troisLe lendemain, Émilienne n’eut pas l’occasion de compter les descentes à la cave de Monsieur Jourdan. Celui-ci partit de grand matin pour Latour où, avait-il dit, il voulait retrouver les traces de Victor Hugo. Il rentra à midi, manifestement satisfait de sa promenade, fit honneur à la potée que son hôtesse avait déjà préparée la veille, lui raconta quelques anecdotes sur le passage à Virton de l’auteur des Misérables et annonça qu’il allait de nouveau faire une promenade, comme cela, au hasard, pour s’emplir les poumons de l’air de la ville.
— Il fait exceptionnellement beau aujourd’hui, Madame Gavroy. Ce serait dommage de ne pas en profiter, par exemple.
C’était aussi l’avis d’Émilienne, qui se réjouissait de pouvoir aller et venir à sa guise dans la maison. Elle profita de l’absence de Jourdan pour mettre un peu d’ordre dans la grande pièce, donner un coup de balai et jeter un œil indiscret sur les menus objets dont le fonctionnaire avait décoré la chambre. En soupirant, elle ramassa deux chaussettes de laine qu’il avait laissé traîner sur la descente de lit, les mit dans la poche de son tablier pour les laver tout à l’heure et rangea sur l’appui de fenêtre l’exemplaire de La sentinelle qu’il avait reçu le matin et qu’il n’avait pas encore lu. Le quotidien libéral y rejoignait les feuilles des jours précédents.
Quand Jourdan rentra, il comprit tout de suite que l’atmosphère n’était pas à la joie. Désiré pleurnichait dans un coin. Nicolas faisait la tête dans un autre. Malgré les sourcils froncés d’Édouard Gavroy, qui n’aimait pas qu’on ébruitât les petits faits de la chronique familiale, Émilienne raconta.
Au milieu de l’après-midi, madame Thiéry était venue frapper à la porte pour se plaindre de l’impolitesse de Désiré.
— Vous comprenez, Madame Gavroy, je ne peux pas tolérer une telle grossièreté. Si on laisse faire les jeunes de maintenant, où ira-t-on ? Ah, ce n’est pas de mon temps qu’on se serait permis de telles choses. Les parents laissent tout faire et à l’école on n’apprend plus rien. Où est le temps de l’instituteur Guerlot ? Ah, on savait respecter les gens, à cette époque-là.
— Je vous assure, Madame Thiéry, que Désiré ne l’a pas fait exprès. Il est tellement étourdi, vous savez. Mais c’est un brave garçon, toujours le premier à l’école, et qui nous donne vraiment satisfaction.
— J’en suis bien aise pour vous, Madame Gavroy, mais cela ne prouve qu’une chose : ceux à qui on n’a rien à reprocher, il ne faut pas demander comme ils sont hypocrites ! D’ailleurs, quand il m’a appelé « Madame Farel », vous auriez dû voir comme il me regardait par en dessous.
Madame Thiéry ne se calma vraiment que lorsqu’Émilienne lui eut parlé de Jourdan et du travail supplémentaire que la présence de l’homme lui donnait. Mais c’était un monsieur bien comme il faut, plein de bonnes manières, très instruit et qui ferait honneur au quartier. D’ailleurs, si madame Thiéry voulait le rencontrer, pourquoi ne reviendrait-elle pas le soir même ou le lendemain matin ? Le prétexte était facile à trouver : il restait pas mal de coings dont on ne savait que faire. Madame Thiéry n’avait qu’à passer avec un panier, on lui en donnerait volontiers quelques kilos.
— Ça, je ne dis pas non, Madame Gavroy. C’est toujours prudent d’avoir de la gelée de coings à la maison. En cas de diarrhée, il n’y a que ça qui resserre. C’est encore meilleur que les myrtilles. Oui, oui, je passerai demain matin. J’irai acheter du sucre tout à l’heure. Mais dites bien à votre Désiré que ce n’est pas gentil ni convenable, la manière dont il m’a apostrophée.
Comment Émilienne aurait-elle osé dire à la voisine qu’on ne l’appelait jamais autrement que la mère Farel et que peut-être Désiré ignorait même son vrai nom de famille ? Quant à savoir d’où venait le sobriquet, c’était un mystère pour l’Émilienne. La plupart des Virtonnais étaient désignés depuis toujours par un autre nom que leur patronyme et bien malin qui savait pourquoi.
N’empêche, à peine Désiré avait-il mis le pied dans le couloir qu’une gifle retentissante l’accueillit.
— Mais enfin, Man, qu’est-ce que j’ai fait ?
— C’est pour vous apprendre à être poli avec la mère Farel.
Pour Nicolas non plus, la journée n’avait pas été placée sous le signe de la chance. Sa dictée contenait douze fautes d’orthographe et l’instituteur l’avait puni. Cinq pages du livre de lecture à recopier. De quoi passer la soirée si pas la nuit ! Et pour l’achever, voilà que le père avait doublé puis triplé la punition. Doublé parce que c’était l’usage : toute punition donnée par un maître devait être faite aussi pour le chef de famille. Si seulement Nicolas avait su que le père était rentré plus tôt ce jour-là, parce que le Chemin de fer lui devait des heures qu’il avait faites en remplacement d’un collègue ! Si seulement ! Il n’aurait pas chanté dans le couloir, en remontant de la cave, et surtout il n’aurait pas chanté ça. Édouard Gavroy n’en croyait pas ses oreilles. Certes, l’air, il le connaissait. La chanson était à la mode et lui-même la fredonnait volontiers, au point d’agacer sa femme :
Les mains de femmes
Je le proclame
Sont des bijoux
Dont je suis fou.
