sait ce que c’est. Sans nous, il y en aurait des morts. Ah oui, une lourde responsabilité. Et qui n’est pas bien payée. Et puis, c’est par tous les temps qu’il faut travailler. Jourdan s’énervait. Il glissa entre ses dents : — Admettez quand même que vous travaillez à l’abri, dans une guérite. Et puis ne comparons pas ce qui n’est pas comparable. Pour revenir à l’avenue Bouvier, savez-vous qui est à l’origine de son nom ? Il commença une petite leçon d’histoire où il était question d’un lointain cousin à lui, le député Bouvier. Jourdan ne se rendait pas compte que seule Émilienne l’écoutait attentivement. Épuisé par sa journée de travail, Édouard Gavroy somnolait tandis que les trois frères se donnaient des coups de pied sous la table à chaque « par exemple » qui sortait de la bouche de leur hôte. Émilienne avait de bonnes raisons de ne pas apprécier les louanges que leur pensionnaire adressait au député Bouvier. Mais pour le comprendre il nous faut remonter vingt-sept ans en arrière. En effet, en 1879, le gouvernement belge de l’époque déposa un projet de loi sur l’enseignement primaire. Cette loi prévoyait que chaque commune allait devoir posséder au moins une école primaire laïque, où le cours de religion catholique ne serait pas dispensé. Quant aux instituteurs, ils devaient avoir obtenu leur diplôme dans une école normale officielle. Et plus aucune commune ne pourrait subsidier une école dite « libre », c’est-à-dire, dans les faits, catholique. Cette loi fit grand bruit. Le député Jules Malou la qualifia de « loi de malheur ». Elle fut néanmoins adoptée par la Chambre et par le Sénat. On s’en doute, les évêques de Belgique réagirent violemment. Ils publièrent un mandement disant qu’ils refuseraient l’absolution aux instituteurs des écoles officielles et aux parents qui y enverraient leurs enfants. La guerre était déclarée. Dans toute la Gaume, les curés firent pression pour que les parents n’envoient pas leurs enfants à l’école « sans Dieu ». Dans certains villages, comme à Châtillon, les anecdotes ne manquèrent pas. Le gouvernement décida de faire des enquêtes parlementaires. Le député Bouvier fut chargé du problème de la Gaume. Or la mère d’Émilienne avait une cousine religieuse, Sœur Marie, qui fut convoquée devant la commission d’enquête. Émilienne était adolescente à l’époque. Ses oreilles entendirent tellement souvent le récit de l’entrevue devant Bouvier qu’elle aurait pu la raconter dans le moindre détail. On se félicitait encore, des années après, de la réponse de la sœur à qui Bouvier demandait si elle était institutrice. « Institutrice catholique », répondit la religieuse, ce qui lui valut d’être interrogée sur l’origine de son diplôme puis, tout de suite, sur l’attitude de ses élèves face aux institutrices communales, qui se plaignaient de leurs ricanements. Une de ces institutrices, Mademoiselle Woygnet, affirma devant la commission qu’elle était régulièrement insultée. Son père, échevin de Ruette, confirma les dires de sa fille. La suite tint du vaudeville. La sœur était accusée d’avoir jeté un enfant contre le confessionnal. Elle affirma sous serment que l’institutrice laïque avait dit « Tas de béguines ! Hypocrites ! Quelle vermine dans un village ! » L’institutrice confirma ses dires et ajouta qu’elle était prête à recommencer ! Dans la famille d’Émilienne, on se signait quand on en arrivait à ce passage du récit.
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