quatre

1281 Mots
quatre— Demain, j’irai chez le Cyril. — Il n’en est pas question ! — Comment il n’en est pas question ? C’est qui, le chef, ici ? — C’est toi. Mais il n’en est pas question. Tu n’iras pas chez le Cyril. — Mais… Édouard n’en dit pas plus. Il savait bien qu’il était inutile de discuter. Quand sa femme avait une idée en tête, difficile sinon impossible de la lui ôter. « Elle est pire qu’une Gavroy, pensait-il parfois. » En outre, quand il s’agissait de Cyril… Émilienne avait deux raisons d’en vouloir à Cyril. La première remontait loin. Elle était, en fait, toute l’histoire de leur cousin de Sommethonne, Cyril Henin, depuis sa naissance jusqu’à sa rupture avec l’Église. Oui, toute une histoire. Lorsque Cyril naquit et donc qu’il s’agit de le baptiser tout de suite, comme c’était l’usage de l’époque, le curé de Sommethonne fit la grimace quand le père épela le prénom : — Je suis désolé, mon bon Firmin. Cyrille, cela s’écrit avec deux l. Je suis bien placé pour le savoir puisque c’est mon prénom. Le curé commença alors une petite leçon d’histoire sainte dans laquelle il était question d’un homme né à Jérusalem au début du IVe siècle. Plus tard, peut-être grâce au succès de ses Catéchèses, il devint évêque de Jérusalem. — Vous connaissez tout de même, mon bon Firmin, l’histoire de la Croix glorieuse ? Le bon Firmin dut avouer que non. Alors, le curé lui expliqua qu’une croix lumineuse gigantesque était apparue dans le ciel, à la Pentecôte de l’année 351, au-dessus du Golgotha. Toute la cité l’avait vue. Elle demeura visible pendant de nombreuses heures. L’enthousiasme du curé était à son comble et il sembla à Firmin qu’il voyait lui aussi une croix dorée briller au-dessus de la tête du chef de la paroisse. — Alors, vous comprenez, mon bon Firmin, difficile d’accepter votre fils dans l’Église avec l’orthographe qui est la vôtre. L’affaire aurait pu en rester là si la mère de Cyril n’avait insisté pour qu’on écrivît le prénom comme elle le souhaitait. Caprice de femme, sans doute. Néanmoins, on alla trouver le doyen de Virton, qui ne dit ni oui ni non, mais proposa d’en référer à l’évêque, lequel, pour ménager son saint homme de curé, accepta, contre tout usage, que l’enfant fût baptisé à Villers-la-Loue. Le curé du lieu s’appelait Eugène et n’émit aucune objection, surtout quand il sut que les prénoms de l’enfant seraient Cyril Firmin Joseph Eugène. Les années qui suivirent furent un calvaire pour le pauvre enfant. Chaque fois qu’on écrivait son prénom, il devait demander qu’on rectifiât. Le maître d’école l’appelait Cyril, certes, mais, sur les bulletins, il s’obstinait à ajouter un l et un e au prénom de son élève. Chaque fois qu’il était question de remplir une fiche d’identification, le problème renaissait. Mais le jour où l’affaire éclata vraiment comme une bombe fut celui où Cyril reçut son premier salaire du Chemin de fer. Sur sa fiche de paie, son prénom apparaissait en lettres soigneusement calligraphiées : Cyrille. Pas de quoi perdre un centime du salaire, mais ce fut ce jour-là que Cyril, déjà un peu contrarié, se rendit à la cure pour demander au prêtre de le marier avec cette Odette d’Avioth, qu’il avait rencontrée à un bal à Thonnelle et dont il voulait faire sa femme. Sommethonne n’avait pas changé de curé. Et le curé n’avait pas changé sa façon de penser. Pourtant, il ne demanda rien à Cyril, mais quand ce dernier fit un effort pour lire à l’envers la façon dont l’autre écrivait son prénom, il vit qu’il l’avait quelque peu allongé. — C’est Cyril avec un seul l, Monsieur le Curé. Le prêtre lui jeta un regard où il y avait de la commisération et du dédain. Puis il referma le registre. Cyril s’obstina. — C’est Cyril. IL. Un seul L. Pas de E. — Mon enfant, Cyrille ne s’écrit pas comme cela, je suis désolé. On ne rejette pas pour deux lettres un homme qui vient d’être proclamé docteur de l’Église par notre Saint Père le pape. Léon XIII venait en effet de compliquer les choses en ajoutant un grade au bienheureux évêque de Jérusalem. Cela n’empêcha pas le brave Cyril de Sommethonne de voir rouge et quand le curé conclut en disant « qu’il faudrait bien s’accommoder des deux l », notre homme rugit : — Deux ailes, deux ailes ! Il t’en faudrait bien, deux ailes, va, à toi, noir corbeau, pour t’envoler loin d’ici. La rupture fut définitive. Depuis lors la plupart des gens du village et surtout la cousine Émilienne regardèrent Cyril comme une sorte d’excommunié. Mais il y avait une deuxième raison, plus grave peut-être, pour qu’elle interdît à son mari d’aller chez Cyril. C’était l’histoire de la mirabelle de Thonne-la-Long. Traditionnellement, quand le bouilleur de cru travaillait dans le village, les amis étaient invités à la cérémonie. On sentait donc sur la petite place en face de l’église, non seulement une revigorante odeur d’alcool tout frais, mais un bon parfum d’amitié virile. Peu de femmes étaient présentes et elles formaient de petits groupes isolés, à l’écart des hommes. Elles, elles n’auraient pas droit à la goutte, bien sûr, et leur présence était plutôt justifiée par un mari à qui il faudrait dire de rentrer quand se seraient calmés les commérages. Édouard avait de la chance : sa femme était restée à Virton et il n’avait pas à redouter ses yeux inquisiteurs ni ses murmures réprobateurs. Il avait donc tout son temps pour bavarder avec le cousin Cyril et saluer toutes les connaissances. Et apprécier ce qui sortirait des alambics. Car chacun, de la campagne environnante ou du village, avait apporté les fruits dont il espérait sortir bonne liqueur. On pouvait faire confiance au bouilleur : depuis le temps qu’il travaillait dans la région, il avait appris à tirer le meilleur du fruit. Chacun commentait les fruits du voisin. Les mirabelles étaient restées petites, cette année : on n’en ferait rien de bon. En revanche, les quetsches et les prunes de Prince étaient au mieux de leur forme. Les fruits à pépins attiraient moins l’attention. Une vraie bonne goutte lorraine se fait avec de la prune, c’est bien connu. Chacun tenait à ce que chacun goûtât le fruit de sa distillation. Refuser un petit verre aurait été considéré comme un affront. Et quand les jambes flageolaient un peu et qu’on croyait l’affaire terminée, il y avait toujours un paysan pour dire qu’on n’allait quand même pas partir sans goûter ses coings ou sa prunelle. Le Cyril avait apporté du pain et du jambon. De l’un et de l’autre il coupait avec son canif d’épaisses tranches qu’il partageait généreusement avec son cousin. Si cela apaisait la faim, cela ne supprimait pas vraiment les effets pernicieux de l’alcool. Édouard sentait qu’il faudrait peut-être battre en retraite, inventer un prétexte pour rentrer à la maison, mais chaque fois qu’il faisait mine de partir, quelqu’un le hélait : — Eh, le Belge, tu vas pas filer comme ça. Attends au moins de goûter la mienne. Édouard attendait. Chaque fois, il attendait. Il attendit jusqu’à ce que le bouilleur eût tout distillé. Alors, il but une dernière mirabelle, qui ne lui sembla plus rêche du tout, et salua la compagnie. Cyril l’accompagna jusqu’à l’entrée de Sommethonne. Le ciel bleu avait déjà des nuances vert et mauve. On sentait qu’il allait geler la nuit. Édouard hâta le pas. Au début, il avait été surpris de se sentir si alerte malgré toutes les gouttes qu’il avait bues. Mais dans la côte de Sommethonne déjà il lui sembla qu’il n’était pas toujours du même côté de la route et il dut faire effort pour ne pas allonger le trajet avec ces va-et-vient continuels. Personne ne le vit traverser Villers-la-Loue ni Houdrigny. Lui seul aurait donc pu dire combien de temps cela lui prit, combien de fois il s’assit sur un ourlet de sol pour calmer ce tangage qui lui rendait la route de plus en plus pénible. Il faisait nuit noire quand il arriva chez lui. Il espérait rentrer sur la pointe des pieds, grimper vite jusqu’à son lit, éviter les questions. Mais l’Émilienne avait fermé la porte à clef. Il dut donc rendre des comptes. Hélas pour lui, ce que ses mots ne disaient pas, son haleine l’exprimait à suffisance. Il eut pourtant la force et l’audace pour crier au milieu de l’escalier : — Je n’allais quand même pas refuser la mirabelle du Cyril. C’était une phrase de trop. Le cousin Cyril était définitivement rayé de la liste des personnes fréquentables.
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