Mais il en était sûr, dans la bouche de Nicolas, ce n’était pas de mains qu’il s’agissait. Le garçon chantait à tue-tête et quand il ouvrit la porte de la cuisine, le père entendit distinctement :
Les seins de femme…
Les seins de femme ! Le garçon n’alla pas plus loin. Une gifle sonore salua son entrée en fanfare. Puis on précisa que la punition, doublée d’office, serait évidemment triplée. C’était bien ce que méritait un jeune blanc bec qui prenait de telles libertés avec l’anatomie des femmes !
— Et je m’en fiche que vous ayez besoin de la nuit et même de la semaine. Trois fois que vous copierez. Trois fois ! Et pas question d’user de la lumière : vous copierez dans le noir ! Cela vous apprendra à dire des mots que vous ne devriez pas connaître !
Quand Édouard Gavroy était vraiment en colère, il disait n’importe quoi, ignorait les réalités géographiques et historiques, toute raison emportée par sa rage.
— Et cessez de renifler tous les deux.
Ce fut la phrase qui accueillit Jourdan. Quand Émilienne lui eut fait le point sur la situation, ce dernier dodelina du chef, toussota et jugea plus prudent de ne pas ajouter un commentaire qui aurait jeté de l’huile sur le feu.
Cette huile, ce fut Thomas qui la jeta. Non seulement il entra dans la cuisine sans saluer personne, mais tout de suite il se mit à se plaindre : les conditions dans lesquelles il travaillait ne lui plaisaient pas, il avait mal aux reins, le père Jacquet le traitait comme un chien et surtout, surtout, il n’avait aucune envie d’être boulanger plus tard.
— Ah bon, ah bon, comme ça vous ne voulez pas être boulanger ? C’est la meilleure, celle-là ! Vous voulez être quoi ? Ministre, peut-être. Eh bien moi, je vous dis que vous serez boulanger.
— Mais, papa.
— Il n’y a pas de mais papa.
— Mais pourquoi est-ce que je dois être boulanger ?
— Vous devez être boulanger parce que vous devez être boulanger.
La raison sembla-t-elle suffisante à Thomas ? En réalité, il connaissait son père. Inutile de discuter avec lui : quand il avait une idée en tête, cette tête devenait plus dure que la pierre bleue de l’évier.
Il faut dire que les têtes dures, c’était une spécialité de la famille Gavroy. Tous étaient connus dans le coin pour leur susceptibilité, leur manière rude de s’opposer aux ordres d’où qu’ils vinssent, leur entêtement bourru. Le père d’Édouard, mort avant la fin du siècle précédent après avoir été veuf pendant trente-cinq ans, était charron à Virton. Il était connu dans tout le quartier des Récollets, où il avait son atelier, comme le plus sale caractère de toute la région. Pourtant, son premier enfant, Irma, née en 1859, était la femme la plus douce qui se pût rencontrer. Elle avait épousé un brave homme de la localité qu’elle accompagnait, à travers la ville et dans les villages alentour, derrière une charrette tirée par deux chiens courageux, charrette qui portait tout le matériel destiné à redonner une nouvelle jeunesse aux matelas. Les gens de l’époque étaient-ils plus exigeants que maintenant sur la qualité du sommeil ? Celle des matelas était-elle plus précaire ? En tout cas, la besogne ne manquait jamais à l’Irma et à son mari. On les voyait donc peu souvent à la rue du Moulin. « Pas le temps de bavarder, moi, disait l’Irma. » C’était sans doute une allusion à la vie de sa belle-sœur, cette Émilienne qu’elle ne critiqua jamais, mais dont elle ne comprenait pas qu’elle pût consacrer sa vie aux seuls soins du ménage, alors que le salaire de son mari suffisait à peine à entretenir la famille. Mais l’Irma était bien trop bonne, trop réservée pour faire la moindre remarque à ce propos.
L’année qui suivit la naissance d’Irma, ce fut un frère qui naquit : Jean. Puis, l’année suivante, un autre garçon : Joseph. À l’époque, les garçons étaient toujours les bienvenus. C’est pourquoi le père d’Édouard ne se plaignit pas quand, l’année qui suivit, en 1863, sa femme mit au monde un troisième fils. Hélas, ce garçon né avec les cerises mourut en même temps que les dernières pommes du cellier, au plus fort de l’hiver. Le croup ne laissa aucune chance à cet enfant qui fut, dès sa naissance, de chétive apparence. Il ne fallut que quelques jours à la maladie pour couper définitivement le souffle du pauvre Émile. Un mois plus tard, la mère d’Édouard était de nouveau enceinte d’un petit Albert.
Édouard vint au monde deux ans plus tard, en même temps que jaunissaient les premières feuilles. Quand toutes les feuilles furent bien mortes, la maman mourut à son tour. Elle ne s’était jamais remise de l’accouchement. On l’enterra dans le petit cimetière de Saint-Remy, d’où elle était originaire.
Si Irma et Édouard restèrent au pays, les trois autres frères n’attendirent pas d’être adultes pour quitter la région. Ils partirent tous les trois comme apprentis en France, où ils se trouvaient encore au moment où débute cette histoire. Jean était homme à tout faire dans un hôtel de Thionville. Joseph travaillait dans une boucherie à Crusnes. Quant à Albert, c’est à l’autre bout de la France qu’il était ouvrier agricole, à Belpech, un petit village de l’Aude.
Contrairement à la brave Irma, les quatre frères étaient connus, chacun dans sa région, pour être peu commodes. L’honnêteté oblige à dire que depuis son mariage avec Émilienne, Édouard avait fait de notables efforts pour être plus souple, avec sa femme tout au moins…